Et si c'était mieux avant ? La perception de l'avant 1989 en Europe centrale

Par Pauline Joris | 17 novembre 2008

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Et si c'était mieux avant ? La perception de l'avant 1989 en Europe centrale”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 17 novembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/542, consulté le 08 août 2022

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article.pngAlors que Tchèques et Slovaques ont commémoré le 17 novembre le début de la Révolution de velours, un nouveau sondage en Slovaquie confirme ce que d'autres enquêtes d'opinion ont déjà montré : près de la moitié de la population regrette les conditions de vie du régime socialiste.

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Alors que Tchèques et Slovaques ont commémoré le 17 novembre le début de la Révolution de velours, qui en 1989, comme dans les autres démocraties populaires voisines, marque la fin du régime socialiste lié au "grand frère" soviétique et la transition démocratique, un nouveau sondage en Slovaquie confirme ce que d'autres enquêtes d'opinion, aussi bien dans des États voisins comme dans certaines anciennes Républiques de l'URSS, ont déjà montré : près de la moitié de la population regrette les conditions de vie du régime socialiste.

Dernièrement, vendredi 14 novembre, l'un des principaux quotidiens slovaques, Hospodárske noviny (les nouvelles économiques), publie un sondage montrant que si 40 % des personnes interrogées pensent que leurs conditions de vie se sont plutôt (33%) ou fortement (7%) améliorées, pour 48% d'entre elles, leurs conditions de vie se sont fortement (17%) ou plutôt dégradées (31%) depuis la Révolution de velours.

Comme l'on peut le supposer, les détails de ce sondage révèlent un clivage d'après l'âge des personnes interrogées : les 25-44 ans voient positivement une évolution que majoritairement les plus de 55 ans ne voient pas comme favorable pour leurs propres conditions de vie.

Ce clivage se retrouve au niveau des catégories socio-professionnelles : les diplômés (tant niveau secondaire qu'universitaire), les chefs d'entreprise et travailleurs indépendants, mais aussi les salariés avec un salaire mensuel d'environ 1000 euro et plus portent une appréciation positive sur les transformations en matière économique et sociale intervenues depuis la fin 1989.

On peut noter que ceux pour lesquels leurs conditions de vie se sont améliorées justifient leur réponse par des arguments qui ne relèvent pas uniquement de la sphère économique : nous pouvons voyager librement, nous pouvons nous exprimer librement, nous pouvons voter librement et pour le candidat de notre choix disent-ils, sans oublier les chances de trouver un emploi correspondant à sa formation et la possibilité de gravir les échelons et le choix des produits et services.

Parmi les arguments développés par les 48%, à l'exception de la mention de la fin de la gratuité des soins médicaux et d'une référence imprécise à la fin de la morale, il s'agit d'argument socio-économiques : pouvoir d'achat (argument utilisé aussi par ceux ayant un avis positif par rapport à l'évolution de leurs conditions de vie), chômage, différences entre riches et pauvres, corruption, sécurité.

Le résultat de ce sondage ne présente pas une surprise et n'est pas spécifique à la Slovaquie. Vivre à l'époque du socialisme signifiait aussi, en effet, que chacun avait un travail, des logements bon marché et plutôt bien chauffés, une santé gratuite et relativement performante, des transports en commun à faible prix et efficaces.

La confrontation entre les deux met en évidence la différence et la difficulté de la perception, tant individuelle que collective, de ce type de régime dans un passé récent. La liberté de s'exprimer, de se déplacer, de choisir un métier, d'élire ses dirigeants, d'avoir un système judiciaire qui fonctionne, de ne pas être surveillé sont des éléments qui se mesurent bien différemment et moins concrètement qu'un chômage qui dure et un niveau de retraite actuel d'une personne qui a eu l'ensemble de sa vie professionnelle à l'époque socialiste.

Sans même prendre en compte les phénomènes psychologiques qui font que bien souvent le passé est quelque peu idéalisé (et peut-être les files d'attente oubliées), une fois que les libertés publiques et civiles sont acquises, le souvenir de leur absence, ou du moins de leur limitation, s'efface. Et l'on entend classiquement les plus vieilles générations reprocher aux plus jeunes d'oublier, de courir vers l'avant.

Dans les pays d'Europe centrale, aujourd'hui, on se retrouve bien souvent ainsi, sans vouloir caricaturer mais en grossissant le trait, avec :

  • une génération à la retraite ou en fin de carrière professionnelle qui se sent bien souvent dépassée par la rapidité du changement ;
  • une génération intermédiaire formée en partie avant 1989 et actuellement au travail et au pouvoir qui, dans sa majorité, a su profiter du changement et au sein de laquelle les clivages des années 1980 ainsi que les rivalités de la transition économique sont parfois très présents ;
  • une génération née après 1980/85, qui ne semble s'intéresser que très superficiellement à l'avant 1989 tout en demandant à leurs parents comment ces derniers ont pu vivre, grandir, faire des projets dans une telle structure.

La relation à l'avant et l'après 1989 fait encore pleinement partie du fonctionnement de la société dans les États d'Europe centrale (et sans doute, différemment, dans toutes les anciennes Républiques de l'URSS) sans néanmoins occuper la première place dans la vie publique et accaparer le débat. En effet, au delà des effets sociaux conséquents et difficiles de la transition démocratique et économique d'après 1989 qu'exprime ce sondage, le rapport entre un passé si proche dans le temps (moins de 20 ans) et un présent si différent - différent peut-être aussi de celui alors rêvé -, entre perception du passé et perception du présent, occupe toujours une place importante dans les mémoires individuelles et collectives.

 

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle-Europe
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Mémoire et cinéma, le succès allemand
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Café européen de décembre 2007 - Brice Couturier : "A l'Est, la 'Libération' eut un goût amer"
   
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Sur Internet
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L'article (en slovaque) et le sondage de Hospodárske noviny du 14 novembre 2008

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Un article (en slovaque) du quotidien slovaque SME du 15 novembre "Vous vous souvenez ? La vie juste avant novembre 1989".
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Un article du Monde diplomatique (août 2004) "Quinze ans après la chute du mur de Berlin, les Allemands de l'Est saisis par l'Ostalgie."
Source photo : affiche de publicité pour le musée du communisme de Prague