Compte-rendu du café européen d'octobre 2008 : "Quelle politique énergétique pour l'Europe ?"

Par Sara Pini | 23 novembre 2008

Pour citer cet article : Sara Pini, “Compte-rendu du café européen d'octobre 2008 : "Quelle politique énergétique pour l'Europe ?"”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 23 novembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/546, consulté le 13 août 2022
cafe3.pngLe 6 novembre 2008 avait lieu, dans les locaux de Sciences Po-Paris, le Café européen consacré à la politique énergétique européenne, autour de Bertil Huger, ancien directeur industriel de Airbus Russie, Florin Vlad, Premier secrétaire de l'Ambassade de Roumanie, et Éric Mestrallet, Président-fondateur du cabinet de conseil Arthur Straight, spécialiste de l’accompagnement des entreprises françaises en Russie.

cafe3.pngLe 6 novembre 2008 avait lieu, dans les locaux de Sciences Po-Paris, le Café européen consacré à la politique énergétique européenne, autour de Bertil Huger, diplômé du Master européen de gouvernance et d’administration de l'ENA et ancien directeur industriel de Airbus Russie, Florin Vlad, Premier secrétaire de l'Ambassade de Roumanie, et Éric Mestrallet, Président-fondateur du cabinet de conseil Arthur Straight, spécialiste de l’accompagnement des entreprises françaises en Russie.

Les questions soulevées par notre dossier d’octobre "l'Europe en panne d'énergie ?" sont, comme l’a souligné d’entrée Bertil Huger, extrêmement actuelles, importantes et légitimes. L’Europe se trouve en effet dans une situation critique, avec notamment un déficit gazier structurel important et destiné à s’accroître à l’horizon 2030 : si nous sommes aujourd’hui dépendants à hauteur de 60% pour les importations de gaz, nous le serons à hauteur de 85% en 2030, notamment à cause du tarissement des sources en mer du Nord. De plus, le gaz, qui était une source secondaire dans les années 1960, lorsque l’économie était essentiellement tournée vers le pétrole, représentera en 2030 30% de notre paquet énergétique, ce qui suppose de trouver plus de 210 milliards de m3 de gaz supplémentaire par rapport à aujourd’hui.

Une stratégie multivectorielle

Les variables sur lesquelles nous pouvons agir pour faire face à ce défi sont multiples : la hausse de l’offre, la baisse de la demande, la sécurisation des approvisionnements et la stabilité des prix. Il est toutefois important de ne pas se concentrer sur un seul de ses aspects mais de les appréhender dans leur totalité, en adoptant ce que M. Huger appelle une stratégie multivectorielle.

D’abord, nos actuels fournisseurs - la Norvège, l’Algérie, la Libye et surtout la Russie - ne pourront pas suffisamment augmenter leur offre pour satisfaire notre demande, ainsi que les besoins accrus de la Turquie et de l’Ukraine. Le problème n’est pas tant un quasi monopole russe que l’insuffisance structurelle face à laquelle l’Europe est confrontée. Un tel monopole ne serait en effet pas un problème en soi si la Russie était capable de fournir tout le gaz dont l’Europe a besoin, puisque, comme souligné par Bertil Huger, elle a toujours livré de façon fiable, même pendant la Guerre froide, le seul risque ayant toujours été limité à des tensions transitoires.

Il nous faudra donc trouver de nouveaux fournisseurs, une question qui doit précéder toute discussion sur le tracé des nouveaux gazoducs. Les débats portent en effet trop souvent sur une prétendue incompatibilité entre le projet européen Nabucco et son concurrent italo-russe Southstream. Or, les intervenants se sont accordés à dire qu’il n’y a pas de compétition entre les différents projets : ainsi, Florin Vlad a affirmé que, bien que pour la Roumanie la priorité aille à Nabucco (le Premier secrétaire souhaitait ainsi répondre aux polémiques et aux suspicions soulevées par les récents pourparlers des autorités roumaines avec des représentants de Gazprom, qui n’ont, selon M. Vlad, porté que sur des questions techniques, relatives à des projets autres que celui de Southstream), le pays ne s’oppose pas au développement du gazoduc russe. De même, M. Huger a fait remarquer que le gazoduc paneuropéen ne couvrirait que 10% des besoins de l’UE en gaz naturel, d’où l’importance de combiner tous les projets possibles : Southstream, Northstream, et autres Greenstream.

De plus, il est inutile de se poser des questions sur les couloirs à suivre par les ressources énergétiques, avant d’avoir résolu celle de leur origine : à supposer en effet que l’on s’accorde, au niveau européen, sur le projet Nabucco, d’où viendra le gaz qui y transitera ?

Florin Vlad témoigne à cet égard de l’expérience de la Roumanie, qui se trouve dans une région intéressante d’un point de vue énergétique, la mer Noire. Le gouvernement roumain a à l’étude plusieurs projets qui pourraient, d’après le Premier secrétaire, aider à satisfaire la demande énergétique européenne et le Président roumain est très actif dans le domaine des relations énergétiques avec des potentiels fournisseurs, notamment le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Azerbaïdjan.

Bertil Huger relève toutefois que le gaz de ces pays a déjà été vendu deux fois, à la Russie et à la Chine et que difficilement donc la réponse à notre pénurie énergétique pourra venir d’Asie centrale. Tout projet de nouveau gazoduc ne pourra, d’après M.Huger, se faire sans intégrer au moins l’Iran ou l’Irak. À cette fin, il faut d’abord débloquer les négociations avec ces deux pays, entravées par les limites de souveraineté de l’Irak et encore plus par la démonisation de l’Iran dans les esprits occidentaux.

La stratégie énergétique européenne ne peut toutefois pas se concentrer exclusivement sur le côté de l’offre : nous devons en effet intervenir aussi sur la demande interne d’énergie et la réduire par le biais de la sensibilisation des consommateurs (en s’appuyant aussi sur un échange des bonnes pratiques entre les États membres), d’une hausse de l’efficacité énergétique (grâce à des technologies intelligentes et des normes d’isolation plus performantes) et du développement des énergies alternatives, à la fois nucléaire, renouvelable et charbon propre, afin de diversifier le plus possible notre bouquet énergétique, ce qui, comme le remarque Éric Mestrallet, permettrait de réduire les risques.

Une voix commune à travers des solidarités de fait

Même les pays qui disposent de ressources énergétiques importantes, comme la Roumanie (qui bénéficie à la fois de ressources gazières, pétrolières et nucléaires, avec une technologie canadienne, donc sûre), savent qu’on ne peut pas parler de sécurité énergétique en termes purement nationaux, et qu’il faut trouver une voix européenne commune en la matière.

L’Europe ne s’est toutefois pas faite en un jour, ni sans difficultés, parce qu’il y a 27 pays avec des positions et des intérêts parfois très différents à réconcilier. La Pologne et l’Italie, par exemple, bien qu’en étant toutes les deux très dépendantes des exportations russes, ne peuvent pas regarder la Russie de la même façon. Une politique européenne de l’énergie doit donc se faire par pas concrets, en ligne avec la tradition communautaire, en tenant compte des situations très différentes, non seulement au niveau de la dépendance énergétique mais aussi de l’histoire.

Le Premier secrétaire roumain se dit optimiste sur la possibilité de parvenir à dégager un consensus, notamment grâce au rôle joué par la Présidence française de l’UE, qui a su gérer la question du paquet énergie-climat en favorisant le dialogue avec tous les pays membres et en essayant de comprendre les positions des plus sceptiques, notamment des PECO. Ces pays demandent notamment que la Commission prenne en compte les importants efforts consentis pendant les années de la transition économique, dans le choix de l’année de référence pour le calcul des réductions des gaz à effet de serre et des autres objectifs fixés par le paquet énergie-climat. M. Vlad salue aussi les efforts conjoints des milieux académiques et industriels pour développer des énergies alternatives, avec notamment la création d’une alliance des centres de recherche en Europe (Alliance européenne de la Recherche dans le domaine de l'Énergie ou EERA).

L’exigence d’une « solidarité responsable » entre pays européens en matière énergétique est largement explorée par le rapport rendu au Premier ministre par Claude Mandil, le 21 avril 2008, Sécurité énergétique et Union européenne. Propositions pour la présidence française. Bertil Huger rappelle les propositions les plus intéressantes du rapport pour concrétiser le principe de solidarité énergétique introduit par le traité de Lisbonne : la création de stocks énergétiques communs, mobilisables par l’UE en cas de crise dans un pays membre ; une déclaration solennelle statuant que « porter atteinte à l’approvisionnement en énergie d’un État de l’Union, c’est porter atteinte à l’approvisionnement de l’Union toute entière » ; et la création d’un monopsone (c'est-à-dire un monopole d’achat) européen à opposer au monopole russe, en agrégeant la demande de gaz naturel au niveau européen et en donnant à la Commission le mandat pour négocier les prix (même si cela poserait d’importantes questions de responsabilité).

La condition sine qua non de ces réalisations est la mise en place d’un véritable marché européen de l’énergie, avec notamment le développement d’interconnexions énergétiques fluides entre les États membres, ce qui prendra, d’après M. Huger, au moins 15 ans. En effet, tant que le marché ne sera pas unifié et qu’il subsistera donc des entraves à la libre circulation des flux énergétiques, la Commission ne pourrait pas librement mobiliser les stocks communs. De plus, elle pourrait tout au plus négocier un meilleur prix sur des quantités agrégées de gaz, mais elle ne pourrait pas faire jouer la concurrence entre les pays fournisseurs : chaque État membre est en effet actuellement relié à des fournisseurs bien précis et la Commission devrait se limiter à négocier une quantité telle de gaz russe pour tel pays membre et une autre quantité de gaz algérien pour tel autre État membre.

On ne pourra dégager une véritable position commune européenne, ni arriver à parler d’une seule voix, que si on crée un marché unique compétitif et transparent, en mettant ainsi en place des vases communicants permettant d’avoir des analyses convergentes. Tant qu’il y aura des marchés énergétiques nationaux séparés et peu interdépendants, chaque État aura aussi des intérêts différents et une différente analyse des risques.

UE-Russie : retrouver une relation équilibrée

En citant Gérard Mestrallet, le PDG de Suez, Éric Mestrallet fait remarquer que même les Russes se sont aperçu que « le kilowatt le moins cher est celui qu’on économise » et qu’ils pourraient prolonger l’exploitation de leurs réserves et exporter plus d’énergie s’ils en épargnaient davantage, notamment à travers l’amélioration des performances énergétiques dans le bâtiment et la production. À cette fin, ils recherchent les conseils d’entreprises comme Suez et Véolia, qui ont de l’expertise en la matière. En même temps, l’UE cherche à sécuriser ses approvisionnements et les entreprises européennes à réduire leur facture énergétique.

Le président d’Arthur Straight observe donc qu’il y a un intérêt commun très fort et qu’un accord pourrait être trouvé selon lequel les entreprises européennes aideraient la Russie à économiser de l’énergie, qui serait en échange revendue moins chère à ces mêmes entreprises. Certes, il faudrait pour cela dépasser les obstacles posés par la complexe psychologie russe, qui tend à voir toute relation à travers le prisme des rapports de force. Les Russes sont en train de changer de mentalité, même par rapport aux plans sur 30 ans auxquels ils étaient habitués, mais pour cela il y a un énorme travail à faire, y compris sur le plan législatif et réglementaire.

Mais surtout, il faut profiter de l’avantage technologique et d’expertise européen tant qu’il résiste. Les Russes sont en effet, sur certains sujets, en avance par rapport à l’Europe, grâce à une recherche très performante. Une entreprise russe a par exemple réussi à développer des éoliennes différentes des nôtres, qui ne défigurent pas le paysage (il s’agit en effet de turbines intégrées au bâti) et ne produisent pas de nuisance sonore.

Enfin, aussi bien Éric Mestrallet que Bertil Huger mettent en garde contre le risque d’adopter une attitude discriminatoire envers les entreprises russes : il faut faire attention à ne pas tomber dans une logique de « deux poids, deux mesures » et appliquer les pratiques concurrentielles européennes de la même manière à Gazprom et aux compagnies européennes. Éric Mestrallet fait d’ailleurs remarquer que Gazprom a vendu tous ses actifs, en réalisant ce « decouplage » que la Commission exige des entreprises européennes et auquel plusieurs États membres continuent de s’opposer.

De plus, l’UE essaie d’imposer ses propres règles de fonctionnement au marché russe, mais il ne faut pas oublier que la Russie est un État souverain et qu’elle n’est pas membre de l’UE. Pour les deux intervenants, il faut surtout veiller à ne pas sacrifier l’essentiel, qui est d’avoir un climat des investissements en Russie au beau fixe, à un objectif secondaire, qui est la Charte de l’énergie. L’accord entre l’UE et la Russie se reconduit en effet de façon automatique, et le statu quo convient donc à tout le monde.

Un débat très prolifique

La discussion qui a suivi les interventions des trois invités a été très intense et a permis notamment de revenir de façon plus approfondie sur des questions déjà abordées ou d’introduire de nouveaux éléments.

Ainsi, M. Mestrallet a fait remarquer comme l’Europe pourrait paradoxalement, face à la baisse des cours des matières énergétiques, jouer la carte des prix élevés pour favoriser les économies d’énergie, tout en contribuant au développement des pays fournisseurs. Bertil Huger considère de son côté que le différentiel entre le prix payé aux fournisseurs et celui imposé aux consommateurs, dégagé par la mise en place d’une surtaxe, pourrait être utilisé pour financer les interconnexions dont l’Europe a si urgemment besoin. Les deux intervenants s’accordent toutefois à dire que les prix élevés constituent la meilleure façon de stimuler une consommation responsable. Or, avec la crise financière, le prix du pétrole et du gaz baisse, et avec lui la capacité d’investissement des entreprises dans les nouvelles technologies. Ce sont en effet les entreprises, et non pas les États ou l’UE, qui investissent dans ces innovations, qui doivent donc avant tout être rentables.

Intérêts publics et intérêts privés peuvent toutefois se révéler plus convergents qu’on ne le pense. Comme le témoigne M. Vlad, la plus grande transaction réalisée récemment en Roumanie a été celle effectuée par une compagnie pétrolière roumaine  : dans ce cas, la compagnie en question a satisfait son intérêt économique, mais en même temps l’État roumain a attiré des investisseurs, en développant l’intérêt des entreprises du Kazakhstan pour le marché roumain et plus largement européen.

Comme le fait remarquer Bertil Huger, les divergences entre intérêts nationaux sont souvent plus importantes que celles entre intérêts publics et privés : ainsi, alors que les pays à forte tradition libérale soutiennent les mesures, contenues dans le paquet énergie, visant à libéraliser le marché européen à travers l’unbundling, ceux qui ont de fortes compagnies énergétiques nationales soutiennent l’intérêt de ces compagnies. L'Allemagne et la France (soutenues par l’Autriche, la Bulgarie, la Grèce, le Luxembourg, la Lettonie et la Slovaquie) proposent ainsi une troisième voie, qui consisterait à augmenter la concurrence sans procéder à une séparation patrimoniale, pour éviter que les compagnies européennes n’aient plus la force et la masse critique nécessaires pour négocier avec les fournisseurs et pour investir.

Enfin, une question plus spécifique mais tout aussi intéressante concernait le GNL (gaz naturel liquéfié). Bien que la sécurité énergétique passe aussi par la diversification du bouquet énergétique et qu’il soit donc important d’investir également dans les approvisionnements en GNL, cette ressource est moins fiable que le gaz. En effet, comme le fait remarquer Bertil Huger, les gazoducs créeent une interdépendance, à cause des investissements importants qu’ils impliquent, alors que le GNL est comme le pétrole : on le charge sur un bâtiment et on l’envoie. Son prix et la quantité disponible dépendent donc de la relation vendeur/acheteur : si quelqu’un offre plus, le vendeur peut changer d’avis et le vendre ailleurs, ce qui n’est pas aussi simple avec le gaz. En dépit des menaces, il est très difficile de fermer un gazoduc et les prix sont donc fixés sur le long terme et non pas on the spot.

Ainsi, l’avenir énergétique de l’Europe est avant tout confronté au problème structurel de satisfaction du niveau espéré de consommation, ce qui suppose des investissements colossaux, tant pour accroître les capacités de production et d’exportation, que pour décupler l’efficacité énergétique tant en Europe que dans les pays exportateurs, et notamment la Russie.

 

Bertil Huger est diplômé du Master européen de gouvernance et d’administration de l'ENA et ancien directeur industriel de Airbus Russie ; il a été en charge des questions énergétiques au Centre d'Analyse et de Prévsion du Ministère des affaires étrangères.

Florin Vlad est Premier secrétaire à l'Ambassade de Roumanie, en charge des questions européennes.

Éric Mestrallet est le Président-fondateur du cabinet de conseil Arthur Straight, spécialiste du pilotage des projets de transformation, accompagnement et market access des entreprises françaises en Russie, notamment dans le domaine des énergies renouvelables.

 

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Sur Nouvelle Europe
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Sur Internet
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Le site de l'ambassade de Roumanie en France
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Le site du cabinet Artur Straight
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Claude Mandil

« Sécurité énergétique et Union européenne. Propositions pour la présidence française » , rapport au Premier ministre, 21 avril 2008

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