Compte-rendu du café européen de juin 2008 : "La France est-elle de retour en Europe (de l’Est) ?"

Par Sara Pini | 30 juin 2008

Pour citer cet article : Sara Pini, “Compte-rendu du café européen de juin 2008 : "La France est-elle de retour en Europe (de l’Est) ?"”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 30 juin 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/496, consulté le 13 août 2022
 

caf_juin_fondapol.jpeg La Fondation pour l’Innovation Politique a accueilli, le 16 juin 2008, le Café européen de juin, sur le thème « La France est-elle de retour en Europe (de l’Est) ? La présidence française de l’UE vue des nouveaux États membres ». Christian Lequesne nous a livré ses observations sur l’évolution de la stratégie française vis-à-vis des nouveaux États membres. Vlad Ionescu et Hania Goutierre ont d’autre part amené un regard extérieur sur les relations entre la France et les pays de l’Est.

 

caf_juin_fondapol.jpeg La Fondation pour l’Innovation Politique a accueilli, le 16 juin 2008, le Café européen de juin, sur le thème « La France est-elle de retour en Europe (de l’Est) ? La présidence française de l’UE vue des nouveaux États membres ».

Christian Lequesne, directeur de recherche au CERI et professeur invité à la London School of Economics, nous a livré ses observations sur l’évolution de la stratégie française vis-à-vis des nouveaux États membres et sur la façon dont la France a répondu à l’élargissement de 2004–2007 et en a anticipé l’impact sur le fonctionnement global de l’UE.

Vlad Ionescu, premier secrétaire à l'Ambassade de Roumanie, et Hania Goutierre, présidente de la Chambre de commerce et d’industrie polonaise en France, ont d’autre part amené un regard extérieur sur les relations entre la France et les pays de l’Est, en analysant la façon dont la perception de la politique française dans la région a évolué en Pologne et en Roumanie, les attentes de ces pays envers la présidence française de l’UE et les dossiers sur lesquels il y a convergence de vues et d’intérêts.

Le retour en Europe : une approche culturelle à trouver

Parler de « retour en Europe de l’Est » de la part de la France renvoie certes au thème du « retour en Europe » de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, la France ne pouvant pas retrouver sa place sur la scène européenne en faisant abstraction des nouveaux pays membres. Christian Lequesne fait en effet remarquer que « la relation franco-allemande ne peut plus avoir la même fonction dans une Europe à 27 » et que l’UE n’est plus une « question de grands », mais elle est constituée d’une majorité de petits pays qui ont tous leur poids sur le processus décisionnel. Mais le titre fait plus largement référence au besoin de dépasser les « incertitudes, les incompréhensions et les mots malheureux » qui, d’après Vlad Ionescu, ont caractérisé les relations entre la France et les pays d'Europe centrale et orientale (PECO) depuis la chute du mur de Berlin. Alors que d’autres pays avaient anticipé l’inéluctabilité de l’élargissement, la France a donné l’impression de freiner, de crainte d’une dilution du projet fonctionnaliste et de la reconstitution d’une zone d’influence allemande en Mitteleuropa. Ce soupçon traduit toutefois une méconnaissance des pays de la région, dont les relations avec l’Allemagne étaient encore entachées par les contentieux du passé.

La France est encore souvent prisonnière de cette image et pour s’en débarrasser elle a besoin d’un travail de création de confiance qui ne peut toutefois pas résulter d’une simple multiplication des rencontres bilatérales et des partenariats stratégiques. Aussi bien M. Lequesne que Mme Goutierre affirment qu’il faut, de la part de la France, un effort de compréhension de la différente perception qu’ont les pays de l’Est de l’histoire, qui influence souvent leur positionnement politique. D’une part, le souverainisme plus affirmé dans beaucoup de PECO s’explique par le fait que ces pays n’ont pas connu, entre 1950 et 1989, cette période de paix, de démocratie et de socialisation européenne qui nous a permis, à l’Ouest, de surmonter « le tragique de l’histoire du XXe siècle ». D’autre part, le « retour en Europe » était interprété par les élites est-européennes comme un retour aux valeurs occidentales, communes aux Européens et aux Américains, alors que pour la France la Communauté européenne était aussi une façon de se différentier des Etats-Unis.

La compréhension est désormais facilitée par un rapprochement mutuel, la France abandonnant son antiaméricanisme viscéral, alors que les PECO découvrent les vertus de la régulation du marché. La stratégie d’influence de la France est toutefois encore victime de son image de pays figé et de l’attitude d’une partie de ses élites, liées à des modèles du passé. En sont la preuve, d’après Hania Goutierre, l’arrogance de certaines entreprises françaises, mais aussi la version originale du projet d’Union méditerranéenne, que M. Lequesne considère comme une erreur, parce que fondée sur une notion de voisinage immédiat, dépassée par la mondialisation, et une opposition artificielle et dangereuse entre Sud et Est.

Des dossiers à promouvoir ensemble

Les débats ont ensuite fait émerger les positions polonaise et roumaine sur les différents dossiers qui sont au cœur des priorités de la présidence française.

Le terrain sur lequel la convergence d’intérêts est la plus évidente est probablement celui du « bilan de santé » de la politique agricole commune (PAC). Les intervenants sont unanimes dans l’appréciation des effets positifs de cette politique. La révision de la PAC doit donc permettre aux nouveaux États membres de continuer à bénéficier des ressources communautaires pour la modernisation et la compétitivité de leur secteur agricole.

Toutefois, en gardant le statu quo pour les dépenses agricoles, qui représentent encore plus de 40% du budget communautaire, il ne sera pas possible d’augmenter le ratio des dépenses en R&D sur le PIB, condition nécessaire pour le progrès technique du secteur agroalimentaire et pour améliorer la compétitivité de l’Europe.

Christian Lequesne plaide alors pour une voie intermédiaire : si la renationalisation de la PAC est à éviter, il faut toutefois continuer à réduire la part de budget communautaire de cette politique, en agissant en premier lieu sur le mécanisme de soutien aux prix, qui en représente le coût principal. En le recentrant sur ceux qui en ont le plus besoin, notamment les nouveaux États membres, on pourra alors orienter la nouvelle PAC vers d’autres objectifs : éliminer les décalages de développement et préserver le modèle agricole européen.

Mis en sourdine pendant la campagne référendaire irlandaise, le thème du renforcement de l’Europe de la défense rencontre au contraire un important soutien en Pologne et en Roumanie. Mme Goutierre met l’accent sur la nécessité de créer un véritable marché européen de la défense, pour que les Européens puissent avoir un choix un plus large, sans avoir à se tourner systématiquement vers les Etats-Unis. M. Ionescu insiste par contre sur le besoin d’un engagement politique fort, pour conduire la nécessaire réforme de la politique extérieure de sécurité et de défense (PESD), avec la promotion d’une approche globale des questions de sécurité et le développement des capacités de défense européennes. Il regrette toutefois que la présidence française ne se soit pas engagée à une révision plus ambitieuse de la Stratégie européenne de sécurité, à la hauteur des nouveaux défis.

En ce qui concerne la politique d’immigration, aussi bien la Pologne que la Roumanie soutiennent le Pacte européen voulu par Nicolas Sarkozy ; M. Ionescu, qui se félicite de l’accent mis par ce texte sur le lien entre immigration et développement et sur la coopération avec les pays d’origine et de transit, plaide toutefois pour une approche plus globale des questions migratoires, qui n’oublie pas la région de la mer Noire.

Un dossier plus polémique est celui des questions énergétiques et du changement climatique. La Pologne en effet, contrairement à la France, appuie la proposition de directive sur la séparation patrimoniale entre producteurs et distributeurs d’énergie. Quant à la réduction des émissions de CO2, Roumanie et Pologne craignent des standards environnementaux trop contraignants, qui nuiraient à la compétitivité des entreprises des pays en processus de convergence économique.

Le nouveau voisinage de l’UE

Tous ces dossiers, qu’il s’agisse d’immigration, de sécurité, d'énergie ou de changement climatique, ne peuvent que soulever la question des relations de l’UE avec son voisinage. Le projet d’Union pour la Méditerranée suscite les mêmes doutes à l’Est qu’en Allemagne, à savoir le risque de duplication voire de conflit avec le processus de Barcelone. M. Ionescu est d’accord avec les objectifs fondamentaux de ce projet, mais il insiste sur la nécessité que la nouvelle structure apporte une valeur ajoutée réelle, en créant des synergies avec les programmes existants et en permettant d’en dépasser les problèmes.

Mais c’est la question de l’attitude à avoir envers le nouveau voisinage à l’Est qui attise davantage les polémiques. Si les États de la région préfèrent organiser leurs relations avec l’UE de façon bilatérale, la Pologne, avec le projet de partenariat oriental, pousse pour le développement d’une véritable politique régionale européenne, pour rééquilibrer le centre de gravité de l’UE par rapport au projet d’Union pour la Méditerranée, mais aussi par rapport à Moscou. Selon Mme Goutierre, en effet, les nouveaux États membres ont souvent l’impression que les pays de la « vieille Europe » se préoccupent plus des intérêts russes que de ceux des anciens satellites soviétiques.

De plus, comme le souligne Christian Lequesne, Pologne et Roumanie ont intérêt à promouvoir un rapprochement de leurs voisins par rapport à l’UE, parce que l’application des accords de Schengen a recréé des frontières qui réduisent le commerce entre les deux côtés. Cela a des répercussions négatives sur le plan économique, mais aussi sur le plan politique, la facilité des échanges créant stabilité, sécurité et réduisant les pressions migratoires. Cependant, la Russie estime que ces pays font partie de son développement naturel et elle n’hésite plus à l’exprimer de façon très ouverte. Il est donc important, aux yeux de tous les intervenants, que les Européens parviennent à parler d’une seule voix et à exprimer des positions claires par rapports à la Russie. Toutefois, alors que Christian Lequesne adopte une attitude plus prudente, en soulignant que l’Europe « n’a pas trop envie d’embêter la Russie », d’autant plus que pour l’Ukraine « un nouvel élargissement n’est pas d’actualité », Mme Goutierre et M. Ionescu se font moins de souci à dénoncer la politique russe de « divide et impera » et réclament une voix commune européenne, notamment dans les négociations sur les questions énergétiques.

Les intervenants s’accordent en effet sur la nécessité de préserver la méthode communautaire, face au risque d’un intergouvernementalisme accru qui peut résulter du « non » irlandais. Le débat s’est en effet déroulé sous fond de toile de la nouvelle crise institutionnelle que connaît l’Europe et des remarques sur le référendum en Irlande et sur l’avenir du traité de Lisbonne n’ont donc pas manqué, mais si la volonté politique prime sur le cadre institutionnel, les intervenants ont mis à jour une convergence d’intérêts et de valeurs entre les trois pays qui ne peut qu’être de bon augure pour l’avenir de la présidence française de l’UE.

Christian Lequesne est directeur de recherche au CERI et professeur invité à la London School of Economics
Vlad Ionescu est premier secrétaire à l'Ambassade de Roumanie, en charge des affaires européennes
Hania Goutierre est présidente de la Chambre de commerce et d’industrie polonaise en France
Le débat était introduit par Adrien Fauve, doctorand au CERI et chargé du développement de Nouvelle Europe, et modéré par Elvire Fabry, directeur Europe-international à la Fondation pour l'innovation politique

Photo (de gauche à droite) : Adrien Fauve, Christian Lequesne, Vlad Ionescu, Elvire Fabry, Hania Goutierre. Crédits : Fondation pour l'innovation politique.

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
site10x10.png Le dossier : La France est-elle de retour en Europe (de l'Est)?
   
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Sur Internet
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Le site de la Fondation pour l'innovation politique , qui nous a accueilli
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Le site de l'Observatoire de la présidence française de l'Union européenne
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LEQUESNE C., Réussir la présidence française de l'UE , CERI-Sciences Po, juin 2008
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Le site de l'Ambassade de Roumanie en France
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Le site de la Chambre de commerce et d'industrie polonaise en France
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Quelle responsabilité de l'Europe envers ses voisins? Table ronde de Nouvelle Europe aux EGE
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FABRY E. et RICARD-NIHOUL G. (sous la dir.) Think Global-Act European. La contribution de 13 think tanks européens au trio des présidences française, tchèque et suédoise de l'Union européenne , Paris, Fondation pour l'innovation politique-Notre Europe, 2008, 334 p.