Michel Foucher : "la Russie ne se considère pas comme un pays normal"

Par admin | 10 septembre 2008

Pour citer cet article : admin, “Michel Foucher : "la Russie ne se considère pas comme un pays normal"”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 10 septembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/503, consulté le 01 juillet 2022
michel_foucher.jpgopinion.pngMichel Foucher, ancien conseiller d'Hubert Védrine et ambassadeur de France en Lettonie, est aussi membre du Conseil d'Orientation de Nouvelle Europe.
Il revient pour nous sur les relations euro-russes à la lumière des derniers développements dans le Caucase. 
michel_foucher.jpgopinion.pngMichel Foucher, ancien conseiller d'Hubert Védrine et ambassadeur de France en Lettonie, est aussi membre du Conseil d'Orientation de Nouvelle Europe.
Il revient pour nous sur les relations euro-russes à la lumière des derniers développements dans le Caucase. 
 
 
 
 
 
 
 
Il semble, à voir une carte historique, que la Russie n’a jamais été autant orientale, aussi peu européenne par son territoire dans l’histoire. Qu’en pensez-vous ?

C’est une illusion d’optique, même si en effet le territoire de la Russie s’est rétracté par rapport aux périodes soviétique et impériale.

L’un des enjeux est la confusion permanente entre Russie et URSS chez les Russes. La Russie ne se considère pas comme un pays normal. C’est un pays de 150 millions d’habitants, de 17 millions de km2, huit fuseaux horaires, qui ne devrait pas souffrir d’un complexe d’encerclement.

Lorsque la Russie soviétique était présente sur le territoire européen, elle était coupée de l’économie globale et européenne ; le système fonctionnait sur lui-même, en autarcie, c’est d’ailleurs pour cela qu’il a échoué.

Actuellement - chiffres 2007 - 52 % des importations russes viennent de l’UE, ainsi que 60% des exportations pour des niveaux jamais atteints ; le commerce extérieur russe avec l’UE pèse plus de 600 millions €, et les investissements étrangers n’ont jamais été aussi importants : 30 milliards €/an.

On peut distinguer deux catégories d’investisseurs :

  • les grands acteurs européens (Grande-Bretagne, Hollande, Luxembourg, France, Allemagne) ;
  • la circulation de capitaux russes via l’Irlande, le Luxembourg, Chypre (2e investisseur), ou la Suisse.
Sans oublier la croissance des investissements russes dans les entreprises européennes. Par conséquent, ce qui est vrai en terme territorial apparent ne l’est plus dans la géo-économie (énergie exclue).
Pour la deuxième fois de son histoire après la période 1870/1914 - mais à l’époque la Russie faisait partie du concert des nations capitalistes (elle recevait pour son développement des capitaux étrangers, elle appartenait au jeu diplomatique et économique) - la Russie participe très clairement à l’économie de la « Grande Europe » - c’est encore plus vrai maintenant. L’Asie ne pèse que 18 à 25 % de son économie ; et la Turquie, grand partenaire commercial dans les statistiques, est classée dans cette catégorie.
 
 
 
 
 
 

Revenons sur la notion d’encerclement : maintenant que l’UE et l’OTAN se sont décalées à l’est, que les Etats-Unis sont en Afghanistan et en Irak, peut-on dire que le Caucase est le dernier pré carré russe ?

Il y a deux questions dans votre question : la présence américaine en Afghanistan n’a pas du tout été perçue comme un encerclement, d’autant que la Russie n’en est pas frontalière, mais comme une erreur. L’ambassadeur russe explique actuellement à ses homologues à Kaboul à quel stade de l’intervention militaire russe les forces actuelles de l’OTAN se trouvent. Il a la mémoire des erreurs. Je pense qu’il a raison.
En Irak, même chose. Et l’appartenance de la Turquie à l’OTAN ne pose pas de problème particulier à Moscou. En outre, la diplomatie russe a encore tendance – mais c’est en train de changer – à privilégier les relations bilatérales. Ceci se lit dans les découpages administratifs du MID, le Ministère russe des Affaires Etrangères : le traitement des affaires européennes – celles de l’UE – relèvent du département des organisations internationales ; le reste est traité en bilatéral, ce qui montre que les Russes sous-estiment délibérément l’importance de l’UE.

En revanche, pour ce qui est de la stratégie américaine actuelle en Europe centrale (défense anti-missiles, Pologne et République tchèque), les Russes estiment – je pense à juste titre - qu’elle est majoritairement dirigée contre eux. De même, la politique américano-israélienne en Géorgie leur semble dirigée contre eux, d’où cette réaction. Même chose en Moldavie, mais là il faut aussi prendre en compte les intérêts particuliers (généraux, marchands d’armes, trafiquants qui sont aussi très actifs en Transnistrie et en Ossétie du Sud). La Transnistrie est pour les Russes un œil sur la Moldavie, et permet si nécessaire d’empêcher une éventuelle réunification avec la Roumanie.

Perception d’encerclement, oui, pour le segment caucasien. Mais depuis la mi-août 2008, la frontière méridionale de la Russie n’est plus sur la ligne de crête de la chaîne du Caucase mais bien plus au sud : 200 km de littoral de la mer Noire, ils occupent les piémonts, ont un droit de regard sur la plaine et le fameux corridor Caspienne – mer Noire. C’est une vieille stratégie militaire qui consiste à contrôler les deux versants d’une montagne afin d’empêcher l’ennemi de contrôler le col et les tunnels. Saakachvili n’a pas pu atteindre son objectif militaire : détruire le tunnel de Roki pour empêcher l’arrivée des renforts russes.

Il y a une relation particulière entre la Russie et la « Transcaucasie » (Caucase du sud), une région importante car elle est constitue la frontière historique avec le monde turco-iranien, la mer Noire – y compris à l’ouest l’ancienne Bessarabie - qui correspond à une sorte de glacis de sécurité disputé entre les Russes et les Ottomans, puis les Turcs, depuis la fin du 17e siècle. Les princes chrétiens géorgiens par ailleurs ont demandé au Tsar protection contre les Ottomans, ce qui a marqué l’imaginaire russe. A cela s’ajoutent les menaces qui pèsent sur l’intégrité territoriale de la Russie (Tchétchénie, Daghestan, et les politiques actives de satrapes dépendants de Moscou et vivant sur des trafics, du mercenariat…)

Le problème abkhaze se caractérise par un cycle des relations historiques compliquées, faites d’inclusions et d’exclusions, entre les royaumes géorgien et abkhaze depuis plusieurs siècles. Une partie des abkhazes a fui l’annexion soviétique et s’est réfugiée dans la zone de l’empire ottoman – d’où actuellement l’existence d’une très grande diaspora abkhaze convertie à l’Islam en Turquie, Syrie, Jordanie… qui maintient des liens avec sa terre d’origine. Les Géorgiens auraient dû y penser, faire le contraire de ce qu’ils ont fait, et avoir une politique de désenclavement, y compris en termes de niveau de vie. Ils auraient dû faciliter les relations entre l’Abkhazie et la Turquie et la Géorgie.

Dans ce contexte, comment penser la crise géorgienne sur le temps long ?

Il y a plusieurs crises dans la crise.
L’aspect abkhaze, « la revanche de Beria » : Beria, à l’époque de Staline (années 1930), était le Premier secrétaire du Parti communiste géorgien ; il a mené une politique de modification de la composition de l’Abkhazie (« géorgification ») : en 1989, les Abkhazes n’étaient plus que 18% de la population (avec 15% d’Arméniens qui ont été expulsés, 45% de Géorgiens, expulsés également). Cette indépendance de facto de l’Abkhazie résulte à la fois d’une pratique de purification ethnique de la part des Abkhazes et des erreurs des trois présidents géorgiens successifs.

En Ossétie, le maintien de troupes russes dans les zones adjacentes là aussi donne un droit de regard sur la grande voie de communication est-ouest et celle qui va de Tbilissi à Vladikavkaz, en Russie et qui passe par le Col de la croix, en territoire géorgien, la fameuse route militaire du Caucase. Il serait intéressant de vérifier la situation actuelle autour du col ; la route doit être fermée puisque la Géorgie a rompu les relations diplomatiques. La topographie est ici très importante.

Le résultat maintenant est que la Russie a consolidé par ces deux indépendances sa présence militaire permanente au sud des monts Caucase. Elle était déjà en Arménie, et on a beau dire tout ce qu’on veut à Bruxelles, il n’y aura pas de retour en arrière.

Qu’est-ce que cette crise révèle des Européens et de l’état de l’UE ?

Je trouve que l’action de l’UE sous la conduite de la Présidence française est plutôt bienvenue. Depuis le début, la Présidence française se met vraiment en avant, pour obtenir un cessez-le-feu. Dans l’UE, chacun est conscient des différences de sensibilité et d’intérêt et il y a quand même eu une ligne commune qui a été arrêtée – pas évident, à 27, car le rapport à la Russie divise davantage les Européens que le rapport aux Etats-Unis ; par construction - il suffit de regarder une carte et l’histoire géographique -, il y a des différences de sensibilité par rapport à la Russie même sans tenir compte du rôle de ceux qui jettent de l’huile sur le feu, comme en Lituanie ou à Washington. L’UE sort renforcée de cette crise, en s’accordant sur un texte que je trouve bon et qui se termine par la suspension des discussions sur le partenariat : c’est un signal fort visiblement ajouté à la demande des Allemands, des Polonais, des Anglais et des Baltes – surtout des deux premiers. A souligner la rapidité de réaction du Président de la République, même si le 5e point du plan comporte cette partie de phrase sur les mesures additionnelles de sécurité certainement limitées, mais la réponse donnée est celle de la suspension des négociations sur le nouvel accord de partenariat. Le Président est allé sur le terrain tout de suite, en pleine torpeur estivale, ce qui a été apprécié de tout le monde ; Mme Merkel s’est impliquée, en rappelant la décision de principe de Bucarest sur l’OTAN. 200 observateurs de l’UE sont prévus. Enfin le sommet de Paris du 9 septembre a permis de proposer à l’Ukraine un accord d’association pour 2009 dont la mise en œuvre dépendra de la poursuite des réformes et de la capacité des dirigeants ukrainiens à s’accorder sur un objectif commun. L’UE a fait sa part du chemin, en envoyant un signal politique positif, ce qui est quand même plus utile que la rhétorique des sanctions et la tentative de réponse stratégique, via l’OTAN, d’un Dick Cheney. L’UE est en première ligne et c’est exactement ce qu’il fallait faire. Les graves problèmes ukrainiens sont d’abord internes et ne se résoudront pas avec l’OTAN.

Pour les deux enclaves, qui ne seront reconnues par personne de significatif hormis la Russie (la liste est édifiante : Transnistrie, Nicaragua, le Hamas,…), il est à noter que la position française semble cohérente avec celle prise au Kosovo, à savoir reconnaître le fait que ces populations ne veulent pas vivre sous tutelle géorgienne. Ceci n’est évidemment pas conciliable avec le principe de l’intégrité territoriale.

De toute façon, on n’a pas les moyens de faire évoluer la situation…

De facto, depuis 1991, ces deux régions échappaient au contrôle de Tbilissi ; Saakachvili aurait mieux fait d’écouter les suggestions qui lui ont été faites, c'est-à-dire normaliser les choses, permettre le retour des réfugiés géorgiens, faire du business, se rendre incontournable en quelque sorte dans la relation avec la Turquie et la Russie, ne pas les exclure, les marginaliser. Ca a été la démarche inverse.
Donc je pense que l’UE a réussi à maintenir une cohésion et c’est bien perçu à Moscou. Les Russes disent deux choses :

  • ils prennent ça de haut en disant « ce sont des obstacles artificiels », mais ça les touche, notamment l’affaire des visas ;
  • Shizov [l’ambassadeur de la Russie auprès de l’UE] à Bruxelles a dit que l’attitude de l’Union était fondée sur une mauvaise évaluation de la présence militaire ; c’est vrai que des troupes se sont retirées mais il reste encore 18 points d’observation : quatre autour du sud de l’Abkhazie, ce qui n’a pas lieu d’être, et une douzaine autour de l’Ossétie ; ca va être négocié lors de la visite de Sarkozy à Moscou.
Compte tenu de la division des Européens, qui ne recoupe pas exactement la ligne entre anciens et nouveaux membres, face à la Russie, quel peut être l’avenir de la construction européenne ?

Bonne question. La réponse politique, c’est qu’on n’adhère pas à l’Union contre quelqu’un : l’UE n’est pas l’OTAN. On adhère sur la base de ses mérites propres (démocratie, état de droit, comportement politique approprié, etc.). C’est une démarche positive, même s’il y a derrière une demande de sécurité. Car la meilleure forme de sécurité est autour du couple droit/démocratie. Il faut à mon avis dissocier la vision américaine de l’extension de l’UE comme élément de l’extension de l’OTAN et de l’influence américaine - l’UE a des outils que les Etats-Unis n’ont pas. Même si la communauté européenne s’est formée contre  le risque géopolitique externe de l’URSS et le risque politique interne que représentait la puissance des partis communiste français et italien. On ne peut pas écarter cette dimension-là.

Il est illusoire de pouvoir continuer à concevoir la construction européenne contre la Russie, comme les Lituaniens voudraient le faire croire par exemple ; il est également illusoire d’avoir cette conception-là sans en avoir les moyens – notamment en termes de sécurité. Ca pose la question de l’Ukraine ou de la Géorgie : OTAN ou pas ? UE ou pas ?

Ce n’est à mon avis pas un bon service à rendre aux Ukrainiens que de les pousser dans le sens de l’OTAN ; pour les Géorgiens, la participation de l’OTAN est d’ores et déjà dévaluée en termes stratégiques. Par contre, on pourrait les rapprocher de l’UE sous la forme d’une vraie politique de voisinage tenant compte de la réalité de la part des intérêts russes qui sont modernes et légitimes, qui ne soient ni idéologiques, ni romantiques, ni néo impériaux : l’approvisionnement, les réseaux, l’investissement... C’est là la difficulté aujourd’hui : ni contre, ni avec, car ce serait donner aux Russes un droit de regard sur la construction européenne à l’Est – ce qu’ils veulent. Ce qui les intéresse, ce serait un conseil UE/Russie, permettant de placer la Russie à un même niveau que l’UE, ce qui ne correspond pas à la réalité (500 millions d’habitants contre 145, niveaux économiques différents…), et qui lui donnerait d’une manière ou d’une autre un droit de regard, ce qui serait inacceptable. Il y aura toujours un élément de rivalité, de lutte d’influence, à gérer de manière intelligente : chercher la coopération ou l’entente là où c’est possible – comme l’a fait Sarkozy -, accepter la compétition là où elle existe (énergie, matières premières, investissements, capitaux…). L’intérêt européen se distingue ici de l’intérêt de l’administration conservatrice américaine, davantage dans une logique de refoulement stratégique.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pour aller plus loin :
 
 
 
 
 
 
 
site20x20.png Sur Nouvelle Europe
site10x10.png
Guerre en Géorgie : retour ou échec de la Russie sur la scène internationale ? 
site10x10.png
Carto-analyse : la guerre d'Ossétie du Sud 
site10x10.png
Lectures croisées : "l'Europe, à la limite" 
   
livre20x20.png A lire
livre10x10.png
FOUCHER, M. & GIULIANI, J-D., L'Union européenne face à la guerre russo-géorgienne , Question d'Europe n°108, Fondation Robert Schuman, septembre 2008