The Singing Revolution : une chanson contre les chars

Par L'équipe | 11 mai 2009

Pour citer cet article : L'équipe, “The Singing Revolution : une chanson contre les chars”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 11 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/652, consulté le 08 août 2020

singingrevolution_s.jpgpepiniere-145.png« L’histoire des hommes est la somme de leurs révoltes successives » écrivait Camus. En ce sens, le documentaire The Singing Revolution est le testament historique de la nation Estonienne.  Quand on parle de révolution, peu de gens pensent à chanter, et pourtant !

singingrevolution_m.jpgpepiniere-145.png« L’histoire des hommes est la somme de leurs révoltes successives » écrivait Camus. En ce sens, le documentaire The Singing Revolution est le testament historique de la nation estonienne.  Quand on parle de révolution, peu de gens pensent à chanter, et pourtant !

Communément, faire la révolution revient à supprimer de manière brutale et parfois sanglante l'ordre établi. Pourtant, il est possible d’instaurer de manière irréversible un ordre radicalement nouveau sans qu’une seule goûte de sang ne soit versée. La révolution chantante, Singing Revolution en anglais ou encore Laulev Revolutsioon en estonien est le nom donné aux évènements entre la fin des années 1980 et 1991 ayant conduit à l'indépendance des trois États baltes. Le terme a été créé par un activiste estonien, Heinz Valk, dans un article publié une semaine après la réunion de masse spontanée de la soirée du 10 au 11 juin 1988 durant le Tallinn Song Festival.

Le film éponyme de James Tusty and Maureen Castle Tusty, est  un très beau documentaire sur l’histoire de cette révolution unique qui a vu le peuple estonien reconquérir son autonomie après plus de cinquante ans d’occupation. James Tutsy est de nationalité estonienne et américaine et Maureen Castle Tutsy est américaine. Ils ont fondé la maison de production Mountain View Group spécialisée dans les émissions de télévision et la publicité aux États-Unis. L'idée du film leur est venue entre 1999 entre 2001 alors qu'ils enseignaient le cinéma en Estonie. James Tustsy est le fils d'un immigré estonien qui quitta son pays natal pour les États-Unis en 1924 ; il avait alors 10 ans. Son attachement à l'Estonie est né des histoires que racontaient son père et d'un voyage marquant qu'il fit en 1986. Mais c'est bien en Estonie même que les époux Tutsy découvrirent ensemble l'histoire incroyable de la révolution chantante. Ils décidèrent alors de raconter au monde cette histoire méconnue en démarrant le tournage de leur premier long métrage à l'occasion du Laulupidu festival de 2004.  

La première de The Singing Revolution le 1erdécembre 2006 au Festival du cinéma de Tallinn provoqua l’enthousiasme de tous les spectateurs qui offrirent une ovation de plus de quinze minutes aux réalisateurs. À travers des interviews et des images d'archive estoniennes et russes, le film montre comment les Estoniens sont parvenus à se défaire du joug soviétique sans la perte d'une seule vie et en faisant de leurs chants l’expression ultime de leur patriotisme. Au-delà de l’histoire, les chants dégagent une puissance exceptionnelle, presque sacrée. Par la musique, ce film nous révèle la puissance de la ferveur qui a permis aux Estoniens de se forger une arme pacifique de libération nationale à partir de chœurs improvisés.

De l’indépendance à une soumission de plus d’un demi-siècle

Dominée depuis le XIIIe siècle par les Danois, les Allemands, les Polonais, les Suédois et les Russes, l’Estonie ne devient une République indépendante qu’en 1918 à la faveur des affrontements entre les Allemands et les Bolchéviques. Le sort de ce pays est réglé par le protocole secret du pacte de non-agression conclu entre les Nazis et les Sovietiques en août 1939 : les pays Baltes sont attribués à l'URSS.  Dès l'année 1939, c’est une Estonie en plein développement économique qui est envahie, occupée et entièrement annexée par l’URSS. Mi-juin 1940, les élections législatives organisées par l'occupant donnent une assemblée aux ordres qui votent l'union avec l'URSS. L’Estonie est définitivement incorporée en août 1940. La répression contre le peuple fut terrible, l'occupation est massive : en 1941, on compte plus de 80 000 soldats russes sur le sol estonien, soit environ 1 soldat pour 12 habitants. 10 000 Estoniens sont déportés en Sibérie en 1941, année qui voit le retour de l’armée nazie. Lors du déclenchement de l’opération Barbarossa par les Nazis contre l’Union Soviétique en juin 1941, environ 35 000 jeunes Estoniens sont incorporés de force dans les bataillons soviétiques. Les pertes sont immenses : seul 30% d’entre eux survivront. Au total,  l’Estonie va perdre plus de 25% de sa population durant la Seconde Guerre mondiale, ce qui en fait l’un des pays les plus touchés d’Europe. Ces années de répression et de crimes méritent bien leur surnom d’« années de la souffrance ». Les Nazis resteront trois ans sur le territoire conquis, avant leur défaite face aux alliés en 1944. Mais à peine furent-ils battus, que plus de 70 000 Estoniens fuirent leur pays en voyant le spectre des Soviétiques revenir aussitôt. Les Soviétiques se réinstallent pour plus de 45 ans de domination. La russification qu’ils engagent est profonde : les travailleurs russes commencent à s'installer par milliers, la collectivisation ne fait aucune exception, le russe devient la langue officielle et les symboles rappelant le passé de l’Estonie sont interdits. Tout laisse croire à la disparition du peuple estonien. Pourtant, c’est au milieu de ses cendres, qu’il renaît, en chantant.  

Le chant, une culture sacrée

The Singing Revolution est avant tout un hommage à la culture estonienne. Ce petit pays d’à peine un million d’habitant est l'un de ceux qui possède le plus de chants traditionnels au monde !Le chant, bien plus qu’un divertissement, est une culture qui façonne l’éducation des plus jeunes et forge l’unité nationale. Cette passion nationale n’est pas nouvelle : le premier festival de chant estonien, appelé Laulupidu, a lieu en 1869 à Tartu où près de mille chanteurs et musiciens venus de tout le pays furent réunis. Aujourd’hui, cette grande fête nationale rassemble jusqu’à 30 000 participants devant un public de 200 000 personnes tous les cinq ans. On comprend pourquoi, sous la domination des Soviétiques, l’acte originel de renaissance du peuple estonien se déroule à l’occasion du premier festival autorisé par le régime de Staline en 1947. Après deux jours entiers de chants à la gloire de Marx, Lénine et Staline les chanteurs et les musiciens entonnèrent  le fameux "Mu isamaa on minu arm" (Land of my Fathers, Land that I Love). Les paroles écrites au XIXe siècle par la grande poète  Lydia Koidula prirent une résonnance nouvelle mises en musique par Gustav Ernesaks pour l’occasion. Échappant à la censure soviétique, c’est toute l’URSS qui a pu écouter le réveil d’une nation s’affirmant pacifiquement contre son oppresseur.

Jean Jaurès disait qu’« il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience ». Pour les Estoniens, c’est par ce chant que naquit la conscience d’être encore une nation vivants et un peuple uni. Bien qu’interdite pendant les festivals suivants, ce chant va transformer ce sentiment  populaire en volonté d'autonomie. Ainsi en 1969, 300 000 personnes entonnent spontanément une série de chants patriotiques en estonien, à l’occasion des 100 ans du festival. Loin de n’être qu’une simple provocation, chacun savait qu’une telle défiance vis-à-vis de l’autorité soviétique pouvait lui coûter la vie. Mais devant les armes impuissantes de l’Armée rouge qui encerclait la foule, les Estoniens chantèrent pendant plusieurs heures dans leur langue menacée. Durant les années 1970-1980, ces concerts furent les uniques moments de répit et de joie pour un peuple condamné à subir quotidiennement la dureté du régime autoritaire.

Le chant, une action politique avant tout

La lutte pour l’indépendance estonienne pris différentes formes. Certains prirent les armes et vécurent des années dans la forêt. Le film révèle à quel point la lutte armée pouvait paraître absurde au sens de Camus. Les témoignages de ces résistants, appelés les "Frères de la Forêt", montrent qu'ils n'avaient aucun espoir. Leur unique souhait jusqu’en 1978, date à laquelle le dernier d’entre eux fut arrêté, était que les puissances de l’Ouest interviennent, mais en vain. Cependant, la plupart des Estoniens favorables à l’indépendance attendirent l’occasion que leur fournit Gorbatchev en 1985 pour se mettre en action. Le leader de l’URSS introduit la « Glanost » (liberté d’expression) et la « Perestroika » (reconstruction) pour réformer le système soviétique de plus en plus contesté. De façon prudente d’abord, les activistes estoniens prirent le prétexte de la défense de l’environnement pour faire reculer Moscou sur un projet d’installation de mines de phosphorite en 1987. Cette réussite les incita à plus d’audace.

Certains n’hésitèrent plus à dénoncer publiquement au Pacte Molotov-Ribbentrop de 1939 et ses clauses secrètes sur le partage de la Pologne et des États baltes. Grâce au bouche-à-oreille et à Radio Free Europe, quelques-uns d’entre eux parvinrent à rassembler plusieurs milliers de personnes à Hirvepark au cœur de Tallinn sous la surveillance du KGB. Cette grande manifestation  fut la première démonstration politique remettant en cause publiquement l’occupation soviétique. Dans la foulée, se crée l’Heritage Society qui allait pousser la liberté d’expression émergeante à un niveau supérieur. Prenant pour excuse de parler d’histoire, l’organisation redonne vie au passé de l’Estonie et dénonce les crimes de l’occupant. Mais au-delà de ces manifestations politiques, le véritable souffle de la révolution populaire est venu de la Pop Music.

Le 14 mai 1988, l’expression du sentiment national atteint son paroxysme lors du festival de Tartu quand plus de 100 000 Estoniens chantèrent des chants patriotiques sous l’impulsion du groupe de rock d’Iva Linna. Chantant sans aucune organisation préalable, joignant leurs mains tous ensembles, les Estoniens inventèrent une tradition. Quelques mois plus tard, lors du Rock Festival Summer, les drapeaux bleu, blanc et noir de l’Estonie émergent de la foule pour la première fois depuis des décennies au son des chants composés par Alo Mattiisen. C’est par la communion du chant que les Estoniens trouvèrent le courage nécessaire pour défier le parti communiste et réaffirmer leur identité nationale. En ce sens, le chant n’était déjà plus seulement un art ou une tradition, il s’était mué en action politique. Quelques mois après, le Song Festival Arena de Tallin rassemblait environ 300 000 Estoniens, soit un quart de la population. À cette occasion, les activistes politiques firent les premiers discours exigeant explicitement l’indépendance de l’Estonie. Heinz Valk y prononça cette phrase restée célèbre : « One day, no matter what, we will win! ».

Clairement, la lutte pour l’indépendance ne fut pas seulement politique mais aussi existentielle. L’enjeu pour les Estoniens était de reconquérir leur propre identité. C’est en ce sens que le chant fut vraiment une activité révolutionnaire : il exprimait le désir d’un ordre nouveau qui émergerait de la culture nationale populaire. Ce désir se concrétisa en partie le 16 novembre 1989, quand le Conseil Suprême d’Estonie adopta une déclaration de souveraineté.    

Les autres armes de libération des révolutionnaires estoniens : la non-violence et la prudence

Depuis leur premières actions en 1987 jusqu’à l’ultime défense de la tour de radio-télévision de Tallinn en 1991, les Estoniens ont fait le choix de la non-violence.  Cette non-violence était un choix stratégique nécessaire. Elle visait à éviter à tout prix une intervention armée de Moscou, comme ce fut le cas en Lituanie et en Lettonie où respectivement 14 et 6 personnes furent tuées et des centaines d’autres blessées lors de manifestations en 1991. Certes, des divisions existaient entre les différents mouvements estoniens. Le Parti national indépendantiste estonien clamait que le pays était toujours indépendant au regard du droit international, alors que le Front Populaire, plus prudent, souhaitait collaborer avec le parti communiste et obtenir progressivement plus de libertés. Mais si des tensions apparaissaient chez les leaders politiques, le peuple est toujours resté uni. Les Estoniens adhéraient souvent à plusieurs mouvements, ou même à tous, et chacun participait aux grands rassemblements populaire pour chanter, peu importe quel mouvement l’avait initié.

Deux exemples sans précédent attestent de cette non-violence érigée en principe d’action politique. Premièrement, à l’occasion du 50ème anniversaire du pacte Molotov-Ribbentrop, environ 2 millions de personnes formèrent une chaîne humaine de plus de 600 kilomètres à travers les trois Etats baltes. Cette manifestation pacifique unique fut organisée pour attirer l’attention du monde entier sur le destin commun des trois Etats envahis près d’un demi-siècle auparavant. Deuxièmement, les tensions qui émergeaient face à la minorité russe installée en Estonie n’ont jamais dégénéré en confrontations violentes malgré des situations très tendues. L’Interfront, mouvement soutenu par le Parti Communiste qui représentait la minorité russe se radicalisa face à la montée en puissance des dits séparatistes, notamment lorsqu'ils créèrent leur propre chambre parlementaire, le Congrès d’Estonie, en marge du Conseil Suprême contrôlé par le parti communiste. En 1990, les membres de l’Interfront envahirent la Toompea, le Parlement estonien. Le Premier Ministre de l’époque en appela aux citoyens pour défendre le pays contre ce qui s’apparentait à une tentative de coup d’Etat. Une foule immense encercla alors le bâtiment, prenant au piège les envahisseurs qui n’avaient d’autre choix que de traverser cette foule pour sortir. Cette situation qui aurait pu donner lieu à de graves violences a finalement vu la foule se séparer en deux et laisser partir les opposants russes, sans qu’une seule goûte de sang ne soit versée.

La non-violence est sans doute ce qui a permis la victoire finale du peuple estonien en évitant toujours une intervention armée  de Moscou. Mais au-delà de la stratégie, la non-violence est également une grande victoire en soi de la révolution chantante. Elle signifie que même dans une période de grands bouleversements, les Estoniens sont restés fidèles à leurs valeurs. Se sont ces mêmes valeurs qui ont permis par la suite de construire un ordre nouveau de manière pacifique, en évitant  les affres de la guerre civile, des épurations ou encore des contre-révolutions. 

La non-violence est directement liée à un autre principe d’action qui guida le peuple estonien vers son indépendance, à savoir la prudence. Comme nous l’avons évoqué, les témoignages du film montrent parfaitement le souci qu'avait les activistes de préserver le peuple de tout massacre tout en allant au bout de leurs convictions. C’est pourquoi, les Estoniens en ont toujours appelé à la culture pour agir politiquement. L’Heritage society est un bon exemple. Ce groupe d’intellectuels, d’historiens, de professeurs ne cessa d’organiser des réunions publiques sur l’histoire estonienne sans exiger l’indépendance, mais en repoussant toujours plus loin les limites de la Glanost. Il s’agissait pour eux de faire revivre la culture estonienne traditionnelle et de délivrer une vérité objective sur les actes criminels des occupants. De même le Parti Indépendantiste a toujours invoqué le droit international pour justifier l’indépendance de l’Estonie. Pour eux, le pacte Molotov-Ribbentrop et ses clauses secrètes prouvaient que l’Estonie n’avait pas été volontairement intégrée à l’empire soviétique mais plutôt envahie de façon entièrement illégale. Aujourd’hui, cet argument est encore défendu par les juristes estoniens qui se voient toujours confrontés au refus catégorique de Moscou de considérer les choses ainsi.

Cette prudence explique également pourquoi les Estoniens ont privilégié les moyens légaux sur la désobéissance civile ou la révolte pour renverser le joug soviétique. Affirmant que la nationalité estonienne existait toujours, en vertu de l’illégalité de l’invasion soviétique, des activistes  lancèrent une grande campagne d’enregistrement de la population estonienne afin de redonner vie à une authentique nationalité estonienne. En un mois, 860 000 personnes se sont enregistrés : presque tous les adultes du pays retrouvèrent ainsi leur nationalité en obtenant ce qu’on appelait sarcastiquement à l’époque les « tickets pour la Sibérie »!  Leur nationalité recouvrée, les estoniens élisent en février 1990 un Congrès des Citoyens, acte ultime de défiance face au parti communiste qui dirigeait seul l’assemblée législative reconnue par Moscou. Mais le Congrès ne déclara pas l’indépendance immédiatement; là encore la prudence fut gage de réussite. Progressivement, sans police ni armée ni gouvernement, le Congrès s’appuya sur le soutien populaire pour redonner un sens à la citoyenneté estonienne. Petit à petit, le Conseil Suprême fut poussé à adopter des dispositions garantissant que les lois estoniennes priment sur les lois soviétiques et rétablissant l’Estonien comme langue officielle et le drapeau tricolore comme symbole national.

Finalement, la prudence laissa place au courage lorsque les troupes russes envahirent le pays en août 1991 sous les ordres de la ligne dure du Parti Communiste auteur du coup d’Etat contre Gorbatchev. Des citoyens non-armés décidèrent de faire face aux chars et aux soldats russes alors que le politiciens du Conseil Suprême et du Congrès Estonien adoptèrent à l’unanimité, la déclaration d’indépendance le 20 août 1991 à 11h03. Fidèles à leurs convictions les représentants du peuple prirent en fait une décision de ré-établissement de l’indépendance. L’échec du coup à Moscou et l’avènement des libéraux sous la houlette de Boris Eltsine, conduisit la Russie à reconnaître l’indépendance des trois Etats baltes quelques jours plus tard, le 6 septembre 1991.

Un film hollywoodien pour l' Amérique du nord et l'Europe de l'Ouest?  

The Singing Revolution rencontra un succès remarquable en Amérique du Nord pour un documentaire. Les Américains et les Canadiens se seraient-ils découverts une passion pour l'histoire estonienne? Sans préjuger de leur intérêt, ce phénomène s'explique avant tout par la façon dont le film a été fait. Bien que n'étant qu'un documentaire les réalisateurs ont utilisé tous les ingrédients du cinéma grand public. Le film est construit sur le mode d'un thriller politique et le rythme est une montée en crescendo rapide jusqu'au soulagement final du "happy end". Comme souvent, l'accent est mis sur les témoignages individuels plutôt que sur l'histoire scientifique. Ainsi le film se charge de puissance émotive en tant que recueil de témoignages de déportés au goulag et d'enfants de déportés.  Enfin, les spectateurs sont guidés par la voix énigmatique du narrateur, Linda Hunt, à travers l'univers musical magnifique des chants traditionnels estoniens.   Cependant, on regrette que ces chants soient utilisés davantage pour accompagner les images et rythmer les témoignages que réellement mis en avant pour le simple plaisir de les écouter.  Mais peut-être que cela ne suffit pas pour expliquer un tel succès.

En effet, il y a également des choses que le film ne montre pas. Certes la caméra ne peut pas  être partout et les témoignages individuels ne peuvent tout dire. Cependant, le film n'aborde quasiment pas  les tractations secrètes entre leaders politiques, les alliances improbables, les tensions et les  ruptures entre les activistes. Le problème c'est que les réalisateurs semblent vouloir laisser penser que les grandes réunions de masse du peuple ont émergé sui generis et ont fait à elles seules la révolution. Certes, seuls les chants ont pu avoir la force nécessaire pour raviver la concience nationale estonienne. Mais tout se passe comme si les époux Tusty nous avaient emmenés dans ces grands festivals sans nous faire visiter les coulisses.

Mais plus problématique encore, est l'orientation pro-estonienne et anti-soviétique du documentaire. Il ne s'agit pas de remettre en cause la virulence  extrême avec laquelle le film dénonce la violence des soviétiques, ni de critiquer l'émotion saisissante des témoignages  qui décrivent les crimes commis durant l'occupation. Cependant, force est de constater qu'il s'agit d'un film à la gloire du peuple estonien faisant peu de cas de la vision des Russes. Le film insiste sur la douloureuse russification du peuple estonien mais il n'évoque pas le regard russe sur les quelque 28 millions de Soviétiques  qui périrent pendant la libération des Pays baltes durant la Grande Guerre Patriotique contre le nazisme. De même, la radicalisation de la minorité russe durant la révolution chantante est mise en exergue, mais les désillusions de milliers de familles russes installées depuis des décennies en Estonie qui se  sont vues exclues de la citoyenneté estonienne ne sont pas expliquées. Le nombre de russophones a plus que triplé entre 1944 et 1989 et ils représentent aujourd'hui le tiers de la population totale, or le film ne fait quasiment aucune allusion à cette réalité pourtant déterminante pour le processus de construction de l'identité estonienne.  

Finalement, dans sa célébration de la conquête de l'indépendance, le documentaire oublie de suggérer les défis et les tensions intercommunautaires que la société estonienne rencontre à partir de 1991. Si la chute de la statue de Lénine est un symbole majeur que le film se devait de célèbrer, il aurait sans doute gagné en objectivité en ouvrant la réflexion sur ces conséquences, notamment l'exclusion, parfois radicale, des russophones. Lorsque le rescencement des citoyens est mis en place par les activistes fin 1989, les russophones présents depuis trente ou quarante ans sont automatiquement exclus. Or, parfaitement compréhensible à l'époque, cet évènement préfigurait la loi beaucoup plus discutable sur la citoyenneté du 26 février 1992. Cette première loi sur la citoyenneté ne reconnaisait automatiquement comme citoyens estoniens que les personnes ayant eu la citoyenneté sous la Première République estonienne et leurs descendants. 600 000 résidents russophones furent ainsi exclus de la citoyenneté. La reconquête de l'idendité estonienne fut une lutte dangeureuse dont l'issue était loin d'être certaine. Néanmoins,  dès les évènements de la révolution chantante, des signes indiquaient les difficultés futurs de la réconciliation nationale; et le film a fait abstraction de cette réalité.

Pour toutes ses raisons,  on ne prend pas beaucoup de risque en disant que ce film sera sans doute utilisé dans toutes les écoles estoniennes. La précision de son discours historique en fait un bon outil pédagogique, et les émotions qu'il délivre donnent une force particulière à l'histoire de la genèse de l'identité nationale estonienne. Cependant, son ultime réussite consisterait à transmettre au monde entier cette histoire unique et méconnue. Or de ce point de vue, il n'est pas sûr que le film y parvienne tant il ne s'adresse pas aux russes. Le film est d'ailleurs largement inconnu en Russie: il n'est pas sorti en salle et sa diffusion en dvd est négligeable et se fait uniquement sur Internet. Ceci s'explique car l'interprétation historique proposée est très divergeante de la vision qu'ont nombre de citoyens russes. Au-delà on peut également  se demander si un tel documentaire pourra faciliter la réconciliation nationale. En effet, les tensions entre les russophones et les estoniens sont encore très prégnantes, comme en témoigne l’affaire de la statue soviétique de Tallinn en 2007.  Il n'est pas certain que The Singing Revolution aide vraiment à apaiser ces tensions mémorielles. 

Les chœurs estoniens : de la dissidence à la mémoire vivante 

The Singing Revolution, montre à quel point le chant est un élément de continuité entre les générations en Estonie. Démontrant une solidarité unique lors des actes de dissidence entre 1987 et 1991, les chanteurs estoniens continuent aujourd’hui à partager leur culture et leurs valeurs.  Les témoins interviewés par les réalisateurs sont aussi bien des grands-parents déportés au goulag, que leurs enfants ayant chanté durant la révolution jusqu’à leurs petits-enfants qui participent aux festivals aujourd’hui.

Futurs professeurs, leaders politiques, artistes, journalistes ou chefs d’orchestres, les acteurs de la révolution chantante n’étaient pas des héros ou des personnages extraordinaires. Cette révolution fut l’œuvre du Peuple estonien tout entier, et c’est à ce peuple que James Tusty and Maureen Castle Tusty ont dédié leur film. La continuité qui existe entre les chants traditionnels du 19ème siècle jusqu’aux tonalités rock et pop des années 1980-1990 a permis d’assurer la pérennité de la nation estonienne, et continue de le faire de nos jours.  Ces chants de libération sont aujourd’hui les garants de ce que Pierre Nora appelle le « retour à la mémoire » après des décennies de « mémoire effacée » et manipulée. Ce travail de construction de la mémoire collective est un défi que les Estoniens n'ont pas encore réalisé entièrement, mais nul doute que The Singing Revolution jouera probablement un rôle important.

L’une des forces principales de ce film, est qu’il prouve que le passé peut conserver toute sa puissance évocatrice dans la mémoire lorsqu’il passe par la culture et l’art du chant. Le passé n’est pas condamné à l’oubli progressif en Estonie: tous les cinq ans des centaines de milliers de chanteurs perpétuent leurs traditions. La construction de la mémoire collective est toujours une entreprise périlleuse et difficile, mais par leurs chants, les Estoniens prouvent que l'on peut être fidèle aux leçons du passé et s’en émanciper de façon constructive. Ils démontrent qu’il est possible de faire prévaloir la « mémoire heureuse », sur la « mémoire malheureuse », acte de sépulture à l’égard du passé, comme le prônait Paul Ricoeur.

Désormais intégrés dans un grand espace européen de paix et de prospérité, c'est le destin des estoniens que de continuer à chanter pour lutter contre l'oublie de ce qui fait leur identité.

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