Art contemporain : destination Moscou

Par Liza Belozerova | 20 octobre 2008

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “Art contemporain : destination Moscou”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 20 octobre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/524, consulté le 27 septembre 2022

garazh.jpgarticle.pngEn marge de la guerre en Géorgie et de la crise financière, les médias s'intéressent également cette rentrée à l'ouverture du Garazh, lecentre de la culture contemporaine de Moscou. Pour la première fois, on parle de la scène russe de l'art contemporain grâce à sa jeune ambassadrice Daria Zhukova. Qui est-elle pour l'art contemporain ? Où en était le marché de l'art en Russie avant son apparition médiatisée ?

garazh.jpgarticle.pngEn marge de la guerre en Géorgie et de la crise financière, les médias s'intéressent également cette rentrée à l'ouverture du Garazh, lecentre de la culture contemporaine de Moscou. Pour la première fois, on parle de la scène russe de l'art contemporain grâce à sa jeune ambassadrice Daria Zhukova. Qui est-elle pour l'art contemporain ? Où en était le marché de l'art en Russie avant son apparition médiatisée ?

Le défi de Daria

Quand la petite amie d'un oligarque russe Roman Abramovitch, 15e fortune mondiale, ouvre une galerie, il est impossible d'éviter les préjugés. Surtout si elle n'a jamais suivi de formation en art et si son projet commercial précédent était une ligne de vêtements de prêt-à-porter. Mais les médias internationaux semblent être perplexes vis-à-vis de cette jeune femme de 27 ans, héritière d'un homme d'affaires du pétrole, élevée aux Etats-Unis, probablement future épouse de Roman Abramovitch. Grâce à son  élégance et sa discrétion de son apparence et de ses propos, elle échappe à tous les étiquettes que l'on se précipite à coller sur les riches héritières, mais sa réputation de vedette habituée des réceptions glamour ne permet pas de la prendre suffisamment au sérieux.

Pourtant, l'ouverture du centre de la culture contemporaine de Moscou appelé le Garazh est un vrai défi pour Daria Zhukova, non seulement pour convertir son image de la « copine d'Abramovitch » vers  « la jeune galeriste russe », mais aussi pour enfin inscrire Moscou dans la géographie du marché de l'art contemporain d'aujourd'hui. 

Moscou semble avoir attendu longtemps pour poser sa griffe sur l'art contemporain. Cette ville avec son atmosphère kafkaïenne, cette ville de contrastes et d'excès, où cohabitent les anciens monuments staliniens gris avec les nouveaux immeubles ultra-modernes qui reflètent la richesse, semble être parfaite pour y construire une maison de l'art contemporain. Cet art tellement ancré dans le présent, mais portant en soi la reconsidération du passé, se marie parfaitement avec les bouleversements de la société russe d'après la Perestroïka.

Bien avant l'ouverture au public,  le Garazh instaure déjà un dialogue d'époques tripartite. Premièrement, le bâtiment est un monument historique, conçu en 1926 comme un terminal de bus (officiellement Bakhmetevsky Bus Garage) par Konstantin Melnichov et Vladimir Shukhov. C'est un espace entier sans aucune division sous forme de parallélogramme offrant une superficie époustouflante de  8500 mètres carré. Deuxièmement, le centre s'ouvre par l'exposition d'Ilya et Emiliya Kabakov, des peintres contemporains russes parmi les plus connus au monde. Ilya Kabakov est le fondateur du conceptualisme russe, un dissident, qui a fuit l'URSS il y a 20 ans. Il revient dans son pays natal pour la première fois avec une rétrospective de ses œuvres qui se déroule simultanément dans plusieurs musées de Moscou. Il était le premier avec ses installations réalistes à rendre presque tangible l'expérience soviétique en proposant ainsi la traduction du « soviétique » vers le langage de l'art contemporain. Finalement, c'est la nouvelle génération qui est aux rênes dans ce nouveau temple de l'art, qui a vécu à l'ouest, qui se sent à l'aise des deux côtés du monde, qui peut faire parler les époques sans tabous et sans barrières.

Aujourd'hui, l'avenir du centre reste flou : aucun projet n'est exposé clairement sur le site Internet et lors de l'ouverture officielle aucun programme concret n'était dévoilé. Pourtant son ouverture médiatisée, qui a rassemblé des célébrités et toute l'élite mondiale du marché de l'art dans le cadre d'un vernissage haute gamme,  a fait la une de nombreuses pages  culturelles dans le monde. 

Avant le Garazh

Le fait que l'on parle autant dans les médias de l'art contemporain en Russie pour  presque la première fois et cela en relation avec Daria Zhukova est un indice qu'il y a un vide dans la cartographie des échanges dans le marché de l'art. En même temps le Garazh, évidemment, n'est pas la première galerie d'art contemporain à Moscou.

Dans les années 1980-90, quand l'art se sépare de l'Etat, l'art contemporain russe connaît un essor chaotique et se fait une niche dans le marché noir. Le début des années 1990 voit pourtant une tentative d'organisation de ce chaos ; des dizaines des galeries sont ouvertes pendant cette période, et ont  essayé de former des collections. Malheureusement, à cause du manque de politique claire et cohérente dans le secteur de l'art contemporain, peu de galeries ont pu survivre et cette aventure est restée très marginale. Jusqu'au début des années 2000, l'art contemporain russe était dans l'impasse, le Ministère de la Culture n'y voyait aucun intérêt. Ce nouveau siècle a vu l'émergence de nouvelles galeries, telle que Stella Art Gallery, RuArts, qui ont pu apporter des fonds et amener des expositions des plus grands artistes étrangers à Moscou. Seule la fameuse galerie de Marat Guelman, créée après la Perestroïka, a survécu à tous les bouleversements et les instabilités du paysage artistique moscovite, et occupe toujours une place importante avec ces collections d'œuvres qui viennent des pays de la CEI. Tout dernièrement, la biennale de Moscou a commencé à donner une véritable possibilité aux artistes russes contemporains pour exposer leurs travaux.

Cette histoire tumultueuse montre que ces galeries mettaient toutes leur force à lutter contre la faillite dans ce contexte artistique instable de Moscou et n'ont pas pu penser à former un discours cohérent pour que l'art contemporain prenne sa place dans la société.  Mais les derniers avancements, et surtout la biennale de Moscou, ont quand même pavé le  chemin pour la construction d'un véritable centre pour célébrer la culture contemporaine russe et étrangère.  

Apprendre à collectionner

L'insertion de l'art contemporain dans la culture d'une société ne se fait pas seulement par l'ouverture des galeries mais aussi par la formation d'une caste de collectionneurs. Comme l'explique Marat Guelman, un des premiers collectionneurs russes, dans l'interview au revue Internet Zhurnalny Zal (Salle de Lecture), la tradition de collectionner l'art s'est développée en Russie très récemment. A partir des années 1930, la Russie était exclue du contexte global de l'art, donc l'intérêt dans l'art contemporain n'a jamais pu se développer.

Pour les Russes fortunés qui commencent à collectionner, l'indice de la valeur de l'art reste encore son ancienneté. Pendant que les collectionneurs européens craignent la falsification, pour les Russes : plus c'est vieux, plus c'est coté. Quant à l'art contemporain, dont la valeur est autre que temporelle, il nécessite un système d'experts qui puissent former les goûts et donner les indices que certaines œuvres ne perdront pas leur valeur avec le temps. Donc, la formation d'une classe de collectionneurs russes d'art contemporain nécessite un travail, un travail de formation, de marketing et de séduction. 

Le Garazh ou comment séduire à la russe

Évidemment, les galeristes étrangers, avec leur vision très organisée du marché de l'art, n'ont jamais pu comprendre le fonctionnement de ce secteur à Moscou, encore plus impénétrable que les forêts de la Sibérie. Pourtant, ils ne pouvaient pas rester aveugles face à l'intérêt croissant des riches élites russes dans l'achat d'art, comme le prouvait les ventes des dernières années  chez Sotheby's et Christie's. Dans la situation de la crise financière et de la difficulté à plaire aux collectionneurs qui deviennent de plus en plus sélectifs dans leur choix, les galeristes sont en quête désespérée de nouveaux marchés. En Russie, il y a encore de grands vides dans les collections. Dans ce contexte, le Garazh semble devenir un théâtre où se déploie un jeu complexe de séduction où chacun poursuit ses propres intérêts. 

Le rôle de porte-parole de l'art contemporain en Russie va très bien à l'image de Daria. Élevée dans l'esprit américain, elle parle la langue commune (dans le sens littéral et figuré) avec les représentants du monde de l'art contemporain à l'étranger, ce n'est pas par hasard qu'elle parcourt les meilleures galeries du monde, comme celle de Larry Gagosian à New York ou de Damien Hirst à Londres, pour acquérir de l'expérience et s'imposer dans ce milieu. À travers elle, les galeristes étrangers désespérés peuvent enfin vaincre le marché de l'art moscovite. Et le cercle des « consultants » semble déjà formé, la soirée d'ouverture du Garazh a rassemblé Sir Nicolas Serota, le directeur de Tate Modern, Larry Gagosian et l'ancienne directrice de son musée à Londres, Molly Dent-Brocklehurst  et François Pinot, directeur de Christie's.

Mais pour les galeristes étrangers il ne suffit pas que des riches acheteurs russes occasionnels, achètent des tableaux pour décorer les murs de leurs salons, il faut que collectionner devienne une véritable tendance dans ce coin du monde. Et qui est plus tendance que Daria ? Grâce à ses origines russes elle sait comment séduire les riches groupes sociaux : ouvrir le Garazh, inviter à la soirée d'ouverture du style champagne-caviar des oligarques et des VIP et pour pimenter le tout - Amy Winehouse pour le divertissement des invités.

Tout le monde a besoin du Garazh sous une forme ou une autre : la societé, les  collectionneurs, les galléristes étrangers et Daria. Dans 8500 mètres carré il y aura la place pour tous. Enfin, comme une organisation non profitable, le Garazh n'a qu'un seul enjeu -  apprendre à apprécier l'art contemporain. 

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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 SotsArt ou l'exorcisme des fantômes soviétiques

   
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Sur Internet

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Le site officiel du Garazh

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Interview avec Marat Guelman (en russe)
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Le quotidien britannique Telegraph critique l'initiative de Sir Nicolas Serota
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La journaliste de Guardian rencontre Daria Zhukova
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Un article Wikipedia sur Ilya Kabakov
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L'art conceptuel sous un angle élargie sur le site du Centre Pompidou