Pourquoi Saakashvili a-t-il mangé sa cravate ?

Par L'équipe | 22 février 2009

Pour citer cet article : L'équipe, “Pourquoi Saakashvili a-t-il mangé sa cravate ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 22 février 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/603, consulté le 21 novembre 2017
article.pngsaakashvili.jpgL'incident est survenu au mois d'août dernier pendant la guerre dans le Caucase. Le Président géorgien, apparemment dépassé par les événements, a oublié qu'il était en direct sur la BBC et a littéralement mangé sa cravate devant les caméras. Seul face à  la Russie, il s'est peut-être imaginé les conséquences possibles de la guerre sur sa vie politique, et a craqué.
saakashvili.jpgarticle.pngL'incident est survenu au mois d'août dernier pendant la guerre dans le Caucase. Le Président géorgien, apparemment dépassé par les événements, a oublié qu'il était en direct sur la BBC et a littéralement mangé sa cravate devant les caméras. Seul face à la Russie, il s'est peut-être imaginé les conséquences possibles de la guerre sur sa vie politique, et a craqué.
 
Une guerre désastreuse

Le conflit qui a commencé le 8 août 2008 n'est que le résultat d'une longue confrontation entre les Ossètes et les Abkhazes (soutenus par les Russes) d'une part et les Géorgiens de l'autre, activement soutenus par les Américains. Les deux républiques ne faisaient partie de la Géorgie que sur la carte politique, car après deux guerres civiles du début des années 1990, elles vivaient dans une quasi-indépendance, mais n'étaient pas reconnues indépendantes par la communauté internationale. Après la reconnaissance du Kosovo par une partie des Européens et les États-Unis, malgré l'opposition farouche de la Russie, Washington, décida d'accorder davantage d'aides militaires à la Géorgie, la poussant vers l'entrée dans l'OTAN. Les Russes, se sentant provoqués, ont levé au mois de mars 2008 les restrictions économiques envers l'Abkhazie, en place depuis 1996 suite aux accords passés avec la partie géorgienne dans le cadre de la CEI, reconnaissant de facto l'indépendance économique de la région rebelle. Quelques semaines plutôt, Vladimir Poutine avait averti que la reconnaissance du Kosovo était un « précédant horrible ». À Washington cependant, on espérait que si la Géorgie entrait dans l'OTAN, les deux provinces rebelles n'auraient pas eu d'autres choix que d'accepter le pouvoir de Tbilissi et que « le scénario Kosovo » ne se reproduirait pas.

Des experts américains sont allés instruire les militaires géorgiens et leur livrer des armements. Il faut mentionner que le budget militaire de la Géorgie a augmenté considérablement, et ce peu après la Révolution des Roses : en 2005, il était de 300 million de dollars, en 2006 - 450 millions, alors qu'en 2007 - 840 millions, ce qui fait que la croissance des dépenses militaires en Géorgie était la plus rapide du monde. Une grande partie de ces dépenses a été couverte par les États - Unis, qui ont octroyé un crédit militaire non remboursable de 1,3 milliards de dollars, provoquant l'irritation de Moscou.

Le sommet de Bucarest (2-4 avril 2008), auquel Tbilissi n'a pas reçu de réponse positive quant à son adhésion à l'OTAN, n'a pas calmé les esprits. La Russie, craignant l'installation de bases américaines à ses frontières, continuait de demander que la Géorgie arrête sa course à l'OTAN.

À partir du mois de mai, les médias russes rapportaient régulièrement que des avions espions géorgiens étaient abattus par les milices ossètes. Tskhinvali (la capitale de l'Ossétie) et Moscou accusaient la Géorgie de la violation des accords de paix conclus au début des années 1990 après la guerre civile en Géorgie. Ces accords prohibaient l'utilisation de la force, mais puisque les deux républiques faisaient officiellement partie de son territoire, Tbilissi trouvait normal de les surveiller.


Durant le printemps et l'été 2008, Moscou proposa à Tbilissi un accord d'engagement sur la non-utilisation de la force armée, que le pays caucasien refusa de signer. La Géorgie accusa la Russie de soutien aux séparatistes et le 7 août, Saakashvili donna  l'ordre de commencer les opérations militaires contre Tskhinvali. Il a justifié cette intervention par le fait que les Russes auraient déployé leurs troupes à la frontière entre les deux pays et par sa volonté de ramener les deux provinces rebelles dans l'orbite de Tbilissi - ce qui était l'un de ses principaux engagements électoraux. Moscou a riposté presque immédiatement, invoquant la mort de ses soldats de maintien de la paix mandatés par des accords de Sotchi de 1992, et le meurtre de ses citoyens (dans les années 1990, la Russie a distribué des passeports russes en Ossètie du Sud à tous ceux qui en demandaient).

Le bilan de la guerre fut désastreux : un nombre très important de pertes parmi civils, surtout en Ossétie du Sud suite aux actions de l'armée géorgienne (2100 selon les autorités ossètes), alors que la Géorgie aurait perdu 188 civils suite aux bombardements russes (selon le Ministère de l'Intérieur géorgien), environ 118000 de réfugiés selon UNHCR, d'importants dégâts économiques, la destruction presque totale de l'arsenal militaire géorgien, etc.).

Et si au début les leaders politiques en Géorgie, sous le choc, se sont unis autour du Président, voilà que quelque mois plus tard les anciens amis de Saakashvili créent des partis d'opposition, alors que sur la scène internationale le Président géorgien a perdu en crédibilité.

La revanche de l'opposition ?


Depuis son accession au pouvoir, le Président Saakashvili a tenté de mettre les médias sous contrôle, à l'instar d'une des principales chaînes nationales, Rustavi-2. Connue pour son opposition au régime de Schevarnadze dans les années 1990, elle a joué un rôle très important dans la Révolution des Roses de 2003. Un intérêt particulier représente l'interview d'Erosi Kitzmarishvili, fondateur et ancien propriétaire de Rustavi-2, publiée le 7 janvier 2008 sur le site Civil Georgia. Selon lui, Saakashvili détiendrait 55% des actions de la chaîne via une compagnie off-shore Géomédia Group, enregistré sur les Îles Seychelles.
Ceux qui n'ont pas voulu se soumettre ont subi de nombreuses pressions. Ainsi, la chaîne Istavi, contrôlé par l'homme d'affaires Badri Patarkatsishvili, tombé en disgrâce du Président, a été menacée de fermeture et expropriée. Par la suite, la chaîne est passée sous contrôle du frère de Patarkatsishvili, Joseph Kay, et depuis on n'y parle plus de politique.
Rien d'étonnant alors que lors des grandes manifestations organisées en 2007, l'opposition insista sur la libéralisation de la presse.

Au début, ces manifestations étaient largement ignorées par le Président géorgien. Quand elles sont devenues plus populaires, le 7 novembre 2007 les forces spéciales ont été employées pour les réprimer. Le pays s'est retrouvé alors en état d'alerte, et la communauté internationale a demandé au Président géorgien de réagir. De nouvelles élections ont été organisées, et Saakashvili, fort du soutien populaire, des médias qu'il contrôlait et du soutien que lui accordaient les Etats-Unis, les a remporté sans difficulté.

Depuis, le pouvoir de Saakashvili n'a cessé de se renforcer et la presse géorgienne et l'opposition continuent de subir des pressions. Les autres hommes et femmes politiques qui ont participé à la « Révolution des Roses » en 2003 et déçus par les évolutions qui ont eu lieu depuis, ont peu à peu abandonné la vie politique, à l'instar de Nino Burdjanadze, ancienne porte-parole du Parlement ou de Salomé Zourabichvili, entrée dans l'opposition.

Au niveau international, Saakashvili jouait très bien la carte d'un « démocrate opposé à une Russie impérialiste » et suscitait la sympathie des Occidentaux en dépit de discours intérieurs parfois extrêmement nationalistes. Cependant, la guerre allait changer la donne pour Saakashvili. Il semble que de moins en moins d'hommes politiques dans l'Occident soient prêts à soutenir le Président géorgien.
Ainsi, juste après le début de la guerre en Géorgie, malgré le soutien apporté par Washington à Tbilissi, l'ambassadeur américain à Moscou John Beyrle dans une interview accordée au journal russe Kommersant  a déclaré que les États-Unis avaient tout fait pour empêcher Saakashvili d'attaquer. Il a aussi dit que la riposte de Moscou était tout à fait légitime. Plus récemment, le Ministre britannique des Affaires étrangères, un des plus grands « supporters » du régime actuel en Géorgie, a qualifié l'attaque contre l'Ossétie du Sud d'« acte imprudent », comme l'affirme The Guardian. Et même si le soutien des puissances occidentales à la Géorgie est toujours fort, pour le Président géorgien ces propos feutrés des leaders occidentaux signifient qu'il a perdu sa crédibilité auprès de l'Occident. Récemment, l'OTAN a fermé ses portes à la Géorgie et a décidé de rouvrir le dialogue avec la Russie, marquant l'échec total de la politique étrangère du Président géorgien.


En outre, la crédibilité du Président à l'intérieur du pays continue de décroître. L'ancien ambassadeur de la Géorgie à l'ONU, Irakliem Alasania, participant à la « Révolution des Roses » en 2003, a déclaré le 24 décembre 2008 lors d'une conférence de presse que c'est la « rhétorique militariste, non persuasive et contreproductive » de Saakashvili qui a amené à la guerre, et que le Président était le principal responsable des résultats catastrophiques de cette guerre pour le pays. L'ancien ambassadeur de Géorgie en Russie, Erosi  Kitzmarishvili, avait déclaré devant la Commission parlementaire en charge de l'investigation sur les causes du conflit du mois d'août que Saakashvili était celui qui a commencé la guerre, ce qui était en contradiction avec la version officielle de Tbilissi. Il est vrai qu'en novembre 2008, Saakashvili a fini par reconnaître d'avoir attaqué en premier, surtout après les enquêtes menées par la BBC et les organisations humanitaires. En plus, M. Kitzmarishvili a affirmé que la Géorgie se préparait à la guerre depuis des années et que le Président géorgien en était le principal initiateur.

Nino Burdjanadze, quant à elle, est revenue sur la scène politique géorgienne après la guerre en Ossètie et a rejoint l'opposition, en créant le parti « Mouvement démocrate - Géorgie unie ». Elle accuse le pouvoir notamment de ne pas être capable de préserver l'intégralité territoriale du pays et d'avoir envenimé les relations avec la Russie, déjà tendues jusque-là.

Il semble donc que l'opposition en Géorgie monte en puissance, forte d'anciens coéquipiers de Mikhail Saakashvili, qu'ils accusent aujourd'hui de s'être comporté naïvement et imprudemment face à une Russie de plus en plus sûre d'elle sur la scène internationale. De surcroît, le Président n'a pas obtenu le soutien espéré de la part des Occidentaux. L'échec à l'OTAN et la reprise du dialogue UE-Russie en sont la meilleure preuve. Washington reste pour l'instant le seul protecteur inconditionné de Tbilissi, mais avec l'élection d'Obama tout peut changer, car le nouveau Président américain ne semble pas être intéressé par une nouvelle confrontation avec Moscou, surtout dans un contexte économique défavorable où toutes les forces doivent être réunies pour combattre la crise financière.


Dans ce contexte, l'avenir politique du Président géorgien demeure incertain. Et s'il perd les prochaines élections, l'opposition pourrait ne pas être clémente avec un Président qui l'a opprimée pendant ses années au pouvoir, et qui a mené le pays à la perte des provinces rebelles et à des résultats catastrophiques d'une guerre face à une superpuissance voisine. En plus, les dossiers "Jvania" et "Patrakatseshvili" peuvent être rouverts, et là, personne ne sait ce que des enquêtes indépendantes peuvent trouver. Il y a vraiment alors de quoi manger une cravate...
 
 
Pour aller plus loin :
 
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Sur Nouvelle Europe
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opinion.pngTribune de Dimitri Sanakoev : "Le combat de la Russie n'est pas notre combat" 
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opinion.pngMichel Foucher : "la Russie ne se considère pas comme un pays normal" 
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Carto-analyse : la guerre d'Ossétie du Sud 
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La Pologne face à la guerre russo-géorgienne 
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Guerre en Géorgie : retour ou échec de la Russie sur la scène internationale ?

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Lectures croisées : "l'Europe, à la limite"  (regards croisés de Michel Foucher et de Salomé Zourabichvili)
   
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Ailleurs sur le web
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www.civil.ge - portail sur l'actualité géorgienne
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www.lenta.ru - portail sur l'actualité en Russie et dans le monde
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FULLER, L. & GIRAGOSIAN, R, Analysis: Georgia Reverses Decision To Cut Defense Spending , Finchanel.com, 27 june 2008
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Interview with Irakli Okruashvili, Saakashvili Must Resign His Position , Spiegel, 1 april 2008
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MILNE, S., The Truth about South Ossetia , The Guardian, 31 octobre 2008
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MILNE, S., Georgia is the graveyard of America's unipolar world , The Guardian, 28 august 2008

 

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