Compte-rendu du débat « UE et développement durable : sauver la nature ou sauver les emplois ? »

Par L'équipe | 19 mai 2009

Pour citer cet article : L'équipe, “Compte-rendu du débat « UE et développement durable : sauver la nature ou sauver les emplois ? »”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 19 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/654, consulté le 08 août 2020

article.pngimage_036.jpgNouvelle Europe a consacré en automne dernier un cycle concernant le développement durable. En rattrapage du débat de décembre, la Bibliothèque polonaise de Paris a accueilli le jeudi 7 mai 2009 le débat « UE et développement durable – Sauver la nature ou sauver les emplois ? ». Pour en discuter étaient présentes Mme Sylvie Faucheux, Présidente de l'Université Saint-Quentin en Yvelines, et Mme Claire Boasson, conseillère spéciale énergie et climat au Programme des Nations unies pour l'Environnement.

article.pngimage_036.jpgNouvelle Europe a consacré en automne dernier un cycle concernant le développement durable. En rattrapage du débat de décembre la Bibliothèque polonaise de Paris a accueilli le jeudi 7 mai 2009 le débat « UE et développement durable – Sauver la nature ou sauver les emplois ? ». Pour en discuter étaient présentes Mme Sylvie Faucheux, Présidente de l'Université Saint-Quentin en Yvelines, spécialiste du développement durable et Présidente de 1995 à 2002 de l'unité de recherche C3ED, et Mme Claire Boasson, conseillère spéciale énergie et climat au Programme des Nations unies pour l'Environnement, qui était jusqu'en janvier dernier directrice des projets développement durable de la Caisse des Dépôts et des Consignations.

L'Union européenne a pris, avec l'adoption notamment du troisième paquet "énergie climat", un pas certain vers le développement durable. Le changement d'administration aux États-Unis a entamé d'ors et déjà un tournant dans l'évolution de la politique américaine. Pourtant, la crise économique perturbe les plans, les préoccupations matérielles prennent désormais le pas sur les soucis environnementaux et les sacrifices économiques nécessaires au lancement de programmes coûteux et de long-terme sont plus difficiles à faire. Dès lors est-il raisonnable de poursuivre dans la voie de l'imposition de normes strictes aux pays et aux entreprises ou bien faut-il compter sur la capacité d'initiative des entrepreneurs mêmes et sur les éco-innovations, afin de concilier protection de l'environnement et compétitivité ?

Le développement durable : un défi économique à l'heure de la crise

Si, à la manière de Mme Faucheux, l'on regarde les exercices de prospective d'États comme les États-Unis, le Royaume-uni, les Pays-Bas et certains pays de l'Est, on se rend compte que les grandes ruptures technologiques vont certes venir du domaine militaire mais également de façon inédite de l'environnement. Les « technologies critiques » sont ainsi de plus en plus celles qui apportent une réponse aux nouveaux défis en matière d'énergie et de climat et qui sont en passe de devenir de véritables enjeux stratégiques de sécurité nationale. Les champs de recherche en la matière sont très nombreux et les innovations se situent souvent à l'interface entre plusieurs domaines: détecteurs avancés, bio-technologies, ingénierie écologique, recyclage, zones éco-urbaines, énergies renouvelables, notamment la géotermie et l'hydrogène (un champs sur lequel mise Jérémy Rifkin), efficacité énergétique. Une véritable course économique se met en place afin d'exploiter et de mettre sur le marché rapidement les technologies issues de la recherche fondamentale.

Il existe pourtant une très forte inégalité entre les États en ce domaine. Les plus rapides sont les États-Unis : possédant un réseau très développé d'interconnections entre universités, laboratoires de recherche et entreprises, ils ont acquis la capacité déterminante de mettre sur le marché en un temps record les technologies issues de la recherche fondamentale. Cette célérité entraîne des conséquences économiques très importantes pour les autres Etats dans la mesure où les Etats Unis seront probablement les premiers à déposer les brevets d'exploitation de ces nouvelles technologies. Par ailleurs, on retrouve le Royaume-Uni, notamment dans le domaine de l'ingénierie, écologique, ainsi que l'Allemagne et les Pays-Bas, alors que la France s'est totalement effondrée ces dernières années. Les pays émergents sont également soucieux d'investir dans ces nouvelles technologies, et la Chine et l'Inde se distinguent en la matière, à tel point qu'une entreprise comme Alstom traite désormais directement avec des universités indiennes. Une sortie durable de la crise actuelle ne sera possible que pour les Etats ayant investi dans ces technologies.

L'amélioration incrémentale des techniques actuelles n'est toutefois plus suffisante pour relever les défis globaux. Seule une rupture radicale et sur le long-terme par rapport aux modes de consommation et de production actuels fera la différence. En termes de création d'emplois par exemple, la mise en place de l' « économie de fonctionnalité », remplaçant les produits et les technologies par des services, (à l'instar du Vélib) constitue la véritable question sociale. Il est ainsi intéressant d'observer qu'alors que la France cherche à développer des techonologies nouvelles améliorant des produits actuellement disponibles sur le marché comme le moteur propre, l'Allemagne, avec Mercedes, cherche plutôt à changer radicalement de paradigme, en développant la mobilité durable et les réseaux de déplacement propre (covoiturage, services de voitures libres...). Ce bouleversement est à anticiper. Et c'est aujourd'hui au système éducatif d'être en première ligne, afin de former des spécialistes dans les domaines de demain comme celui de l'efficacité énergétique, de l'architecture verte ou de l'économie de la construction. La formation des jeunes dans ces domaines est d'autant plus importante que le développement durable apparaît aujourd'hui comme une réponse au manque de motivation des jeunes et à leur aspiration à l'utilité sociale.

Les ruptures nécessaires sont pourtant freinées par de nombreux obstacles

Pourtant de nombreux obstacles freinent ces changements radicaux. Le premier frein renvoie à l'habitude des gouvernements de raisonner sur l'existant et non sur la projection. Un second met en lumière la difficulté d'organiser l'interdisciplinarité, en France notamment. Accélérer le passage sur le marché de technologies développées en laboratoires de recherche nécessite par exemple la formation de spécialistes du management de l'éco-innovation. Le retard français dans ce domaine s'explique par l'absence de la culture de l'interdisciplinarité, de la finance et du dialogue entre entreprises et universités. En outre, alors qu'elle bénéficiait d'un avantage certain à une époque en matière de développement durable, l'accent uniquement mis sur le nucléaire par choix politique se révèle aujourd'hui une limite, face à la nécessaire diversification des sources énergétiques.

On peut également déplorer le sous-investissement en capital dans le développement durable. Si les business angels sont focalisés sur les énergies renouvelables depuis maintenant cinq ans, un pays comme la France ne consacre que 2% de son budget à l'efficience énergétique et aux énergies renouvelables. Pourtant les éco-innovations constituent bel et bien un avantage concurrentiel important. Aujourd'hui on observe que les entreprises qui ont déjà commencé leur reconversion verte semblent mieux supporter la crise économique. Indirectement, ces entreprises attirent les meilleurs employés et les gardent plus longtemps. Elles bénéficient en outre d'un "capital de réputation" qui permet l'acceptation sociale des nouveautés mises sur le marché. Le rapport Stern avait ainsi montré que le coût de l'inaction en matière de développement durable est considérablement plus lourd que celui de l'action. Il s'agit donc bien d'une course économique qui est en train de se mener, entre entreprises mais aussi entre les pays.

Bouleverser les schémas de pensée prend du temps

Sur ce point Mme Claire Boasson rappelle la stratégie du Programme des Nations Unies pour l'Environnement, qui est de promouvoir un "Green New Deal", c'est-à-dire une sortie de crise qui s'appuie sur les innovations environnementales pour créer des emplois et de la richesse. Mais si le concept est généralement bien accueilli, le rythme de mise en œuvre est souvent incrémental. L'irruption d'une dimension nouvelle, qui bouleverse radicalement les schémas de pensée et les process de production, qui demande de développer des compétences techniques nouvelles et de travailler autrement, change en effet beaucoup de choses et une telle rupture ne peut se faire de façon simple et rapide.

L'impact du facteur environnemental sur les décisions des organismes financiers est également considérable. Mais là aussi la prise de conscience de ce rôle prend du temps, et il manque aujourd'hui une certaine connaissance du sujet ainsi que les outils adéquats d'analyse et d'évaluation.

Une des évolutions culturelles les plus fortes est la participation plus fréquente des ONG à ce processus : suite aux scandales sociaux et environnementaux au Nigeria et en Scandinavie par exemple, Shell a installé des chercheurs et des ONG à sa direction afin de changer les méthodes de travail. La Caisse des dépôts et des consignations fait de même depuis deux ans. Il y a donc un débat naissant entre entreprises et société civile bien que ces acteurs n'en aient pas encore l'habitude.

L'Union européenne sur la scène mondiale

L'Union européenne possède le potentiel de recherche nécessaire à ce changement de paradigme. Au niveau mondial, l'Europe a longtemps eu le leadership sur le climat par exemple, comme la réunion de Bali en 2007 en a été l'exemple marquant. Elle a mis en oeuvre beaucoup d'efforts dans le domaine du développement durable, mais certains domaines restent particulièrement complexes. L'énergie par exemple constitue un secteur dans lequel chaque État a sa propre politique et son propre mix énergétique, ce qui ralentit les projets futurs. Le second enjeu important demeure la gestion de l'environnement global, domaine dans lequel les États-Unis ont un avantage certain en termes de système de surveillance et donc en termes économiques et géopolitiques. De façon générale, il existe un manque de coordination indéniable entre les États européens à l'heure actuelle, tout comme il manque une culture de consortium entre entrepreneurs et universitaires.

En revanche, ce que l'on anticipe avec la nouvelle administration américaine et le soutien du gouvernement fédéral aux politiques vertes, c'est la remontée au niveau fébéral des nombreuses initiatives jusqu'à présent étatiques qui ont déjà très largement vu le jour. De même, les grands pays émergents, tirant les leçons des erreurs des pays développés, sont fortement engagés dans le « leapfrog », c'est-à-dire un développement économique sautant l'étape polluante. Pourtant, la réflexion doit porter sur le long-terme, à 5, 10, 15 ans, pour voir être rebattues les cartes des rôles des États sur la scène mondiale. De nombreux pays émergents sont ainsi encore retardés par des difficultés politiques d'implantation de la démocratie.

Le « mécanisme de développement propre » mis en place suite à l'établissement de plafonds d'émission par le protocole de Kyoto est une expérimentation intéressante de solidarité au niveau mondial mais trouve ses limites. Les États les plus polluants peuvent en vertu de ce mécanisme acheter des crédits d'émission en finançant des projets de développement durable dans les pays non soumis à un plafond en raison de leur situation d'émergent. Cependant, aussi brillante que soit cette stratégie, les États les plus polluants semblent néanmoins ne plus pouvoir échapper à leur obligation principale de réduire leurs propres émission de CO2 .

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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Dossier de décembre 2008 : Eurofiction : 2108, les Eüürosets partent en vacances

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