Y-a-t'il un retour du religieux en Europe centrale et orientale ?

Par Pauline Joris | 5 janvier 2009

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Y-a-t'il un retour du religieux en Europe centrale et orientale ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 janvier 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/569, consulté le 08 août 2022
article.png L'impression d'une foi forte et revitalisée en comparaison à l'image quelque peu convenue de lieux de cultes vides dans l'Ouest de l'Europe est régulièrement mise en avant. Peut-on parler de retour du religieux ou  y-a-t'il un rapport citoyen-religion-État quelque peu différent ?
article.png Les populations des États d'Europe centrale et orientale ont la particularité d'être parmi les plus et parmi les moins croyants des 27 États membres de l'Union européenne. L'impression d'une foi forte et revitalisée en comparaison à l'image quelque peu convenue de lieux de cultes vides dans l'Ouest de l'Europe est régulièrement mise en avant ; elle cache néanmoins une grande diversité des pratiques. Peut-on parler de retour du religieux ou  y-a-t'il un rapport citoyen-religion-État quelque peu différent ?

Rapport au sentiment religieux en Europe centrale et orientale : une très grande diversité !

Il est difficle de parler d'un retour du religieux de manière générale tant le rapport à la foi varie sensiblement d'un État d'Europe centrale et orientale à l'autre. Un sondage, effectué par le service de mesure de l'opinion européenne mis en place par la Commission européenne Eurobaromètre (rapport spécial 225 "social values, science and technology"), posait, en 2005, la question suivante : "Croyez-vous en Dieu ?"
 
 
À cette question posée de manière si simple, les réponses apportées par les populations des dix États d'Europe centrale et orientale membres de l'Union européenne font figurer ces États tant en tête qu'en queue du classement des 27 États membres de l'UE :
  • La Roumanie (90% de oui), la Slovénie (82%) et la Pologne (80%) arrivent nettement en tête, suivis de la Slovaquie (61%) ;
  • La Lituanie (49%), la Hongrie (44%), la Bulgarie (40%) et la Lettonie (37%) se situent sous la moyenne des États membres de l'Union européenne, qui est de 52% ;
  • Enfin, la République tchèque (19%) et l'Estonie (16%) clôturent le sondage.
 
Les États d'Europe centrale et orientale se caractérisent donc par la diversité du sentiment religieux. De plus, si dans trois États la foi religieuse est associée de manière très majoritaire à une seule Eglise - 90% des croyants polonais se disent catholiques, 86% des croyants roumains se disent appartenir à l'Eglise orthodoxe roumaine, 83% des croyants bulgares se disent relever de l'Eglise orthodoxe bulgare - la diversité règne également en matière d'appartenance à un culte dans les États d'Europe centrale et orientale. Ainsi, en République tchèque où 60% de ceux qui se disent croyants précisent qu'ils sont sans confession, ce qui en fait le pays le plus athée d'Europe ; l'athéisme tchèque est l'une des différences socio-culturelles d'importances qui les différencient des Slovaques.
 
 
Les Slovaques sont en effet nettement plus attachés au Catholicisme que les Tchèques. Si Bratislava n'est pas, comme ses voisines Vienne ou Prague recouverte par l'architecture baroque, la question religieuse reste au coeur des préoccupations politiques. C'est en effet la question de la clause de conscience, clause selon laquelle tout citoyen pourrait "refuser d'agir d'une façon que sa conscience juge contraire à l'enseignement de la foi et de la morale" (selon les termes proposés par le Vatican à la Slovaquie), qui a été l'élément déclencheur de la chute, en 2006 du gouvernement précédent, qui reposait sur une coalition des libéraux et chrétiens-démocrates.
 
 
Ces diversités trouvent essentiellement leurs origines dans les histoires nationales et les différents processus de construction de cadres étatiques, et la place que le rapport entre les autorités religieuses et politiques ont entretenues. Expliquant les raisons de l'importante différence de la place de l'Eglise catholique en Pologne et en République tchèque, le jésuite tchèque Petr Kolar relève qu'en Pologne, "l'Eglise catholique a été du côté de la nation et non pas du côté des puissants, que ce soit les Prussiens, les Russes, les Suédois ou d'autres".
 
 
Un point commun cependant relie les États que l'on regroupe géographiquement comme appartenant à l'Europe centrale et orientale : durant une quarantaine d'années, ils ont connu un régime contrôlant très strictement la vie religieuse, au point de rendre celle-ci partiellement clandestine. Le rapport à la foi mais également le rapport entre État et religion s'en trouve de ce fait particulièrement marqué.

Pratiques religieuses et régime communisme

Jusque 1989, la pratique religieuse dans les États d'Europe centrale et orientale était très strictement contrôlée. Ce contrôle a pris différentes formes, allant d'un encadrement des clergés (réduction du nombre d'entrées au séminaire à dix en Lituanie) à la fermeture de lieux de cultes.

L'absence de statistiques empêche de mesurer correctement s'il y a eu ou pas un certain maintien des pratiques religieuses dans les démocraties populaires et républiques soviétiques d'Europe. On note néanmoins que les signes marquant la continuité d'une vie religieuse ont été plus visibles au cours des années 1970, vraisemblablement à la fois parce qu'il y a eu une augmentation de la pratique et une meilleure organisation de la vie religieuse et parce que lentement le pouvoir des autorités en place s'effritaient.

Ainsi, se met en place la circulation de revues clandestines qui rendent compte des mesures discriminatoires menées contre les croyants, la plus connue étant la Chronique de l'Église Catholique de Lituanie qui paraît, à partir de mai 1972, tous les deux ou trois mois et atteint égalemet l'opinion publique internationale dans des versions traduites. D'importantes manifestations comme celles, en juillet 1985, en Tchécoslovaquie, qui rassemblent 100 000 catholiques pour célébrer Saint Méthode et 150 000 à l'occasion du pèlerinage de la ville de Levoča au Nord du territoire slovaque.

Ces quelques manifestations donnent une visibilité aux pratiques religieuses bien qu'elles restent essentiellement cachées, en marge, comme le rappelait et le dénonçait, lors de son discours d'intronisation en octobre 1978, le nouveau Pape Jean-Paul II, ancien archevêque de Cracovie, en disant : "Il n'y a plus d'Église du silence ; aujourd'hui elle parle par la voix du Pape".

De l'affirmation d'une vie religieuse hors des cadres de l'État socialiste aux revendications politiques contre ce régime, la frontière est souvent mince. Les liens entre les deux sont en effet nombreux :

  • le rôle de l'Église évangélique dans le mouvement pour la paix en Allemagne de l'Est, en particulier contre l'instauration de formation militaire obligatoire dans les écoles, qui en faisait un lieu de débats et de propositions dans les années 1980 ;
  • le nombre important de catholiques parmi les intellectuels ayant signés la Charte 77 en Tchécoslovaquie, texte qui dénonçait la "normalisation" après l'invasion soviétique de 1968 et appelait à l'application des principes démocratiques énoncés dans la Constitution ;
  • les liens entre Lech Wałęsa et l'Église catholique au sein du syndicat polonais Solidarność, qui a suivit les conseils de l'épiscopat en refusant de se lancer dans des actions radicales et violentes.
 
Dans d'autres États où l'Église catholique est très contrôlée par le régime communiste, on observe également le développement des pratiques religieuses dans des structures sur lesquelles l'État n'a pas la main mise, comme les communautées baptistes, pentecôtistes ou adventistes, et la communauté catholique Regnum Marianum en Hongrie, ainsi que la mise en place de formations et ordonnations clandestines de prêtres et pasteurs, comme en Tchécoslovaquie.

En plus des spécificités nationales, les rapports entre les citoyens, les États et les pratiques religieuses ont été très sensiblement marqués par ces quarante années de restrictions religieuses ainsi que par le lien qui de ce fait s'est tissé entre religion et politique, en particulier lors du changement de régime avant et après 1989. S'il n'y a sans doute pas à proprement parler un retour du religieux depuis une vingtaine d'années dans les États d'Europe centrale et orientale, il y a eu une évolution du lien entre Etat et religion qui puise une partie de sa spécificité dans ces quarante années de contrôles, interdictions et menaces par les régimes socialistes.

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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Dossier janvier 2009 : Quelles mutations de la religiosité européenne ?
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L’athéisme d’hier et d’aujourd'hui en Europe centrale et orientale 
   
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 Sur Internet
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Résultats dans les 27 Etats membres à la question "Croyez-vous en Dieu ? " sur le site d'eurotopics.
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Europe : La Slovaquie, cheval de Troie du Vatican ? Un article de rue89.
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Religion et politique en Pologne , un article d'eurotopics.
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Les raisons de l'athéisme élevé des Tchèques résident dans leur histoire, un article de Radio Praga
   
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 A lire
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P. MICHEL, Société retrouvée, politique et religion en Europe soviétisée, Fayard, Paris, 1988
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P. MICHEL (dir.), Europe centrale, la mélancolie du réel, Autrement, Paris, 2004
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 J-F SOULET, Histoire de l'Europe de l'Est de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, Armand Colin, Paris, 2006
Source photo : les Saints Cyrille et Methode