"Sex & the City" made in USSR

Par Liza Belozerova | 31 août 2008

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “"Sex & the City" made in USSR”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 31 août 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/501, consulté le 27 septembre 2022

moscou_small.jpgarticle.pngDans l'euphorie qui entoure le film Sex & the City, il ne faut pas oublier son précédent soviétique, étonnement proche, intitulé Moscou ne croit pas aux larmes. Son réalisateur Vladimir Menshov a proposé cette recette imbattable "femme-ville-amour" bien avant son temps...

moscou_small.jpgarticle.pngDans l'euphorie qui entoure le film Sex & the City, il ne faut pas oublier son précédent soviétique, étonnement proche, intitulé Moscou ne croit pas aux larmes. Son réalisateur Vladimir Menshov a proposé cette recette imbattable "femme-ville-amour" bien avant son temps...

 

On dit que Sex & the City est un des premiers films à se hisser en tête du box-office, où les femmes sont au centre de l'intrigue ainsi que leur quotidien, leurs problèmes et leur intimité. Ce qui étonne, c'est qu'elles ne sont ni des « Lara Croft » ni des « Charlie's Angels » ; ce sont juste des femmes, ni particulièrement belles, ni particulièrement moches, qui ont grimpé l'échelle sociale et qui ont réussi.

Pendant que ce blockbuster conjugué au féminin fait la conquête du monde, il est impossible de ne pas le comparer à son prédécesseur, cette perle du cinéma soviétique Moscou ne croit pas aux larmes sorti en 1979. Sa popularité en Russie était comparable à la popularité mondiale de Sex & the City aujourd'hui, mais son succès à l'étranger était inédit pour un film venant de l'autre coté du Rideau de fer. Il a été récompensé par un Oscar et a été acheté par plus de 100 pays dans le monde.

Moscou ne croit pas aux larmes raconte l'histoire touchante de trois copines  qui arrivent de la province russe pour « décrocher le jackpot » dans la grande ville de Moscou. Les parallèles avec Sex & the City sont nombreux malgré l'apparente différence des époques et de culture. La comparaison entre ces deux films fait apparaître la question féminine transcendante, qui est rarement exploitée au cinéma dans sa pureté, mais à chaque fois qu'elle est portée au cinéma, elle prouve son succès. Pourtant, quand Vladimir Menshov a entamé le tournage du film, il n'était pas bien vu de tourner des mélodrames en URSS et la censure pouvait en empêcher la sortie.

Moins sex et plus city

Le phénomène des jeunes filles provinciales (des jeunes garçons aussi, mais personne n'a tourné sur eux) qui venaient conquérir Moscou prenait une immense ampleur pendant le tournage du film. En fait, Menshov n'a pas dû aller bien loin pour trouver un sujet pour son film, car il ressuscite son propre vécu : lui et sa femme Vera Alentova, qui joue le rôle principal dans le film, venaient de la Province pour conquérir la niche théâtrale de Moscou. 

Traités de « limitichik », ils étaient souvent regardés de travers et il fallait à tout prix se débarrasser de ce statut le plus vite possible. Le succès d'un limitchik consistait alors dans l'acquisition d'un appartement à Moscou et l'enregistrement officiel (« propiska ») auprès de la mairie de la ville qui en résultait. Dans la plupart des cas, cela s'obtenait soit par un amour moscovite soit par un bon poste.

Alors, le film est moins rythmé par le papotage des héroïnes que par le bruit des usines et les réalités moscovites auxquelles se heurtaient les jeunes « limitchik ». En suivant de très près les destins très différents  de ces trois croqueuses de la ville, Menshov a transformé cette expérience  en véritable mythe qui a marqué une époque. En passant par l'auberge typique, qui accueillait les « limitchik », et où habitaient les héroïnes, on traverse toutes les péripéties possibles que peut rencontrer un provincial qui vient s'installer dans la capitale : les petits boulots, les examens ratés, l'entrelacement complexe de l'amour et du désir d'installation moscovite. 

La recette hollywoodienne

En même temps, le film de Menshov est loin d'être un documentaire. Ce phénomène social de l'époque n'était qu'un prétexte pour une intrigue qui débouche sur des histoires d'amour douces et passionnantes de Katerina (Vera Alentova), Antonina (Raisa Ryazanova) et Ludmila (Irina Muravieva).  Chacune des actrices crée avec beaucoup de profondeur, de tendresse et d'humour son personnage féminin qui amène les femmes  à s'identifier à l'une ou à l'autre tout comme dans Sex & the City. Il y a la forte entrepreneuse Katerina (l'arrière grand-mère de Carry Bradshaw) qui a appris les dures leçons de la vie pour enfin comprendre que la réussite ne se faisait pas que de ses propres mains. Son opposée, Ludmila (on dirait Samantha), charismatique et coquette, qui ne veut pas obtenir « le bonheur par morceaux » et continue à croire au gros lot malgré son destin tumultueux. Enfin, la timide Antonina (double de Charlotte) n'a ni le  charisme, ni le caractère fort des deux autres, mais construit une vie heureuse sans avoir ni de grandes ambitions ni d'illusions.

Ce n'est pas un hasard si le film a obtenu l'Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1980 car le jury américain avait pressenti le potentiel de cette recette tripartite  "femmes-ville-amour" qui a été exploitée avec beaucoup de succès une dizaine d'années plus tard dans Sex & the City. Dans cette triade, la ville détermine le caractère de l'amour : New York  inspire les sorties glamour, les rencontres rapides et sans profondeur ; et Moscou, dans les années 1970, cette ville colossale et mélancolique, inspire une quête de sécurité. Pendant que l'amour des héroïnes de Sex & the City se passe en virages acrobatiques, rapides et impétueux, celui de leurs analogues moscovites a lieu dans le questionnement existentiel sur le confort et la stabilité.

Ce qui a conquis les cœurs du jury américain, c'était le flash-forward exploité avec beaucoup d'habilité et de maîtrise, qui connecte deux épisodes du film. Ce flash-forward, qui paraît aujourd'hui comme une technique plutôt battue, n'était pas très courant aux Etats-Unis et paraissait encore plus novatrice en URSS. Et, là aussi, l'URSS a devancé les Etats-Unis, dans cette petite guerre froide cinématographique. La fameuse scène « de l'horloge » quand Katerina met le réveil en ayant  20 ans et est réveillée par le même réveil vingt ans plus tard est entrée dans les manuels filmographiques.

Ironiquement, au moment du tournage, les collègues de Menshov prévoyaient un échec, et en plus le nombre des scènes « trop libérées » risquait de ne pas plaire au Politburo. Quand le moment décisif est venu, la sortie du film a été sauvé par Brejnev qui l'a particulièrement aimé. Après quelques coupures de ces scènes « trop libérées », le film est sorti pour demeurer l'un des films cultes en Russie jusqu'à aujourd'hui.

« À 40 ans, la vie ne fait que commencer »

C'est sûr que pour remettre un Oscar à un film soviétique, les Américains avaient dû l'apprécier tout particulièrement. Peut-être y avait-il une raison politique sous-jacente, mais au niveau culturel, la structure du film cache quelque chose de particulièrement  américain. De l'autre côté de l'Atlantique, la critique a peut-être aimé ce happy end de Moscou ne croit pas aux larmes pour son image rassurante d'une femme forte et fragile à la fois, qui a été aidée par le destin pour réussir, mais non plus sans effort personnel et ses larmes.  

Avec Sex & the City, le cinéma a prouvé que dans le lointain 1979 de Menshov a touché un sujet éternel et surtout sans frontières culturelles - la femme célibataire dans une grande ville. Le paradoxe de ce sujet, c'est que l'épreuve de la ville la rend forte, mais l'épreuve de l'amour la fragilise. Sex & the City a montré comment en partant de ce paradoxe il est possible de produire une série qui s'étire sans fin pour arriver jusqu'à l'équilibre entre le succès au travail et le succès dans la vie privée. Cette citation clée dans Moscou ne croit pas aux larmes «à quarante ans, la vie ne fait que commencer » aurait aussi bien pu être une phrase d'un des romans de Carrie Bradshaw. Le côté indéniablement thérapeutique unit ces deux œuvres cinématographiques.

Les deux films proposent aussi une réflexion variée, cynique et humoristique sur le statut de la femme dans la société par rapport aux hommes. Pendant que Miranda se plaint que le choix donné à la femme d'aujourd'hui est soit d'être «  witch or a sexy kitten », (une sorcière ou une louve sexy), une conseillère dans l'agence de rencontres de Moscou ne croit pas aux larmes s'exclame : « Mais de quoi ont-ils besoins ces hommes ? Elle est intelligente, jolie, bien habillée... »

Dans la perspective historique, ces deux films sont des jalons dans l'histoire de la représentation de la femme à l'écran. Avec son film, Menshov faisait le premier pas vers l'intimité psychologique de la vie féminine à l'écran - la solitude, la grossesse surprise, le désir d'un homme. C'était aussi novateur que les dialogues des copines new-yorkaises sur leur intimité sexuelle.  

En même temps, parmi ces similitudes, il y a une grande différence dans la figure masculine du film. L'apparition de Gosha dans la vie de Katerina, joué avec beaucoup de virilité et de tendresse par Alexeï Batalov, a dissipé les souffrances de cette dernière. Après avoir regardé le film, on se souvient peu du début, on retient surtout la fin, ces belles scènes occupées par le personnage de Gosha qui a mis enfin de l'ordre dans la vie déchirée de Katerina. Alors que le personnage d'Alexeï Batalov faisait rêver les femmes russes, les personnages masculins de Sex & the City sont peu impressionnants. Peut-être parce qu'il y en a tellement ou bien parce que dans la triade femme-ville-amour, avec le temps, l'amour est devenu un maillon faible...

Menshov et ses acteurs ne sont jamais allés aux Etats-Unis pour récupérer leur Oscar, à leur place s'est présenté un « agent de KGB » - comme disait la presse internationale - de l'ambassade de l'URSS. Mais Moscou ne croit pas aux larmes demeure l'un des films les plus américains jamais produis dans l'URSS.

 

Pour aller plus loin :

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Sur Internet
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Pour découvrir des extraits de Moscou ne croit pas aux larmes (en anglais)
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Pour en connaître davantage sur ce film (en anglais)