Guerre en Géorgie : retour ou échec de la Russie sur la scène internationale ?

Par Pascal Orcier | 2 septembre 2008

Pour citer cet article : Pascal Orcier, “Guerre en Géorgie : retour ou échec de la Russie sur la scène internationale ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 2 septembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/502, consulté le 12 août 2020

analyse.pngrussie-gorgie.jpgLa guerre ayant opposé durant le mois d'août la République de Géorgie à l'armée russe a fait les titres de l'actualité et fortement mobilisé les chancelleries européennes en pleine pause estivale. Cette crise est interprêtée comme un tournant dans les relations internationales et un changement de la donne née de la chute du Mur de Berlin. Or, ce qui est interprété comme le grand retour de la Russie sur la scène internationale n'est peut être pas la seule lecture possible.

analyse.pngrussie-gorgie.jpgLa guerre ayant opposé durant le mois d'août la République de Géorgie à l'armée russe a fait les titres de l'actualité et fortement mobilisé les chancelleries européennes en pleine pause estivale. Cette crise est interprêtée comme un tournant dans les relations internationales et un changement de la donne née de la chute du mur de Berlin. Or ce qui est interprété comme le grand retour de la Russie sur la scène internationale n'est peut être pas le seule lecture possible.

Pour autant, les événements de ces dernières semaines sont-ils vraiment une victoire pour la Russie sur le plan international ? De nombreux analystes parlent de la "victoire" de la Russie, de son retour en force dans son ancienne sphère d’influence et de la nécessité pour les Européens et les Américains de trouver un terrain d’entente avec ce grand pays avec lequel il faut à nouveau compter. La situation sur le terrain semble avoir consacré la suprématie militaire de la Russie sur son ancien satellite. La guerre n’a fait qu’entériner une situation politique bloquée depuis 17 ans, à savoir que les deux républiques d’Ossétie du sud et d’Abkhazie échappaient au contrôle effectif de Tbilissi, avec le soutien militaire de Moscou. Deux changements, et non des moindres sont intervenus : d’une part une partie du territoire « strictement » géorgien se trouve occupé par l’armée russe ; d’autre part l’indépendance des deux républiques sécessionnistes a été reconnue par Moscou. C’est à partir de ces deux données que la situation va être envisagée.

 
 
Un nouvel échec de Moscou
Cette guerre pourrait être interprétée davantage comme le signe de l’échec de Moscou pour se réaffirmer comme un pôle attractif au niveau mondial, plutôt que d’une simple opération militaire réussie. D’une part, en employant la manière forte, et de façon démesurée face à un petit pays tel que la Géorgie, la Russie, qui continue à se présenter comme une « force de paix » a détérioré son image sur le plan international. D’autre part, cette option militaire ne fait que prendre acte de l’échec des intimidations auxquelles le pays s’est livré depuis plusieurs années à l’égard de la Géorgie : renforcement du régime de visa pour les seuls citoyens géorgiens, fermeture des frontières terrestres, expulsions massives de Géorgiens vivant en Russie à l’automne 2006 (dénoncées par Human Rights Watch), interruption des liaisons aériennes, interdiction d’importation des vins et eaux minérales géorgiens (en 2006, officiellement pour des motifs sanitaires…). La candidature géorgienne à l’OTAN et le vif soutien que celle-ci a reçu par 12 des 26 membres de l’Alliance atlantique (soit presque la moitié) en dépit des pressions exercées ont une nouvelle fois montré l’incapacité de Moscou à offrir une alternative à ce tropisme occidental qui touche plusieurs anciennes républiques soviétiques. Avec l’entrée prochaine dans l’OTAN de l’Albanie et de la Croatie, le clan des partisans à l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine se trouverait à brève échéance majoritaire, sauf revirement majeur.

L’un des objectifs de l’intervention de la Russie en Géorgie était de dissuader ce pays de se tourner définitivement vers l’Ouest et de la faire rentrer dans le rang. Y est-elle pour autant parvenue ? Cette guerre d’été a eu des répercussions dans les États issus de la sphère soviétique et alliés traditionnels de la Russie, allant précisément dans le sens contraire à celui voulu par Moscou.

 
 
Le maintien dans la CEI en question
 
 
La Géorgie, à l’issue d’un vote au Parlement, a officiellement quitté la CEI, association continentale regroupant depuis 1991 les anciennes républiques soviétiques à l’exception des Baltes. Cette option avait été envisagée depuis 2006 par le Président Saakachvili, qui voyait davantage cette association comme un club de dictateurs et un instrument de domination de Moscou, plus que comme un vecteur d’intégration économique ou un outil de résolution des conflits gelés. C’est d’ailleurs plus ou moins contrainte par la Russie que la Géorgie avait dû intégrer la CEI en 1993. La guerre d’août 2008 n’a donc à ce titre qu’accéléré la prise d’une décision. Quant à l’OTAN, elle a réaffirmé par la voix de son Secrétaire général Jaap de Hoop Scheffer que la Géorgie entrerait dans l’organisation, puisque telle était sa volonté. Plusieurs chefs d’Etats et de gouvernement de l’Alliance, dont Angela Merkel, l’ont par ailleurs réaffirmé.
 
 
L’Ukraine, alliée de la Géorgie, s’est trouvée impliquée dans le déroulement du conflit. En prenant la décision de soumettre les bateaux de la flotte russe stationnée à Sébastopol à une autorisation de sortie et d’entrée dans ses eaux territoriales, elle a remis à l’ordre du jour le maintien de la base navale russe sur son territoire à l’issue du bail dont l’expiration est prévue en 2017. L’Ukraine, également candidate à l’OTAN devra quoi qu’il arrive régler la question de cette base pour pouvoir elle-aussi adhérer. Il n’est pas certain que malgré l’évolution des relations bilatérales la Russie ait seulement envisagé un plan B en cas de non renouvellement du bail. L’Ukraine a d’ailleurs décidé à l’issue des événements du Caucase d’augmenter le loyer de la location de la base. Les relations Russie-Ukraine sont tendues depuis l’arrivée au pouvoir de Viktor Iouchtchenko en 2004. Outre la question de la base navale, la guerre du gaz en janvier 2006 et la question du statut de la langue russe en Ukraine ont été des pommes de discorde entre les deux pays. L’objectif politique premier de l’Ukraine est d’intégrer l’Union européenne, bien que pour l’heure celle-ci fasse la sourde oreille. Ce nouveau coup de froid, loin d’y mettre fin, accélère le rapprochement de l’Ukraine avec les Occidentaux. Déjà la Rada, le Parlement ukrainien, doit examiner début septembre un projet de loi de sortie de la CEI. Ce serait donc en à peine deux mois le second Etat à quitter cette organisation.
Des effets inverses chez les alliés traditionnels de la Russie ?
 
 
La Moldavie s’est montrée étonnamment muette durant le conflit. Ce pays est pourtant confronté depuis 1991, comme la Géorgie, à la sécession d’une partie de son territoire, la Transnistrie (république sécessionniste autoproclamée depuis 1992 non reconnue internationalement, située sur le territoire de la Moldavie en rive gauche du fleuve Dniestr). Cette république majoritairement russophone coincée entre le Dniestr et l’Ukraine, est soutenue par la Russie qui y entretient une base militaire, mais n’a pour l’instant pas l’intention de la reconnaître. De nouvelles négociations pour résoudre pacifiquement cet autre conflit gelé de l’ex-espace soviétique ont été menées en mars 2008. La Russie, partie prenante du conflit, a exigé la non-adhésion de la Moldavie à l’OTAN comme condition de la réunification moldave sur la Transnistrie. Le gouvernement moldave, qui n’est pas en odeur de sainteté à Washington s’est montré ouvert à cette proposition critiquée par l’opposition. Or, durant le conflit, la partie transnistrienne a exigé que le gouvernement moldave condamne les opérations géorgiennes, menaçant ainsi le processus de réunification en cours. Le silence du pouvoir vis-à-vis de Moscou a donné à l’opposition une occasion de monter au créneau. Le gouvernement s’est finalement rangé sur la position de l’Union européenne. Un revirement politique de la Moldavie et un rapprochement avec l’Union européenne ne sont donc pas à exclure lors des prochaines échéances électorales. La Moldavie réalise déjà davantage d’échanges commerciaux avec l’UE qu’avec la CEI . De plus, si l’Ukraine (son 1er partenaire commercial) quitte la CEI, la Moldavie perdrait toute continuité territoriale avec cette association et pourrait s’engager sur le même chemin.
 
 
De son côté la Serbie, allié traditionnel de la Russie dans les Balkans, et qui n’a pas encore fait le deuil du Kosovo se trouve bien gênée par la décision russe de reconnaître les républiques sécessionnistes. Cette décision affaiblit la position serbe quant au statut du Kosovo, comme le souligne un article paru dans le Courrier des Balkans, évoquant même un « coup de poignard dans le dos pour la Serbie ». La Russie était opposée à l’indépendance de la province serbe, réaffirmant la souveraineté de Belgrade sur le Kosovo. Cette ambiguïté de la Russie sur la question sécessionniste va pousser le nouveau gouvernement serbe à accélérer son rapprochement avec l’Union européenne, amorcé par la signature en avril dernier de l’Accord de Stabilisation et d’Association (ASA).
 
 
L’Arménie, alliée de la Russie se trouve également mal à l’aise par rapport à la crise, du fait de la situation du Haut-Karabagh. Ne pouvant se permettre ni de soutenir l’indépendance des deux républiques sécessionnistes, ni de saluer ni de critiquer l’action de Moscou, le pays se trouve dans l’embarras. L’Arménie, qui ne dispose pas de continuité territoriale avec la Russie a été brièvement touché par l’interruption des livraisons de gaz après la coupure du gazoduc géorgien et le dysfonctionnement du corridor de transport assurant les échanges du pays avec l’extérieur, via les ports géorgiens. La dernière élection présidentielle dans le pays a vu son déroulement contesté, tandis que le pouvoir a réprimé les manifestations d’opposants. L’Arménie sera-t-elle le prochain pays à tourner le dos à la Russie ?
 
 
Même la Finlande, réputée pour sa diplomatie, sa modération et sa bienveillance dans tout ce qui touche à la Russie s’interroge. Ayant vécu durant la Guerre froide sous un régime de coopération spéciale avec l’URSS, la Finlande n’avait pas souhaité intégrer l’OTAN après 1991 en raison de sa relation particulière de voisinage avec la Russie. Elle réfléchit désormais à une candidature à l’OTAN  !
 
 
Quelle place de la Russie dans le monde ?
Quant à la Russie elle-même, elle se trouve plus isolée que jamais sur le plan international. De nombreux pays ont condamné l’action de la Russie sur le terrain géorgien. L’OTAN refuse de reconnaître l’indépendance des deux républiques. Surtout, aucun membre de l’Organisation de Coopération de Shanghai ni de la CEI, qui rassemblent des Etats pourtant favorables à la Russie, n’a suivi la Russie dans sa reconnaissance de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie. La Chine se trouve particulièrement gênée par la décision russe. Même le Président biélorusse Loukachenko n’a soutenu que mollement Moscou. L’entrée de la Russie dans l’OCDE et l’OMC se trouve contrariée, alors que certains posent même la question de son maintien dans le G8. Au niveau mondial, seuls le Hamas et la Transnistrie ont pour l’heure suivi la voie de la Russie… un piètre soutien pour un Etat siégeant au Conseil de Sécurité de l’ONU. Cette situation n’est d’ailleurs pas sans rappeler la reconnaissance par la seule Turquie de la République turque de Chypre Nord (RTCN) en 1983 ou encore celle des bantoustans indépendants par l’Afrique du sud de l’Apartheid… Autrement dit : l’impasse.

En ayant recours à l’option militaire pour restaurer le contrôle de son ancienne périphérie, la Russie justifie et accélère au contraire l’émancipation de celle-ci. L’absence de résolution des conflits impliquant la Russie dans sa périphérie par une solution négociée décrédibilise son propre discours de « puissance de paix ». La non résolution d’un conflit est-il gage de paix ou un pis-aller dans lequel la Russie trouverait son compte ? L’implication de l’Union européenne dans le conflit géorgien offre un signal positif aux Etats de la périphérie est de l’UE, qui devra surmonter ses divisions quant à sa relation avec la Russie. Or, dans les relations politiques avec la Russie, la règle se vérifie – à l’inévitable exception anglaise près – que les Etats sont d’autant plus favorables à la Russie qu’ils en sont géographiquement éloignés. De même l’opinion publique européenne est nettement plus favorable à une poursuite de l’élargissement à l’est du continent dans les Etats ayant rejoint l’UE en 2004 et 2007. Quelles réponses vont être données aux aspirations des États de l’Est européen par l’OTAN et par l’UE, et quelles mesures concrètes seront prises sur place afin que les États concernés se rapprochent des exigences politiques et économiques européennes ? Que faudra-t-il enfin pour que la Russie adopte les méthodes et les réalités du XXIe siècle dans sa relation à son voisinage ?

 
 
 
 
 
 
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Quand la Russie reprend ses marques en Europe centrale : l'exemple de la Transnistrie 
   
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Sur Internet
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La Russie prend les Géorgiens pour cibles d'expulsion, article de Human Rights Watch du 1er octobre 2007
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Guerre en Géorgie : silence gêné des dirigeants moldaves, article paru le 18 août 2008 dans le Courrier des Balkans
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La fiche de synthèse de la mission économique française en Moldavie
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La presse armenienne analyse la reconnaissance par le Président russe de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud, article de Nouvelles d'Arménie du 29 août 2008
Source photo : flickr.com
 

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