Bouclier anti-missiles : le « grand marchandage » américano-russe

Par L'équipe | 29 avril 2009

Pour citer cet article : L'équipe, “Bouclier anti-missiles : le « grand marchandage » américano-russe”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 29 avril 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/645, consulté le 16 juin 2019

american_soldier_s.jpgarticle.pngLa récente proposition américaine de suspendre l’installation d’un troisième site de défense anti-missiles qui doit être installé en Pologne et en République tchèque annonce une nouvelle ère dans les relations américano-russes. Pourtant, il n’est pas certain que les pays d’Europe centrale y trouvent leur intérêt.

american_soldier_m.jpgarticle.pngLa récente proposition américaine de suspendre l’installation d’un troisième site de défense anti-missiles qui doit être installé en Pologne et en République tchèque annonce une nouvelle ère dans les relations américano-russes. Pourtant, il n’est pas certain que les pays d’Europe centrale y trouvent leur intérêt.

La mise en marche du « smart power »

Les visites en Europe de Joe Biden, vice Président des États-Unis  en février et d'Hillary Clinton en mars 2009 ont illustré la mise en marche du fameux « smart power » prôné par Barack Obama. Le smart power fut théorisé par l’intellectuelle libérale américaine Suzanne Nossel en 2004 dans un article publié dans la célèbre revue Foreign Policy. Ce concept repose sur l’idée selon laquelle la diplomatie, l’aide internationale, le commerce et la diffusion des valeurs sont des vecteurs de puissance tout aussi efficaces, sinon plus, que l’action militaire. Pour l’administration Obama, le smart power consiste à combiner le hard power (pouvoir de coercition) et le soft power (capacité d’attraction et de persuasion), comme l’a défendue Hillary Clinton devant la commission sénatoriale des affaires étrangères le 13 janvier dernier. La récente décision des États-Unis de retarder la mise en place du bouclier anti-missiles s’inscrit dans cette démarche à deux niveaux.

Tout d'abord, elle annonce la fin du bilatéralisme américain au bénéfice d’une vision globale et multilatérale de la diplomatie. La nouvelle politique étrangère américaine sera globale où ne sera pas : tous les dossiers (Afghanistan, Irak, Proche-Orient, Iran, élargissement de l’OTAN) sont jugés interdépendants et ils seront traités conjointement. Cependant, le principal inconvénient d'une telle approche est que les intérêts des alliés historiques des États-Unis, comme la Pologne et la République tchèque pourront désormais être « sacrifiés » au nom d'objectifs jugés prioritaires. Le smart power, bien éloigné de tout unilatéralisme et messianisme belliqueux ne sera pas pour autant un jeu à somme positive pour tous. Si l’administration américaine privilégie une vision globale, les pays européens risquent très probablement de perdre leur influence traditionnelle.  

Ensuite, les États-Unis donnent toute sa place à la Russie en lui offrant indirectement l'opportunité de reprendre un rôle majeur sur l'échiquier international. Sans renoncer au bouclier définitivement, l’administration américaine est passée d’un projet soi-disant défensif mais menaçant pour la Russie à une « diplomatie du bouclier », où toutes les tractations sont envisageables, d’où l’expression de grand bargain pour désigner cette stratégie. Plus que de faire pure table rase des tensions récentes avec la Russie et de simplement « repartir à zéro »,  cette initiative s’inscrit dans le cadre d'un « grand marchandage » géopolitique qui concerne à la fois l’Iran, l’Afghanistan et l’Europe centrale et orientale.  Officiellement, le bouclier anti-missiles en Pologne et en République tchèque serait définitivement abandonné si la Russie ramenait les Iraniens à la raison. Reste à savoir si la Russie saura mettre en oeuvre les moyens d'action dont elle dispose, principalement vis-à-vis de l’Iran.

L'incertitude de Varsovie et de Prague, la timidité de l'UE

Cependant la décision américaine provoque déjà la déception des leaders gouvernementaux polonais et tchèques, comme l'a déjà manifesté Karel Schwarzenberg, le Ministre tchèque des Affaires étrangères, lors de sa rencontre avec Hillary Clinton le 5 mars dernier. Les élites polonaises et tchèques restent très attachées aux États-Unis notamment concernant la sécurité et la défense nationales de leur pays. Varsovie et Prague considèrent toujours que leur plus grand ennemi potentiel est leur voisin russe. C'est pourquoi leurs gouvernements ont approuvé avec enthousiasme dès le début le projet baptisé « Guerre des étoiles » bien que l'objectif affiché consiste à se protéger de la menace iranienne ; menace pour le moins « improbable » pour ces deux pays.

Cependant, si les divisions de l'intervention en Irak en 2003 avaient conduit à caricaturer l'atlantisme des nouveaux entrants, les lignes de fracture ont évoluées depuis. Le plébiscite de départ en faveur de l'investissement stratégique des États-Unis dans les pays d'Europe centrale et orientale depuis les années 1990 fait débat aujourd'hui. En Pologne, l'opinion publique est partagée et les sondages montrent qu'une quasi majorité des citoyens ne soutient pas le projet de bouclier. En République tchèque, le jeu des coalitions gouvernementales favorise la dramatisation des débats qui peuvent s’avérer fatals pour les partis au pouvoir. Ainsi  l'opposition politique portée par les sociaux-démocrates (CSSD) s’est considérablement renforcée en s'appuyant sur l’opinion publique de plus en plus sceptique. À l’avenir, la déception des opinions publiques polonaises ou tchèques à l'égard de leur protecteur historique ne pourra que se trouver renforcée par l’initiative américaine qui fait peu de cas de leurs attentes et laisse leurs gouvernements dans l’impuissance. 

En effet, au-delà des divergences entre les élites et les opinions publiques, Polonais et Tchèques se retrouvent placés désormais au coeur d'un jeu géopolitique mondial dont les intérêts les dépassent et où leur marge de manoeuvre s'avère être fort réduite. Symbole alarmant de cette impuissance, le processus de ratification du traité de Lisbonne en République tchèque se trouve entièrement bloqué. En effet, Vaclav Klaus, Président tchèque, a lié la ratification de la réforme du traité de l'UE et l'approbation parlementaire d'un radar américain sur le territoire national. Par ce biais, le Président tchèque cherche à accélérer l’installation du radar ou au moins à retarder la ratification du traité de Lisbonne. Or, non seulement cette décision a exacerbée les divisions au sein du Parti Démocratique Civique (ODS) qui était au pouvoir, mais maintenant que le Sénat doit encore se prononcer sur le traité, le recul américain constitue désormais un obstacle de plus à l'avancée de la réforme institutionnelle de l'UE.

En-dehors des calculs politiques servant l'euroscepticisme bien connu du Président tchèque, cette situation montre à quel point la relation entre les États-Unis et les nouveaux entrants est déterminante et complexe. L'UE continue à rester étrangement en retrait sur le dossier du bouclier ne souhaitant probablement pas trop froisser son partenaire russe. Seul un vote positif des Irlandais au référendum prévu à l'automne pourra créer une pression assez forte sur la République tchèque pour inverser la tendance et achever la ratification du traité de Lisbonne indépendamment l’évolution du projet de bouclier anti-missiles américain.

Le facteur russe

À côté de cette impuissance relative de la Pologne et de la République tchèque, l'attitude de la Russie sera déterminante. Le gouvernement et ses diplomates ont applaudis la récente initiative de Washington et la Russie semble prête saisir l'opportunité offerte par les États-Unis. Les tensions profondes qui l’éloignaient chaque jour un peu plus de l'administration Bush sont ainsi effacées. En effet, c'est au grand bénéfice de Moscou que la question du statut international de l'Abkhazie et de l'Ossétie, soulevée suite à la crise d’août 2008, se trouve placée au second plan bien que n’étant pas réglée.

Pourtant, la proposition américaine met également les Russes dans une position délicate. En effet, les États-Unis se trouvent désormais en position d'attendre quelque chose en retour et si cette attente devait être déçue, nul doute que le bouclier anti-missiles serait construit d'ici 2013 tout en jouissant d'une plus grande légitimité qu’auparavant. Reste donc à savoir si Moscou à intérêt à agir dans le sens de la proposition américaine. Or, là encore, rien n'est moins sûr puisque personne ne peut dire avec précision quelles sont les chances de la diplomatie russe de réussir à infléchir la position de Téhéran. Enfin, le gouvernement russe garde sûrement en tête le fait que les tensions entre Washington et Téhéran contribue à la hausse du prix de son pétrole et gêne la diversification des ressources européennes en gaz et pétrole.

Quelle OTAN pour l’Europe ?

Le rôle clef que la Russie peut jouer dépend également des intentions américaines à travers l’OTAN. Bien que ne relevant pas de l'Alliance atlantique, la question des plans de défense américains contre les missiles balistiques représente à la fois un risque et une opportunité pour les relations OTAN-Russie.

On  peut parler d’opportunité si cette question permet revigorer la coopération en matière d'armes de destruction massive (ADM). La confiance mutuelle pourrait en sortir renforcée face à la source perçue de danger, les programmes de missiles et nucléaire de l'Iran. Cependant, un autre point sensible attire l’attention de Moscou, à savoir l’élargissement de l’Alliance.  Si l’administration américaine reste pour le moment discrète sur ce point, l’élargissement de l’Alliance atlantique est loin d’être abandonnée. L'Albanie et la Croatie ont d’ailleurs intégré l’alliance le 1er avril dernier. L’un des points focal pour Washington et pour Moscou dans les prochaines années sera l’intégration éventuelle de l’Ukraine et la Géorgie, qui représentent des enjeux sensibles aussi bien d’un point de vue militaire et économique que symbolique. Le sommet de l’OTAN de Strasbourg-Kehl des 3 et 4 avril 2009 n’a pas tranché la question.

Les relations OTAN-Russie, constitue également un défi pour les Européens. Pour répondre à ce défi et être un véritable acteur au sein de l’Alliance,  les Européens vont tout d’abord devoir renforcer le pilier UE de l’OTAN. Sur ce point, il n’est pas sûr que l’intégration de la France au commandement militaire intégré suffise. Ensuite,  l’UE a intérêt à relancer la Politique européenne de Sécurité et de Défense (PESD) pour devenir un acteur stratégique digne de ce nom. Les pays de l’Est de l’Europe privilégient traditionnellement l’OTAN au détriment de la politique européenne commune. Or, ceci ne s'explique pas seulement par des considérations historiques ou idéologiques mais principalement par ce que l'UE est incapable de donner les mêmes garanties de sécurité et de défense que l'OTAN.  

La décision de l’administration Obama concernant le bouclier anti-missiles qui symbolise une forme de désengagement des États-Unis en Europe démontre la nécessité de renforcer la PESD afin que l’Europe prenne en main sa propre défense. Malgré cela, la tendance inverse semble l'emporter sachant que l’EU s’appuie de plus en plus sur l’OTAN. Pour exemple, le traité de Lisbonne, pourtant sensé donner plus de poids à la PESD en l’institutionnalisant, va dans le sens inverse. Il introduit en effet, une clause de défense mutuelle qui dispose que si un État membre fait l'objet d'une agression armée sur son territoire les autres États lui doivent aide et assistance ; toutefois, il est précisé que la priorité sera accordée à l'OTAN dans une telle situation !  

À l'aune de la célébration des vingt ans de la chute du Mur de Berlin, les tractations entre Washington et Moscou s'avèrent toujours aussi déterminantes pour les pays d'Europe centrale. Même loin d'une nouvelle logique de bloc, les nouveaux entrants se trouvent dans une situation délicate, en position de simples pions pour les puissants qui paraissent dessiner seuls la nouvelle donne géostratégique. Ce jeu dont les nouveaux membres de l’UE ne maîtrisent pas les règles, révèle surtout la faiblesse structurelle de l’UE. L’Union n’est toujours pas en mesure de construire une position commune forte sur sa défense et sa politique extérieure ce qui l’empêche de devenir un acteur mondial à la hauteur des enjeux à venir. Finalement, la mutation de la diplomatie américaine en smart power est avant tout un défi pour les Européens, qui doivent eux aussi se donner de nouveaux moyens « intelligents » pour participer à la construction du futur ordre mondial.

 

Pour aller plus loin :

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À lire sur Nouvelle Europe
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Cartographie: proposition et contre proposition sur le bouclier anti-missiles
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La guerre des étoiles n'aura pas lieu   
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Star Wars II: le bouclier anti-missiles européen en débats   
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Nouvelle Europe : Débats, Juin 2007 : Les Etats-Unis et la Nouvelle Europe
   
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Ailleurs sur Internet  
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Jacques Charmelot, « Le "smart power" américain, un défi pour l'Europe », 9 février 2009, Fondation Robert Schuman.
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Paul Norden « Quelle politique étrangère pour l’Europe après la victoire de Barack Obama ? », 7 novembre 2008, Terra Nova.
   
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À lire  
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 Suzanne Nossel, "Smart Power", mars/avril 2004, Foreign Affairs.
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Joseph Nye et Richard Armitage, "CSIS Commission on Smart Power", 6 novembre 2007, Center for Strategic and International Studies.  

Illustration : Flick'r, @PILOT_landing12005-02-04ab par MATEUS_27:24&25

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