Jérôme Heurtaux : la Pologne et la transformation de ses élites depuis 1989

Par Adrien Fauve | 5 avril 2009

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Jérôme Heurtaux : la Pologne et la transformation de ses élites depuis 1989”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 5 avril 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/631, consulté le 08 décembre 2022
jerome_heurtaux.jpgopinion.pngMaître de conférence en sciences politiques à l'Université de Paris-Dauphine, Jérôme Heurtaux a notamment travaillé sur le personnel politique en Pologne. Spécialiste de l'Europe post-communiste, ayant vécu et enseigné à Varsovie, ses propos viennent éclairer la question des élites dans les Pays d'Europe centrale et orientale.

jerome_heurtaux.jpgopinion.pngMaître de conférence en sciences politiques à l'Université de Paris-Dauphine, Jérôme Heurtaux a notamment travaillé sur le personnel politique en Pologne. Spécialiste de l'Europe post-communiste, ayant vécu et enseigné à Varsovie, ses propos viennent éclairer la question des élites dans les Pays d'Europe centrale et orientale.

Pourquoi un tel intérêt pour les « élites » dans les années 1990 ?

Dès le début des années 1990, on assiste à un fort développement des études sur les catégories dirigeantes dans le monde post-communiste, notamment en Pologne où se constitue une véritable sous-discipline, « l’élitologie ». Les sociologues désignent alors principalement par « élites » le personnel politique issu des « élections fondatrices » de juin 1989, dont on décrypte, à l’aide de sociographies et de questionnaires, les propriétés sociales et politiques. Il faut bien se rendre compte de ce qu’une telle entreprise pouvait représenter à l’époque pour des sociologues venus en majorité de la sociologie de la stratification sociale. Pour la première fois, il était admis d’étudier en toute indépendance d’esprit les caractéristiques du personnel politique.

Je ferai ici deux remarques. Premièrement, si l’étude empirique des élites est tout à fait nouvelle (à l’exception du personnel politique local, auquel sont consacrés plusieurs travaux dans les années 1970 et 1980), l’élite comme catégorie sociologique est présente en Pologne depuis au moins les années 1960. L’élite du pouvoir de Mills est traduit en polonais. Les analyses de Djilas sont connues en Pologne. Deuxièmement, la découverte des élites comme objet empirique s’est traduite par un appauvrissement théorique : étudier les élites au début des années 1990 en Europe centrale et orientale, ce n’est pas faire de la sociologie critique. Bien au contraire. « L’élite » est une catégorie valorisée et sur l’élitologie polonaise plane l’ombre de l’élitisme de Mosca et Pareto, reformulé, pour être précis, par un sociologue américain, John Higley, dont les travaux ont immédiatement une grande influence sur les sociologues polonais.

Justement, l’intérêt sociologique pour les élites n’épouse-t-il pas la valorisation des élites dans la société ?

Vous posez une question difficile. Disons tout d’abord que l’utilisation de la notion n’est pas neutre, évidemment. Ce n’est pas la même chose, par exemple, d’employer le terme « élite politique », au singulier comme au pluriel que d’utiliser celui de « classe dirigeante » ou encore « personnel politique », qui a personnellement ma préférence. Les « élitistes » confondent souvent la position du savant et celle du politique. S’intéresser aux élites revient souvent en effet à privilégier l’idée d’un gouvernement assuré par des personnes éclairées et compétentes. De ce point de vue, il apparaît évident que nombre de sociologues se sont référés à cette notion au début des années 1990 autant pour des raisons académiques que pour des raisons « politiques ».

Trois dimensions sont ici à prendre en compte. Le fait, d’abord, que les portes-parole des « oppositions démocratiques » dans plusieurs pays d’Europe centrale étaient présentés comme des « contre-élites ». De fait, une partie de ceux qui ont analysé le changement de régime comme une transition démocratique ont insisté sur le rôle majeur des-dites élites, s’inscrivant au passage dans un exceptionnalisme analytique et méthodologique particulièrement toxique à une juste compréhension des phénomènes d’effondrement du régime communiste et de formation du nouveau régime. Il faut ici mentionner combien étaient fortes les relations entre élites politiques et élites intellectuelles après 1989, combien elles s’identifiaient et se compénétraient. Il ne faut pas oublier la quasi disparition des ouvriers dans le personnel politique à partir de 1989 et la domination très nette des « intellectuels » dans le porte-parolat de Solidarité. À quoi il faut ajouter, ensuite, que intellectuels se sont référés tout en l’actualisant à un modèle normatif d’engagement politique des intellectuels, auxquels ils ont prescrit un rôle éminent. Enfin, il est vite apparu que le degré de « consolidation démocratique » pouvait être mesuré à l’aune du degré de « consolidation des élites », pour reprendre l’analyse, on le voit très peu convaincante, de John Higley.

Faut-il pour autant abandonner cette notion ? N’est-il pas évident après tout que le post-communisme a produit une nouvelle élite ?

À mon avis, ce n’est pas un bon analyseur. A-t-on besoin de s’embarrasser d’une notion normative pour étudier l’évolution des logiques sociales du recrutement politique ? Il m’apparaît plus intéressant de comprendre pourquoi un tel schéma d’analyse est si répandu, autrement dit pourquoi tant de chercheurs et d’intellectuels à l’Est ont chaussé ces mêmes lunettes. Pourquoi, par exemple, tant de chercheurs et d’observateurs à l’Est sont indifférents aux inégalités sociales d’accès à la politique. En outre, est-on certain du caractère relativement « unifié » du groupe qu’on désigne sous ce terme ? Surtout, pour répondre à la seconde partie de votre question, il n’est peut-être pas utile d’employer la notion pour analyser les processus sociaux que vous mettez derrière l’idée de la « production d’une nouvelle élite » et qu’elle conduit justement à occulter. À savoir : la redéfinition de l’échelle de prestige des professions, la valorisation de la réussite dans l’univers économique (même si l’époque est plutôt à la critique des richesses trop vite acquises) et surtout la variabilité des ressources légitimes pour espérer faire une carrière dans les univers les plus valorisés comme la politique ou l’entreprise.

Oui, d’accord, mais quelque chose a bien changé depuis 1989 !

D’un certain point de vue, bien sûr. Tant au niveau des réalités qu’au niveau des représentations, le monde social ne fonctionne pas tout à fait de la même façon. Mais il faut souligner la continuité de certaines logiques sociales. L’une d’entre elles est la perpétuation des critères sociaux d’accès au personnel politique. En gros, le représentant idéal-typique, après 1989, est un « homme d’âge mûr possédant un capital culturel élevé », ce qui ne tranche pas fondamentalement avec l’élu idéal-typique de la période précédente. De ce point de vue, la « démocratisation » du personnel politique est toute relative.

Si l’on observe l’évolution des propriétés sociales des députés polonais entre le début des années 1980 et aujourd’hui, on constate par exemple un bond entre la dernière législature « pleinement » communiste en 1985 (60,2 % diplômés du supérieur) et 1989 où 82,6 % des élus sont titulaires d’un diplôme du supérieur, taux qui s’est en gros stabilisé depuis.

La question du genre est un autre indicateur éloquent. À compter de 1989, la courbe globalement ascendante de la féminisation, amorcée en 1961, s’inverse brutalement. On passe de 20,2 % de femmes au parlement en 1985 à 9,6% en 1991 ! Il faudra attendre 2001 pour trouver à nouveau une femme sur cinq députés et retrouver le taux de 1985.

Autre élément : l’âge. Un léger rajeunissement est visible en 1991 mais la tendance est au vieillissement, alimenté par la longévité élective d’un nombre croissant d’élus. Si le plus jeune député de l’actuelle Diète n’avait que 22 ans au début de son mandat, on ne peut conclure pour autant à un Parlement juvénile. L’âge moyen des députés (47,7 ans) est certes inférieur de plusieurs années à l’âge moyen des députés français, mais les députés les plus jeunes sont surtout issus des partis les plus récemment entrés au Parlement et qui se sont succédés au pouvoir depuis 2005 : Droit et justice (PiS) et la Plateforme civique (PO) : on peut sans erreur faire l’hypothèse d’un vieillissement progressif de leurs troupes…

Autrement dit, 1989 n’a pas entraîné une rupture en ce domaine. D’ailleurs, tant la thèse d’un « rajeunissement brutal » du personnel politique dans la foulée du changement de régime que celle selon laquelle l’élite dirigeante communiste aurait formé une « gérontocratie » sont invalidées par l’observation empirique. Ce qui ne veut pas dire que les personnes qui composent les chambres représentatives sont les mêmes : le renouvellement « nominatif » a globalement eu lieu (même s’il n’a pas été immédiat), ce pour des raisons multiples : départs à la retraite, déclin électoral des partis ex-communistes et paysans, stratégies de reconversion, etc. Mais les critères d’éligibilité, eux, n’ont pas disparu et se sont même renforcés. On le voit encore mieux, il me semble, si l’on regarde les professions des élus. En Pologne comme en France, ce critère est délicat à manier car les données sont essentiellement fondées sur les déclarations des députés eux-mêmes. Mentionnent-ils une profession qu’ils n’ont jamais exercée mais dont ils ont le diplôme correspondant ? Continuent-ils d’exercer cette profession en même temps qu’ils exercent leur mandat ? Quid de ceux qui se contentent de mentionner leurs activités politiques, ce qui ne signifie pas qu’ils sont tous des professionnels de la politique ? Les comptages effectués par l’équipe de Wlodzimierz Wesolowski sont à manier avec prudence.

Mais ces réserves faites, on peut avancer sans trop d’erreur des tendances qui ne vous étonneront pas mais qui tranchent pour le moins avec l’idée naïve que l’accès à la présidence de Lech Walesa en 1990 s’accompagnait d’une ouvriérisation du personnel politique. Autrement dit que 1989 aurait été une révolution sociale accomplie par un mouvement ouvrier qui aurait ensuite bénéficié des changements accomplis. La disparition des quotas dès 1989 s’est traduite au contraire par une désouvriarisation immédiate de la Diète. En 1989, 23,1 % des élus de Solidarité sont issus d’une famille ouvrière, contre (soit-dit en passant) 35,7 % des élus communistes !

Après 1989, on peut décrire sans trop se tromper un Parlement de plus en plus nettement dominé par des professionnels de la politique et les professions intellectuelles au détriment des cadres dirigeants de l’industrie, de la banque et du commerce mais aussi des ingénieurs et des agriculteurs. J’insiste sur ce point : contre l’idée semi-impressionniste que le personnel politique est instable et se renouvelle constamment, on observe une tendance nette à la stabilisation de la composition nominative du personnel politique à mesure que les conditions d’entrée, les « indicateurs de rôle », dirait Bailey, durcissent. Le taux de renouvellement d’une législature à l’autre ne cesse de baisser, ce indépendamment des alternances politiques : aujourd’hui, un député sur trois environ est un newcomer contre un député sur deux il y a quelques années.

C’est peut-être surprenant ou contre-intuitif, mais c’est un fait : on observe bien des logiques de professionnalisation qui se traduisent d’ailleurs par toute une série de réformes « corporatives », comme l’adoption en 1997 du financement public des partis politiques. Mais c’est une autre histoire…

Vous avez évoqué la notion de « conversion », qui renvoie à un nombre important de recherches. Cela ne vous semble pas une piste intéressante ?

Si, bien sûr. Réfléchir à la reconversion des ressources est tout à fait nécessaire. Mais pour accomplir pleinement ce programme de recherche, il faudrait s’intéresser à d’autres formes de conversion qu’à la seule conversion de ressources politiques en ressources économiques, comme cela a surtout été fait. Car les trajectoires de conversion sont loin d’épuiser l’ensemble des destinées possibles des anciens titulaires de postes politiques sous le communisme. Travailler sur les conversions, par définition, c’est se limiter aux convertis. Si bien que ceux qui sont restés dans l’espace politique (et qui ont d’ailleurs dû se convertir aux règles du jeu démocratique !) comme ceux qui sont entrés dans le jeu sans avoir occupé dans le passé de position institutionnelle ou de pouvoir, sont tout simplement ignorés de ce type de travaux.

Mais le problème majeur est que certaines de ces analyses ont fait l’objet d’instrumentalisations politiques. Jadwiga Staniszkis, à qui l’on doit par ailleurs l’une des meilleures monographies de Solidarité dans les années 1980, a par exemple proposé la notion de « capitalisme politique » pour décrire les « stratégies » des cadres communistes qui ont les premiers bénéficié des privatisations. Ses analyses (qu’elle a elle-même converties en argument politique…) ont donné une caution scientifique aux projets de décommunisation de la droite conservatrice arrivée au pouvoir en 2005 avec les frères Kaczynski.

Je voudrais revenir sur l’image sociale des élites en Pologne. Certains ont parlé d’« élites décomplexées ». Qu’en pensez-vous ?

Qu’est-ce qu’une « image sociale » ou une « représentation collective » ? Comment en faire part sans tomber dans les ornières méthodologiques habituelles ? N’est-il pas plus pertinent de déconstruire certaines impressions, notamment celle d’une forte valorisation des élites sociales depuis 1989 ? D’un côté, c’est vrai, certains magazines de papier glacé aux titres (et aux prix) évocateurs (Elity, VIP, etc.) ont sans doute contribué au moins à objectiver l’existence des élites de l’économie, de l’art ou de la politique, sinon à les faire aimer d’une population dont je me garderais bien de conjecturer le rapports qu’elle entretient aux « dominants ». Oui, les catégories supérieures ont bénéficié d’une exposition et d’une mise en visibilité tout à fait nouvelle. Oui, la réussite économique des nouveaux entrepreneurs s’est affichée dans les années 1990. De là à parler d’élites décomplexées…

En fait, c’est au fond le problème de la signification sociale de l’argent et de son évolution qui est ici posée. L’époque est plutôt aujourd’hui à l’irruption de nouvelles normes éthiques qui se traduisent par un rapport critique vis-à-vis de l’ostentation de l’argent. C’est particulièrement net dans l’univers politique, depuis l’émergence de la lutte anti-corruption au début des années 1990. Autrefois, la capacité à « bien gérer » prévalait. Dans les années 1990, il fallait se montrer compétent et pragmatique dans la démocratie de marché qui s’implantait. Aujourd’hui, il faut faire la preuve de son incorruptibilité. L’origine de l’argent et son mode de circulation dans l’univers politique sont ainsi sous surveillance constante. Les candidats aux élections sont sommés d’accréditer probité et honnêteté plus qu’étaler leur réussite. La respectabilité se pare de vertus nouvelles.

Pour le dire un peu schématiquement, mieux vaut être riche que pauvre  (quand même…) mais mieux vaut être pauvre et probe que riche et malhonnête. La définition de l’éligibilité est ainsi clairement articulée à la redéfinition des critères du prestige social et à sa traduction dans l’univers politique. La signification sociale de l’argent de la politique est, on le voit bien, tout sauf neutre.

Cette évolution n’est-elle pas en rapport avec la montée de la corruption dans la société, y compris de la part des élites ?

La corruption est un problème épineux, surtout quand on cherche à la définir et la mesurer. Il est bien difficile de s’accorder sur des indicateurs fiables et universalisables (n’en déplaise aux militants de Transparency International), dans la mesure où ce terme ne recouvre pas les mêmes pratiques et ne traduit pas la même distance entre les valeurs et leur transgression, d’une situation socio-historique à une autre. Il vaut mieux se demander comment une société et dans un contexte donné, définit ses propres « illégalismes ». En Pologne, rien ne permet de démontrer une augmentation sensible des faits de corruption.

En revanche, il semble que le nombre d’incriminations ait augmenté à mesure que la lutte anti-corruption (avec ses batteries d’indicateurs de mesure et d’outils pour une prise en charge pénale) s’est installée dans le paysage. Ce qui est certain, c’est que les effets de cette lutte sur le fonctionnement du champ politique (juridicisation accrue des activités électives, redéfinition de la légitimité politique, etc.) sont bien réels et peuvent être analysés.

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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Dossier d'avril 2009 : Rien de neuf à l'Est ? Regard sur les nouvelles élites