Mutations des campagnes d'Europe centrale et orientale

Par Adrien Fauve | 4 novembre 2008

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Mutations des campagnes d'Europe centrale et orientale”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 4 novembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/533, consulté le 08 décembre 2022

pologne4commeuropeenne.jpgarticle.pngOn a souvent considéré que les agricultures des PECO avaient été affectées d’un certain « retard » économique. Mais comment ces espaces ruraux, en proie aux legs communistes, se sont-ils recomposés au tournant du siècle ? Dressons, pour le comprendre, un tableau contrasté des impacts de la libéralisation « à l’européenne » sur des territoires désormais partie prenante de la PAC.

pologne4commeuropeenne.jpgarticle.pngLes pays d’Europe centrale et orientale entrés dans l’UE en 2004 puis 2007 ont été inclus par le passé aux différents empires qui ont dominé cet espace (Prusse, Autriche-Hongrie, Russie voire Empire ottoman). Ce qui explique des formes de développement différentes. En particulier à propos des territoires : on parle d’un clivage entre régions occidentales (empires centraux) et orientales (Empire russe). Les dernières ayant été affectées d’un « retard » économique indéniable.

Cette distinction Ouest/Est en recoupe une autre qui oppose activités industrielles et activités agricoles. Même si l’industrialisation et la collectivisation impulsées par les régimes socialistes après 1945 avaient par but d’atténuer ces disparités économiques et territoriales, elles ont malgré tout perduré après 1989.

Comment ces espaces ruraux, en proie à un certain héritage de la période communiste (cultures ouvrières, Etats-providence développés, Etats-partis, système de production collectif et centralisé, planification etc.), se sont-ils recomposés ?

 Un certain « retard de développement »

Aux yeux de François Bafoil, la modernisation n’y a pas « vraiment eu lieu », si on entend par ce terme « mise au normes de productivité et d’efficacité » qui ont fait loi dans les contextes ouest-européen et nord-américain. Dans cette perspective, il faut également s’arrêter sur la faiblesse relative signalée par plusieurs autres indicateurs : taille des structures foncières et agraires, emploi agricole, spécialisation des productions, nouvelles technologies, sans oublier les « institutions » (chères à des économistes tels que Douglas North, Gary Becker ou James Buchanan)…

Mais quels sont au juste les principaux handicaps des agricultures de l’Europe post-communiste ? On peut citer par exemple le suremploi (chômage « caché » d’environ 20%), puis la faible spécialisation (polyculture avec élevage très répandue), et enfin la question foncière (en moyenne, près de 50% des exploitations s’étendent sur moins de 5 hectares).

C’est ce qui explique la frilosité des autorités nationales qui ont préféré ne pas engager de profonds bouleversements dans ce secteur de l’économie de PECO. On a plutôt assisté à un laisser-faire largement répandu.

Pour saisir au mieux ces quelques points et les enjeux en présence dans la mutation spatiale, économique et politique des campagnes polonaises ou bulgares par exemple, examinons ce fameux legs socialiste qui indique la « dépendance » de ces pays à l’égard des « sentiers » de développement qu’ils ont empruntés au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Les formes de l’héritage socialiste

La politique de collectivisation a eu de forts impacts depuis 1948 dans toute l’Europe centrale et orientale, à l’exception de la Pologne. Ils sont aussi à l’origine de « consensus locaux », pour reprendre l’expression de François Bafoil, qui ont assuré en un sens la stabilité  des régimes communistes et éclairent le phénomène de résistance au changement après 1989.

Bien qu’inspiré de l’expérience soviétique de années 1930, le modèle collectiviste des PECO (à l’époque « démocraties populaires » ou pays « satellites » du « glacis ») se distingue par trois points dignes d’intérêt :

  • La réforme agraire fut une solution aux projets échoués des gouvernements réformateurs d’avant-guerre. D’où une certaine légitimité des régimes et une satisfaction des populations rurales en majorité. La mise en œuvre s’est révélée incomplète, maintenant un certain dualisme agraire (entre grandes et très petites exploitations). Dans ce cadre, les fermes collectives s’attachaient aux grains et aux grands élevages (ovins, bovins), tandis que les parcelles plus réduites servaient à la culture des fruits et légumes ainsi qu’à l’élevage intensif (œufs, volailles).
  • La Pologne apparaît ici comme une exception notoire puisqu’elle fut l’unique pays à conserver une dimension véritablement privée (« dérogation fondamentale à l’orthodoxie léniniste ») dans son système agricole, grâce notamment à Gomulka, qui, au pouvoir en 1956, obtint ce compromis des Soviétiques. La petite exploitation familiale privée s’en trouve pérennisée. Ainsi, en 1989, elles représentaient 78% du secteur, à l’inverse des autres pays du bloc !
  • La propriété coopérative y était distincte de celle de l’Etat. Les membres en demeuraient possesseurs de droit. Avant 1989, cette différence était comme noyée sous le vocable de propriété collective, mais après, elle allait se révéler essentielle pour la récupération des biens fonciers.

Notons en outre que la restitution des terres après 1989 s’est faite sur la base de cadastres établis lors de la réforme agraire de l’après-guerre, ce qui favorisa les anciens bénéficiaires de la redistribution communiste…

La réalité de l’après-1989

Au cours de la décennie 1990, les politiques du laisser-faire l’ont emporté, puis les normes européennes (sanitaires en particulier), préalables à l’intégration, ont peu à peu tendu à s’imposer. L’UE a ainsi a joué un rôle important dans la préparation des administrations locales et nationales (destinées à gérer les fonds européens de la PAC).

Dans ce contexte, on a surtout assisté à une redistribution des terres dont la mise en œuvre a provoqué une certaine résistance au changement et quelques « désordres » au sein du monde « paysans ». Les recompositions de l’après-1989 ont dès lors été marquées par quelques lignes de continuité avec les périodes antérieures. Cela s’explique notamment par la baisse brutale des niveaux de vie qui n’est pas due au seul « mauvais » état de l’agriculture dans ces pays et à son « adaptation » nécessaire aux lois du marché ou aux normes européennes. L’ouverture des marchés à la concurrence, l’effondrement des échanges au sein de l’espace et du marché soviétique et la crise des industries sont venues amplifier le « choc de la transition ».

Face à cette crise affectant leur environnement de travail et de vie, les acteurs du monde agricole ont tiré parti de leurs ressources et agencé de façon particulière leur capital (terre, main d’œuvre et savoir-faire). Aux abois devant la myriade de règles et contraintes nouvelles, les petits propriétaires exploitants se sont associés, formant ainsi des fermes coopératives.

Paradoxe notoire de la restitution des biens spoliés lors de la période communiste, en certains endroits – certes limités – on a reproduit de grandes exploitations aux formes sociétaires ou coopératives, alors que dans le même temps, une majorité de (parfois très) petites exploitations a foisonné.

À la différence du secteur industriel, l’agriculture n’a pas attiré, sauf en Hongrie, une pléiade d’investisseurs étrangers dont les capitaux ont largement contribué à la sortie d’une économie étatisée et à une productivité désormais plus que rentable. Les autorités publiques ont en effet évité de soulever les problèmes liés à la terre, symbole de souveraineté (territoires objets de litiges, autarcie alimentaire etc.).

Les politiques de l’UE ont donc dû s’adapter (non sans mal) à cette donne particulière qui reproduisait en quelque sorte la situation duale (opposant grandes entreprises latifundiaires et petits lopins de terre familiaux) à l’origine du « retard » ou de « l’archaïsme » des structures agraires historiques. 

Les défis de l’européanisation

Rappelons que les taux d’activité agricole qui étaient ceux des PECO au moment de la chute du communiste correspondent à ceux que des pays comme la France connaissaient dans les années 1950 et 1960. Les migrations internes allant des campagnes vers les villes ont joué un rôle majeur dans les dynamiques de restructuration de l’économie (c’est le déversement sectoriel). Or cet « enchaînement vertueux » n’est pas possible dans l’espace qui nous intéresse ici. En effet, les bassins d’emploi en ville y sont en crise, tout comme l’industrie (qui avait absorbé une partie de l’exode rural « trente glorieuses »).

Et c’est dans ce contexte que le large éventail des normes communautaires devait être très rapidement mis en place (alors que les membres fondateurs de la CEE ont eu des décennies pour le faire). L’adaptation contrainte s’est imposée si vite, que la qualité des produits fut mesurée à l’aune de ceux proposés par l’Espagne, l’Angleterre ou l’Italie ! Les intérêts économiques des pays membres occidentaux ont donc prévalu. Pour relever ce défi majeur, les PECO ont eu massivement recours aux aides sociales et à des mesures d’incitation.

Comme l’affirmait dés 1995 la géographe Violette Rey, il semble que « le dualisme des structures agraires risque de s’imposer comme la signature dominante du post-socialisme ». On peut prolonger ce diagnostic en indiquant que l’absence d’uniformité du sol et la variété des formes d’exploitations consacre néanmoins la fin des micro-exploitations et des vastes formes sociétaires dans les PECO. En raison des règles de concurrence imposées par l’intégration à l’UE, il ne reste plus que trois types d’exploitations, aux disparités moins criantes : les grandes fermes familiales ; celles de l’agrobusiness ; et enfin les exploitations moyennes soutenues par les fonds structurels.

François Bafoil se demande au final pourquoi les caractéristiques particulières des agricultures est-européennes, peu tournées vers le productivisme et jusqu’à trois fois moins gourmandes en intrants (chimiques, mécaniques, nutritionnels), n’ont pas été mieux prises en compte lors de la transition puis de l’adhésion à l’UE. Peut-être est-ce dû à la rencontre des grands producteurs de l’Ouest avec le souci de leurs homologues de l’Est de tirer profit des aides à leur disposition… Il dresse ainsi un tableau contrasté des impacts de la libéralisation « à l’européenne » sur des espaces agricoles désormais partie prenante de la PAC.

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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opinion.pngNadège Chambon : "la diversité agricole des PECO, terre de contrastes"
   
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A lire
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BAFOIL, François, Europe centrale et orientale. Mondialisation, européanisation et changement social. Paris, Presses de Sciences Po, 2006

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BOULINEAU Emmanuelle, COUDROY DE LILLE Lydia, REY Violette, L’élargissement de l’Union Européenne : réformes territoriales en Europe centrale et orientale, Paris, L’Harmattan, 2004