Vuk Jeremic : un combattant sur deux fronts

Par Natasha Wunsch | 5 avril 2009

Pour citer cet article : Natasha Wunsch, “Vuk Jeremic : un combattant sur deux fronts”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 5 avril 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/623, consulté le 03 février 2023
article.pngvuk_jeremic.pngÀ 34 ans, Vuk Jeremić, l’actuel Ministre des Affaires étrangères de la Serbie, symbolise l’espoir de toute une génération de jeunes Serbes. En même temps, il incarne le plus grand déchirement intérieur de la nation serbe : son désir d’Europe, contrebalancé par une aussi forte répugnance face à l’idée d’abandonner le Kosovo.
article.pngvuk_jeremic.pngÀ 34 ans, Vuk Jeremić, l’actuel Ministre des Affaires étrangères de la Serbie, symbolise l’espoir de toute une génération de jeunes Serbes. En même temps, il incarne le plus grand déchirement intérieur de la nation serbe : son désir d’Europe, contrebalancé par une aussi forte répugnance face à l’idée d’abandonner le Kosovo.

Un parcours diversifié et international

Issu d’un milieu aisé – son père était directeur d’une importante compagnie pétrolière d’État – Vuk Jeremić commence ses études secondaires à Belgrade, mais les terminera à Londres, où ses parents s’échappent au moment de la centralisation du pouvoir entre les mains de Milošević. Diplômé en sciences naturelles de l’Université de Cambridge, avec une spécialisation en physique théorique, Jeremić travaille dans un premier temps au sein de différentes banques de la City, ainsi que pour le groupe pharmaceutique AstraZeneca. Admis à la prestigieuse Kennedy School of Government de l’Université de Harvard, il obtient un « Master of Public Administration », qui lui vaut non seulement une formation de haut niveau, mais également son accent distinctement américain.

Pendant ses études, il s’engage dans le mouvement Otpor (Résistance), principal responsable de la chute du régime de Milošević, dont il deviendra le représentant international. Par ailleurs, il fonde l’Organisation des Étudiants serbes à l’Étranger (Organizacija Srpskih Studenata u Inostranstvu, ou OSSI), une organisation quant à elle apolitique, sans but lucratif et non gouvernementale, qui comporte à l’époque plusieurs milliers de membres. Son objectif principal est la création d’un réseau de Serbes poursuivant leur formation en dehors de la Serbie, afin de leur permettre de garder des contacts étroits avec leur pays d’origine.

Malgré ses nombreuses années à l’étranger, il décide de retourner en Serbie après le 5 octobre 2000. Aux côtés de son collègue Božidar Đelic, actuel vice-Premier ministre et Ministre pour l’intégration européenne, diplômé de Sciences Po Paris et de HEC, il sera parmi ceux qui fonderont une nouvelle classe politique, jeune et dynamique, engagée à la construction d’un État libéral et démocratique.
Jeremić entame sa carrière politique comme conseiller du Ministre des télécommunications. En 2003, il prend la charge des relations euro-atlantiques au sein du Ministère de la Défense de la Serbie-et-Monténégro. Entre 2004 et 2007, il est conseiller pour la politique extérieure du Président Boris Tadić, et il se fait élire en février 2006 au bureau national du Parti démocrate, dirigé par Tadić.

Un discours fondé sur le droit et la morale

Nommé Ministre des Affaires étrangères le 15 mai 2007, Vuk Jeremić voit son mandat reconduit lors de la constitution de l’actuel gouvernement en juillet 2008. Il lui revient ainsi de jongler entre les exigences parfois contradictoires de ce poste, qui l’amènent à défendre avec verve l’intégrité territoriale de la Serbie, tout en essayant de faire avancer le dossier européen, officiellement découplé du statut du Kosovo.

C’est l’approche juridique qui prévalait sous le gouvernement de l’ancien Premier ministre Vojislav Koštunica, lequel avait notamment inclus une référence explicite au Kosovo et Metohija dans le préambule de la Constitution serbe adoptée à l’automne 2006. Cependant, lors de son deuxième mandat, cette fois-ci sous le discret Mirko Cvetković, Jeremić opte pour une double stratégie : tout en poursuivant la ligne légaliste du gouvernement précédent, il adopte aussi un discours distinct, articulé autour de considérations morales.

Orateur habile, Jeremić inscrit son allocution devant le Parlement européen dans cette seconde approche. Trois jours après la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, il entame son discours en ces termes : « Je suis devant vous cet après-midi en tant qu’Européen fier, mais aussi en tant qu’Européen honteux ». Il poursuit en remettant en question la reconnaissance du Kosovo par une grande partie des États membres de l’Union.  « Je n’ai pas honte en tant que Serbe. (…) J’ai honte en tant qu’Européen. En tant que quelqu’un qui sait que ce qui a été fait à la Serbie est une violation fondamentale non pas seulement de la nature même du système international, mais des valeurs qui soutiennent la construction européenne. »

À l’approche de l’Assemblée générale des Nations unies, qui devait se prononcer le 8 octobre 2008 sur un recours en légalité concernant la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo devant la Cour internationale de Justice (CIJ), Jeremić insiste davantage sur des arguments rationnels. Évoquant plus tard devant des journalistes les 222 avions qu’il avait pris en un an pour défendre la cause de la Serbie à travers le monde, il affirme qu’« il ne s’agira pas de se prononcer pour ou contre l’indépendance, mais en faveur du droit ». Devant les représentants des pays membres de l’ONU, il justifiera l’initiative serbe par le fait que l’opinion de la CIJ fournirait « un conseil politiquement neutre, bien que faisant autorité juridiquement, aux nombreux pays qui délibèrent encore sur leur approche face à la déclaration unilatérale d’indépendance au regard du droit international. ». Le vote s’est soldé par un triomphe diplomatique pour la Serbie, qui a vu sa résolution appuyée par 77 pays, avec seulement six voix opposées.

Un avenir compliqué

Néanmoins, les défis à l’horizon ne sont pas devenus moindres. Jeremić a récemment durci son ton envers l’Union européenne, l’accusant de saper les forces modérées en Serbie par son attitude hésitante. Ce ton agressif n’a pas été bien perçu du côté européen, l’UE insistant de son côté qu’il revient d’abord à la Serbie de remplir les conditions clairement établies, avant de pouvoir prétendre à un quelconque avancement dans le processus d’adhésion. Jeremić sera-t-il à la hauteur de cette épreuve ? Ou bien son impatience le conduira-t-elle à commettre d’autres maladresses diplomatiques, comme lorsqu’il a annoncé publiquement que le gouvernement portugais s’était excusé auprès de la Serbie pour avoir cédé aux pressions d’autres membres de l’UE en matière de reconnaissance du Kosovo ?

Pour l’instant, la situation semble suspendue à la décision, pourtant non contraignante, de la CIJ. Jeremić a affirmé que la Serbie se conformera à son jugement, qui est attendu vers début 2010. Néanmoins, il continue d’insister que « dans aucun cas, la Serbie ne reconnaîtra le Kosovo en tant qu’État indépendant ». Cette position devient d’autant plus difficile à tenir que la Russie, ancienne alliée indéfectible de la Serbie, a reconnu l’été dernier les provinces sécessionnistes géorgiennes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. Quoique Jeremić continue d’affirmer la grande amitié entre les deux pays, cette décision met en question la crédibilité de l’engagement russe pour l’intégrité territoriale serbe. Si l’on ajoute le refus serbe de suivre Moscou dans la question géorgienne, il paraît que la Serbie risque de perdre un allié fondamental, car pourvu d’un droit de veto au Conseil de Sécurité de l’ONU.

Ainsi, le dilemme de Jeremić est le dilemme de la Serbie toute entière : comment avancer vers l’UE, quand le statut du Kosovo est suspendu telle une épée de Damoclès au-dessus de tout progrès envers l’adhésion ?

 
 
 
 
Pour aller plus loin :
 
 
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Sur Nouvelle Europe
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Dossier d'avril 2009 : 
   
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Sur Internet
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Discours de Jeremic devant le Parlement européen, 20 février 2008 
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Site du gouvernement de la Serbie 
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Article sur le vote à l'ONU : "Jeremic: Triumph for Serbia, international law", B92
(journal serbe), 9 octobre 2008
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"Serbian resolution wins UN GA backing", B92, 8 octobre 2008 
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Interview de Jeremic dans le magazine allemand Spiegel, 14 janvier 2008 
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Analyse de Otpor,"A study in victory", The Guardian, 31 octobre 2000 
   
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À lire
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Interview de Vuk Jeremic avec le Courrier des Balkans, 16 juillet 2008 
Source photo : gouvernement serbe