Ergenekon : au cœur de « l’Etat profond »

Par L'équipe | 17 décembre 2008

Pour citer cet article : L'équipe, “Ergenekon : au cœur de « l’Etat profond »”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 17 décembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/565, consulté le 08 août 2020

ergenekon1_x130.jpgOn aura tout dit de l’affaire Ergenekon : certains analystes ont souligné que cette affaire allait profiter au pouvoir en place, le parti de l’AKP ; d’autres ont préféré mettre en évidence le fait que l’armée, dont un certain nombre d’inculpés en faisaient partie, pourrait restaurer son image en laissant les coupables présumés passer en jugement. Qu’importe l’issue du procès, celui d’Ergenekon sera celui de « l’État profond ».

ergenekon1.jpgOn aura tout dit de l’affaire Ergenekon : certains analystes ont souligné que cette affaire allait profiter au pouvoir en place, le parti de l’AKP ; d’autres ont préféré mettre en évidence le fait que l’armée, dont un certain nombre d’inculpés en faisaient partie, pourrait restaurer son image en laissant les coupables présumés passer en jugement. Qu’importe l’issue du procès, celui d’Ergenekon sera celui de « l’État profond ».  

 

Qu’est-ce que « l’État profond » ?

 

On parle d’« État profond » (Derin Devlet) quand on souhaite parler de la culture de la politique en réseaux. Divers incidents ont permis de relier ces réseaux. D’une part, les militaires, lesquels ont mené plusieurs coups d’État dans l’histoire de la Turquie (1960, 1971, 1980, et un coup d’État qualifié de post-moderne en 1997), tout en véhiculant une image stabilisatrice. Ce fut le cas en 1980, lorsque l’armée organisa la répression des groupes marxistes et d’extrême-droite. Ceux-ci organisaient des assassinats réciproques, créant un climat politique instable, allant jusqu’à la disparition de bon nombre d’entre eux. D’autre part, la mafia turque, dont un certain nombre de ses « parrains » ont financé des activités illégales sur le sol turc, ont profité des coups d’État pour s’enrichir et corrompre officiels et business men.

 

Un autre exemple est encore plus symbolique de cette culture des réseaux : le très célèbre incident de Susurluk. Banal accident de la route survenu en 1996, il est devenu rapidement le symbole qu’il existe d’autres pouvoirs que l’État, bien plus puissants et bien plus organisés. Une mallette retrouvée sur le lieu de l’accident permet de dresser la liste de plusieurs suspects à l’origine d’actes de contre-guérilla, c’est-à-dire la pose d’engins explosifs, la traque et les assassinats de nombreuses personnes – environ 2000, selon les témoignages des repentis.

 

Ce seront surtout les personnes ayant péri dans l’accident qui donneront la « tendance ». La voiture appartenait à un homme politique, Sedat Edip Bucak (seul rescapé de l’accident), député de la ville d’Urfa et proche du Premier ministre Tansu Çiller ; tandis que les morts étaient Hüseyin Kocadag, ancien responsable de la sûreté de la ville d’İstanbul et Abdullah Çatli, ex-vice-président des Foyers de l’idéal, mouvement de jeunesse ultranationaliste, recherché par Interpol car considéré comme un chef mafieux, dont on retrouva sur la dépouille une carte de haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur. Bref, des liens qui jettent l’opprobre sur ce même ministère. La commission d’enquête parlementaire, à l’époque, ne fera jamais le lien avec d’autres chefs mafieux qui ont pourtant servi sous les ordres de Çatli pour accomplir ses basses besognes. Enfin, notons que les Loups Gris, un groupuscule d’extrême-droite dérivé des Gladios du temps de la Guerre froide, ne sont autres que les noms des militants de ces Foyers de l’idéal, fondés par Alpaslan Türkeş, fondateur du MÇH, actuel MHP, parti qui siège aujourd’hui à la Grande Assemblée nationale de Turquie…

 

Dès lors, il apparaît clairement que « l’État profond » est à l’origine d’un grand nombre de meurtres, attentats et attaques qui visent à installer un ordre et une idéologie profondément militariste. Pour citer quelques exemples : l’attaque contre l’un des dirigeants de la Ligue des Droits de l’Homme en 1998, le mitraillage du Conseil d’État survenu en 2006 (qui se solda par la mort d’un juge), l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink (dont le procès avance très lentement) en 2007, les meurtres de prêtres protestants par des membres des Loups Gris, l’attentat à la bombe contre le journal Cumhuriyet, attaque contre le consulat des États-Unis, etc. Il y a cette impression étrange que tirer sur le fil va mener à la vérité… Mais les milieux de « l’État profond » semblent tout faire pour éviter que soient confondus les membres des réseaux.

 

L’enquête sur l’affaire Ergenekon

 

Les diverses enquêtes sur « l’État profond » auraient pu rester au stade où elles en étaient si un coup de filet minutieusement préparé par la police d’İstanbul n’avait pas mis à jour, dans une maison du district d’Ümraniye, une cache d’armes, d’explosifs… mais aussi des ordinateurs et des carnets de notes qui allaient donner la trame de l’enquête au procureur de la République de Turquie. Nous sommes au mois de juin 2007. Rapidement, les écoutes téléphoniques sont mises en place et permettent de dresser la liste des principaux suspects de l’affaire : un capitaine et un général de brigade à la retraite – Muzaffer Tekin Veli Küçük –, un avocat ultranationaliste du nom de Kemal Kerinçsiz et le leader du Parti Ouvrier (IP), Doğu Perinçek. En janvier 2008, ce sont déjà un peu plus de trente personnes qui sont détenues pour les accusations de « terrorisme » et « complot contre l’État ».

 

L’AKP est satisfaite de ses coups de filet dans les milieux nationalistes. La nomination d’un procureur considéré comme proche du pouvoir en témoigne. Dès le mois de mai, un autre coup de filet est lancé, cette fois-ci dans les milieux des médias et le nombre de suspects s’élève désormais à plus d’une cinquantaine. Au mois de juin, le Ministère de la Justice révèle les avancées de l’enquête : plusieurs coups d’État auraient été prévus, dont un en 2004, un autre au cours de l’année 2007 et enfin, du  fait de ces deux échecs, un dernier en 2009. Ces coups d’État devaient placer à la tête de la Turquie un membre éminent du réseau Ergenekon. Toutefois, à l’heure actuelle, aucun nom n’a été révélé. Quant au milieu militaire, il n’est pas non plus épargné par l’enquête : deux généraux à la retraite ont été emprisonnés en juillet, dont le président de l’Association de la Pensée Atatürkiste (ADD), Hursit Tolon, qui s’oppose régulièrement au gouvernement sur les questions arménienne, chypriote et kurde. Au mois de septembre, ce sont désormais six officiers d’active qui ont été inculpés.

 

L’autre « surprise », au cours de cette enquête, a été les allégations, issues des preuves retrouvées chez les suspects, de ramifications entre le réseau Ergenekon et les principales organisations terroristes à l’origine du climat de violence dans le pays. Le leader emprisonné du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), lequel aurait été crée par des membres d’Ergenekon pour décrédibiliser l’action gouvernementale, Abdullah Öcalan, a balayé ces accusations et affirmé pouvoir témoigner sous serment, dans sa prison, n’avoir jamais été en liaison avec ces personnes. Ensuite, le Hizbullah de Turquie, organisation islamiste kurde qui aurait été manipulée par des membres de « l’État profond » pour combattre le PKK afin d’en instrumentaliser la violence. Enfin, le DHKP-C, organisation d’extrême-gauche, semblable à Action directe, dont les principales activités, dans les années 1980-1990, ont été les assassinats et les attentats à la bombe (parmi les plus connus : Özdemir Sabanci, membre du conseil d’administration du groupe automobile Sabanci Holding, Haluk Görgün, directeur général de Toyota-SA et Nilgün Hasefe, sa secrétaire, en 1996. Ces assassinats auraient été perpétrés sur ordre d’un des principaux accusés de l’affaire, Veli Küçük.)

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Enfin, l’enquête a été l’occasion de mettre en lumière le JITEM, une organisation parallèle au service de renseignements de la gendarmerie officielle et œuvre du principal inculpé de l’affaire, le général Küçük. Cette organisation serait à l’origine de la traque d’anciens repentis du PKK, de leurs assassinats et de la contre-guérilla dans le sud-est du pays. Cette enquête permettra de faire la lumière sur les morts de trois importantes figures de la gendarmerie. En effet, la première est celle du Commandant général Etref Bitlis, tué dans un étrange accident d’avion, et le premier à avoir révélé le nom des personnes mortes dans l’accident de Susurluk. La seconde figure est celle du Major Cem Ersever, lequel a été assassiné en 1993 après avoir été kidnappé. Quant à la troisième, ajoutée le 24 novembre en cours de procès, il s’agit du Colonel Albay Ridvan Özden, présumé tué par le PKK mais dont la femme a donné au procureur ses carnets de notes et son journal dans lequel il raconte comment il traquait des trafiquants d’armes du PKK et a fini par remonter la filière jusqu’au JITEM et à des détournements de fonds publics pour ses actions.

 

Nul doute que le procureur de la République de Turquie va sûrement utiliser à bon escient le témoignage d’un Colonel de gendarmerie à la retraite (arrêté dans le cadre de l’affaire Ergenekon), Arif Doğan, lequel a affirmé avoir été membre du JITEM dans la ville de Trabzon (bastion des Loups Gris) et son « Président » pendant huit ans.

 

Un procès aussi controversé que l’affaire elle-même

 

Le procès Ergenekon, c’est 86 suspects (dont 73 présents lors de la première audience) et 2455 pages de réquisitoire, le déplacement de toute la presse turcophone et des grandes chaînes d’informations mondiales aux abords de la prison de Silivri, en partie rénovée pour l’occasion. Afin d’éviter tout débordement ou toute tentative de fuites des suspects de l’affaire, les Ministères de l’Intérieur et de la Justice ont renforcé les mesures de sécurité et d’accréditations pour la presse.

 

Preuve a été faite que ce procès a été mal préparé. D’une part, si l’intérieur du complexe pénitencier était prêt pour le début du procès – le 20 octobre –, force est de constater que la police n’avait pas pensé aux abords de la prison. Bien qu’une petite centaine, des manifestants kémalistes ont, dès la première séance, défilé à l’extérieur de l’enceinte sous les caméras de dizaines de chaînes de télévisions, arborant des banderoles où ils dépeignaient les leaders de l’affaire comme des martyrs de la cause kémaliste. Opération de communication réussie ! D’autre part, la salle d’audience, exigüe, a donné lieu à une cacophonie atterrante : chaque inculpé ayant son propre avocat, il a vite été difficile de contenir toutes les demandes et revendications. D’où d’ailleurs un report de séance demandé par le juge…

 

Si le procès promettait d’être passionnant à suivre, la lecture de plus de deux mille pages d’acte d’accusation a eu tôt fait d’en refroidir plus d’un et eu pour seule conséquence de vider la salle de ses spectateurs.

 

L’Union européenne a aussi fait part de son avis sur Ergenekon. Dans son rapport annuel sur les avancées de la Turquie dans les réformes pour adhérer à l’UE, si la Commission européenne a félicité le gouvernement pour sa lutte contre la criminalité organisé et contre un pan de « l’État profond », elle n’en a pas moins pointé du doigt de nombreuses irrégularités dans les procédures judiciaires (longueur des périodes de mises en détention préventives, l’incapacité à consulter leurs avocats, etc.)

Pour de nombreux analystes, Ergenekon n’est qu’une partie infime de « l’État profond » et  il est très probable, qu’après ce procès, rien d’autre n’émerge de l’agenda ultranationaliste. En attirant sur eux les regards des médias et des autorités, les membres du réseau ont sûrement remis en cause bon nombre d’opérations et les autres réseaux – s’ils existent – risquent de se montrer plus prudents à l’avenir. Réminiscence des structures des unités de l’Opération Gladio, Ergenekon n’aura fait que renforcer le mythe de « l’État profond » et le flou artistique autour de sa définition. Depuis sa révélation, il y a un an et demi, Ergenekon a attiré sur elle tous les regards et toutes les hypothèses… ainsi que toutes les affabulations. Alors, œuvre d’un marchandage entre l’armée, dirigée aujourd’hui par İlker Başbuğ, et le Premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, pour livrer rapidement les coupables à la justice ? Il est probable que l’on n’en sache rien dans l’immédiat... Toutefois, dans un contexte de crise politique, après la tentative d’interdiction de l’AKP par la Cour constitutionnelle sur la loi permettant d’autoriser le port du voile à l’université, la satisfaction pour la majorité au pouvoir d’avoir mis la main sur les auteurs présumés de coups d’État avortés l’emporte sur tout…

 

 
 

Pour aller plus loin 

Sur Internet

Image : Tuncay Güney , ancien journaliste et ancien membre des services secrets turcs (M.I.T.), répond aux questions de la Cour.

Note du rédacteur : cet article n'a pas été mis à jour depuis le début du mois de décembre 2008

 

 

 
 

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