Alain Guillemoles : l'Europe va-t-elle se faire "gazpromiser" ?

Par admin | 5 octobre 2008

Pour citer cet article : admin, “Alain Guillemoles : l'Europe va-t-elle se faire "gazpromiser" ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 5 octobre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/510, consulté le 01 juillet 2022
alain_guillemoles.jpgopinion.pngAlain Guillemoles est journaliste à la Croix. Ancien correspondant en Ukraine pour l'AFP, il a récemment publié avec Alla Lazareva Gazprom. Le nouvel Empire, aux éditions Les Petits Matins. Il revient pour nous sur le géant russe et son rôle dans la stratégie mondiale du Kremlin.  
alain_guillemoles.jpgopinion.pngAlain Guillemoles est journaliste à la Croix. Ancien correspondant en Ukraine pour l'AFP, il a récemment publié avec Alla Lazareva Gazprom. Le nouvel Empire, aux éditions Les Petits Matins. Il revient pour nous sur le géant russe et son rôle dans la stratégie mondiale du Kremlin.  

Aujourd'hui, tout le monde connaît le logo de Gazprom, une lettre « G » surmontée d'une petite flamme, mais peu de gens savent comment est né le géant russe du gaz. D'où vient Gazprom ? 

Gazprom est une créature soviétique. Dans les années 1960, lorsque la consommation de gaz s'est réellement développée, la direction du gaz du Ministère du pétrole est devenu indépendante : un ministère de plein exercice. C'est l'époque où les dirigeants soviétiques ont pris conscience, avec la découverte de gisements géants, que le gaz n'était pas un sous-produit du pétrole. Puis l'entreprise est née de la privatisation de ce ministère, en 1993.  
Par sa dimension, elle a tout de suite formé un cas à part dans le grand mouvement de privatisation des années 1990. Alors que le monopole pétrolier a été découpé en entreprises régionales, le secteur du gaz est resté d'un seul tenant. Cette originalité est largement due aux spécificités du secteur gazier. Puisque le gaz se transporte mal, la chaîne de production, de transport et de raffinage devait rester d'un seul tenant.  

Par ailleurs, les dirigeants d'alors ont eu tout intérêt à préserver Gazprom en un seul morceau pour pouvoir en tirer des bénéfices économiques, mais aussi politiques. Il faut comprendre que dans la période eltsinienne, les dirigeants de l'entreprise étaient liés par une culture commune, celle des conditions héroïques des premiers forages dans le Grand Nord russe. Cette attitude prédatrice vis-à-vis de la nature, la rudesse des conditions climatiques ont créé une mentalité qui perdure au sein de l'entreprise, y compris dans leur approche des marchés...  
Malgré la prise de contrôle de l'entreprise par le clan Poutine, après 2000, cette culture est restée la même. Si les dirigeants d'aujourd'hui sont plus souvent passés par le KGB, le secteur privé et la mairie de Saint Petersbourg, la culture interne de Gazprom en fait toujours une entreprise trés liée à l'état russe.  

Vous évoquez longuement dans votre livre les liens entre Gazprom et le Kremlin. Diriez-vous qu'aujourd'hui Gazprom est le moteur ou le vecteur de la politique étrangère russe ?  

Largement les deux ! Le conseil d'administration de Gazprom est tenu par le clan des Petersbourgeois, proche de Vladimir Poutine. Et Dimitri Medvedev, ancien dirigeant de Gazprom, est devenu Président de la Fédération de Russie.  
Si Gazprom s'appuie largement sur le Kremlin, l'inverse est tout aussi vrai. Lorsque l'on déclare à Moscou son intérêt pour la création d'une OPEP du gaz réunissant les principaux producteurs, on ne peut pas imaginer que cette idée ne serve pas les intérêts de Gazprom.

La même dynamique est à l'œuvre en Amérique du Sud. Quand Gazprom s'allie à des compagnies occidentales en Bolivie pour l'extraction du gaz, ce sont les intérêts de Moscou dans la région qui avancent.  
À l'inverse d'une Russie qui marche main dans la main avec Gazprom, les Européens apparaissent singulièrement divisés. Comment expliquer que des pays moins dépendants du gaz russe comme l'Italie ou l'Allemagne soient plus conciliants avec Moscou que les Baltes ou la Pologne qui sont pieds et points liés face au géant russe ?  
C'est parce que les Pays baltes comme la Pologne font une lecture politique de leur dépendance énergétique, au contraire des Allemands ou des Italiens qui en ont une idée purement économique. Là se situe l'origine de l'immense malentendu qui traverse l'Europe.  

Les Italiens et les Allemands sont, proportionnellement, les grands pays de l'Ouest les plus dépendants de la Russie. Mais en ce qui les concerne, c'est le résultat d'un choix, au contraire des pays d'Europe centrale qui ont hérité de leur dépendance. En Allemagne et Italie, les grandes compagnies nationales influencent largement les décisions gouvernementales en ces matières. Elles conduisent une sorte de lobbying en faveur de Gazprom. Ce n'est tout de même pas pour rien que Gazprom a d'ailleurs recruté l'ex-chancelier allemand Gerhard Schröder...
Le cas de la France est un peu différent dans la mesure où l'idée gaullienne de la nécessaire indépendance énergétique est restée en vigueur jusqu'à aujourd'hui. La France s'est donnée la règle de ne jamais dépendre de moins de trois fournisseurs et je pense que c'est une règle sage.  

Comment expliquer que les tentatives de créer une véritable politique européenne de l'énergie forçant la division des activités de production et de distribution n'ait jamais été mise en œuvre ?  

Je dois dire que le débat a été abordé de manière assez lamentable. Il est totalement irréaliste de penser que les Russes pourront volontairement décider de découper leur géant gazier en plusieurs bouts quand on voit les liens qui unissent l'entreprise et le pouvoir.  
Les règles européennes de bonne conduite, les Russes n'en veulent pas. Ils l'ont d'ailleurs bien dit à la fois lors des négociations sur la Charte européenne de l'Energie ou sur l'Accord de Partenariat et de Coopération.

Au même moment, les Européens imposent à leurs entreprises des règles extrèmement contraignantes qui entravent fortement leur compétitivité, en pensant que les Russes feront pareil.  
Est-ce que le dilemme euro-russe doit être traité sous le biais de la dépendance ou plutôt sous celui de l'interdépendance, si l'on considère que les Russes ont aussi besoin des Européens ?  
A court et moyen terme, bien sûr. Néanmoins, le gaz est un marché où l'on pense à dix ou vingt ans pour trouver des marchés alternatifs. Le gaz était jusqu'à aujourd'hui tributaire de marchés régionaux, mais les progrès de la liquéfaction viennent bouleverser la donne. Ainsi, de grands méthaniers peuvent transporter le gaz partout, le marché devient mondial !
Par ailleurs, la multiplication des gazoducs vers la Chine et le Japon vont offrir à Gazprom, d'ici quelques années, des alternatives au client européen.

Aujourd'hui, l'Europe reste le premier client de la Russie. Mais elle ne pourrait utiliser ce levier que si elle menait une politique commune. Ce n'est pas le cas : nous nous affaiblissons nous-mêmes.

 

Pour aller plus loin :

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GUILLEMOLES, A. & LAZERAVA, A., Gazprom - Le nouvel empire, Paris: Petits Matins, 2008