Géopolitique des mers, Europe puissance ? Compte-rendu du café de mai 2008

Par L'équipe | 4 juin 2008

Pour citer cet article : L'équipe, “Géopolitique des mers, Europe puissance ? Compte-rendu du café de mai 2008”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 4 juin 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/489, consulté le 08 août 2020

ne_009.jpgLe 14e café européen de Nouvelle Europe consacré au thème « Mer Noire, mer Baltique, mer Méditerranée : la géopolitique des mers, condition de l’Europe puissance au XXIe siècle? » a eu lieu mercredi 4 juin 2008, en présence de Michel Foucher, géographe et diplomate, et Philippe Perchoc, doctorant au CERI.

ne_009.jpgLe 14e café européen de Nouvelle Europe consacré au thème « Mer Noire, mer Baltique, mer Méditerranée : la géopolitique des mers, condition de l’Europe puissance au XXIe siècle? » a eu lieu mercredi 4 juin 2008, en présence de Michel Foucher, géographe et diplomate, et Philippe Perchoc, doctorant au CERI.

En contrepoint des réflexions entourant le projet d’Union pour la Méditerranée (UPM), le débat a cherché à comparer la coopération autour de la Baltique avec d’autres projets de coopération plus récents autour de la mer Noire et de la mer Méditerranée, et a interrogé la capacité de l’UE à mener une « géopolitique des mers », c’est-à-dire à faire de ces mers des espaces de coopération et d’influence.

Mers Baltique, Noire et Méditerranée : trois espaces maritimes européens profondément différenciés par leurs enjeux

Michel Foucher a commencé par une mise en garde contre toute forme de géographisme : il n’y a pas de vertu particulière à être autour d’une même mer. C’est pourquoi il faut se méfier de la tendance à instrumentaliser des espaces maritimes pour en faire des espaces supposément évidents de coopération. Les ensembles régionaux maritimes sont avant tout des ensembles géopolitiques inscrits dans l’histoire et qui peuvent avoir très peu de points commun : en témoigne le partage des mers Baltique et Noire par le Rideau de fer jusqu'en 1989.

Réfléchissant au contexte stratégique des mers européennes, Michel Foucher met en évidence l’absence de tension stratégique autour de la Baltique (il n’y a pas de révisionnisme sur les frontières, les Russes ne cherchant pas à reprendre pied sur les côtes baltes). A l’inverse, autour de la mer Noire, les frontières ne sont pas complètement consolidées. Ainsi, le décret présidentiel (non publié) du 14 mars 2008 constitue de facto un décret d’annexion de l’Abkhazie. C’est dans ce contexte que le maire de Moscou a récemment déclaré réversible le don de la Crimée à l’Ukraine par Khrouchtchev en 1954.

Par ailleurs, une différence de configuration stratégique est tout à fait déterminante : la mer Noire n’est pas prise par les glaces l’hiver, à la différence de la Baltique (jusqu’à Riga), ce qui pose un véritable problème pour entretenir une flotte. En Baltique, il n’y a pas d’équivalent de la base de Sébastopol (louée à l’Ukraine au moins jusqu’en 2017) : la grande base, c’est Mourmansk, en mer de Barents, avec un accès facilité à l’Océan Atlantique.

La coopération en mer Baltique, de loin la plus aboutie, mais aussi la plus originale

La Baltique a été historiquement une zone de confrontations ; depuis 1991, la frontière "stratégique" de la Suède se trouve entre les Pays baltes et la Russie. Avec la fin de la Guerre froide, la Baltique est devenue un lac de coopération sans tensions, l’accès terrestre à Kaliningrad via la Lituanie a été réglé.

Philippe Perchoc rappelle le caractère ancien de la coopération autour de la mer Baltique. Dès 1952, le Conseil nordique devient une instance de délibération, principalement entre les pays scandinaves et la Finlande. S’ensuit la multiplication des organisations de coopération regroupant les mêmes Etats : Conseil des Etats de la mer Baltique, Conseil euro-arctique de Barents. A partir de 1992, ces organisations s’étendent à tous les Etats de la mer Baltique, y compris la Russie.

Ces structures disposent d’institutions de nature intergouvernementale et parlementaire, mais pas de niveau supragouvernemental comme peut le connaître l’UE. Ce qui constitue un tissu acceptable par la Russie du fait du caractère intergouvernemental offrant de jure un droit de veto. Ce mode de coopération pluriel est particulier à la mer Baltique, du fait de son ancienneté et aussi de ses réalisations concrètes. Dans ce cadre, elles permettent des modalités de coopération concrète sur l’environnement, le traitement des déchets, la lutte contre les trafics.

La coopération baltique est le cadre de coordination des initiatives bilatérales, mais elle est pourtant peu dotée financièrement ; la Commission n’alloue que 40 millions d’euros. Pour autant, la coopération a un rôle déterminant du fait de son effet égalisateur (tous les participants ont les mêmes droits, en dépit de leurs différences de niveau de vie, et notamment de la « diagonale de pauvreté » qui marque une ligne d’écart de revenus avec un rapport de 1 à 4) et de sa capacité à normaliser les relations avec la Russie..

La coopération autour de la mer Noire, balbutiante, est fortement marquée par les rapports russo-américains

Michel Foucher rappelle que plusieurs initiatives ont pris corps autour de la mer Noire. Pour autant, leur consistance demeure faible, tout comme le niveau d’échange entre les pays concernés, à l’exception des deux Etats historiquement les plus concernés : Turquie et Russie. Alors qu’à partir du XVIIe siècle s’opère un mouvement de recul de l’empire ottoman et d’avancée de la Russie, la Turquie (membre de l’OTAN ; l’OTAN est à 200 km de la frontière russe via la Turquie) coopère aujourd’hui parfaitement avec la Russie : le gazoduc Blue Stream relie les deux Etats, les entreprises turques sont très actives en Russie. Par ailleurs, le franchissement du Bosphore présente des contraintes, notamment écologiques, ce qui explique tous les projets à travers la Bulgarie et la Grèce.

Pour autant, la situation est plus compliquée du fait de la proximité du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Une logique de contournement prévaut : par le Nord (Russe) et par le Sud (États-Unis) de la mer Noire. Ainsi, d’un point de vue américain s’impose une perspective de corridor : ce qui compte n'est pas tant la mer Noire, mais l'axe Portugal, Maroc, les bases britanniques à Chypre, la Caspienne (avec l’oléoduc BTC qui débouche sur la Méditerranée à Ceyhan et le BTE qui arrive à Erzurum en Turquie).

Les relations euro-russes en Baltique et sur la mer Noire dans une logique de "co-opétition"

ne.jpgComparant les deux régions, il apparaît troublant de voir le succès relatif de la coopération baltique avec la Russie et la difficulté des relations euro-russes en mer Noire. Avant tout, il s’agit pour M. Foucher d’une crise de la relation Washington/Moscou. Il n’y a plus de doctrine américaine sur une politique russe. D’où une indécision fondamentale qui conduit à une logique de « co-opétition », à la fois coopération et compétition : ainsi, selon les sujets, on a besoin de la Russie (Iran), ou on la critique (Tchétchénie).

Alors que l’époque Eltsine était une période de faiblesse géopolitique, de démocratie et de plus grande coopération avec l’Occident, la Russie de Poutine assume un rapport de force, renforcé par l’enrichissement russe et le sentiment de Moscou d’un déclin de l’Occident (incluant l’Europe et les Etats-Unis). Le problème est fondamentalement que Bruxelles attend le mode d’emploi venant de la nouvelle administration américaine : dans l’attente, cela conduit à combiner des éléments de coopération et de critique.

L’Union pour la Méditerranée, une bonne idée, trop tardive

Le projet d’Union pour la Méditerranée (UPM) peut être analysé à la lumière de ces enseignements. Si tous les spécialistes sont d’accord sur le fait qu’il faut renforcer les relations entre les pays riverains de la Méditerranée, la question se pose de la pertinence du projet, en sus du processus de Barcelone et de la politique de voisinage.

Philippe Perchoc rappelle les trois corbeilles du processus de Barcelone : économie, droits de l’homme et transition politique, environnement. Pourtant, dix ans après la mise en place du processus de Barcelone, force est de constater l’absence de résultat concret, ce qui explique l’émergence d’un projet d’Union méditerranéenne, indépendant de l’UE.

Le projet initial d’Union méditerranéenne s’est progressivement « barcelonisé » du fait du refus allemand d’un projet alternatif dont elle serait exclue : ils exigent une coopération renforcée, y compris pour les Etats non riverains de la Méditerranée. De fait, cela conduit à revenir à un système "Barcelone renforcé".

Deux innovations peuvent être notées. Sur le plan institutionnel, une coprésidence Nord/Sud et un secrétariat général. Sur les pays qui la composent, notamment avec la possibilité d’intégrer la Libye qui ne fait pas partie du processus de Barcelone.

Mais cela conduit à une forme de matriochka de politiques : l’Union pour la Méditerranée, simple déclinaison du processus de Barcelone, lui-même inclus plus largement dans la politique de voisinage. De fait, il est difficile de de dire en quoi cela diffère de ce qui se faisant précédemment. Le risque de désordre profite à la Commission européenne qui a la mainmise budgétaire.

M. Foucher insiste sur la dimension stratégique : l’UPM ne peut fonctionner que si le conflit israélo-palestinien est réglé. En effet, symétriquement, c’est l’assassinat de I. Rabin qui met fin à la dynamique Oslo/Barcelone. C'est pourquoi, in fine, l’intégration méditerranéenne dépend de la capacité des Etats-Unis de contribuer au règlement de la question palestinienne.

La multiplication d’initiatives nationales ou locales masque mal les intentions politiques sous-jacentes

Pour M. Foucher, le projet d’UPM est révélateur d’une dynamique de régionalisation qui constitue un réel risque de dilution de la cohérence d'ensemble. En effet, la multiplication d’initiatives régionales de coopération correspond inéluctablement à des intentions politiques nationales.

Ainsi, la Suède et la Pologne ont proposé une nouvelle « initiative orientale », en complément à la proposition d’UPM visant à approfondir les relations de l’UE avec ses voisins à l’Est (Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Moldavie et Ukraine), membres du Conseil de la mer Noire. Cette initiative s’affirme nettement comme une réponse à l’initiative franco-hispano-italienne d'UPM avec pour idée sous-jacente que ces pays, sans chercher à s’opposer au projet d’UPM, en profitent pour faire progresser les relations à l’Est.

Cette situation conduit à des logiques de différenciation régionale. Elle pose un problème grave pour l’UE dans la mesure où l’intérêt général européen devient subsidiaire par rapport aux intérêts nationaux exprimés par des initiatives régionales. Depuis les élargissements de 2004 et 2007, ce phénomène est accentué, chacun considérant que sa sécurité est assurée par l’intégration de son voisin.

C’est pourquoi la politique allemande en réaction au projet d’Union méditerranéenne a conduit à gérer à 27 les affaires méditerranéennes, sans les réserver aux pays de la côte méditerranéenne. De la même manière, le ministre J-P Jouyet demande, le 4 juin 2008, à l’occasion d’une réunion du Conseil des Etats de la Baltique, que la France en soit un membre à part entière (et non plus simple observateur).

M. Foucher demande dans quelle mesure cette régionalisation pourrait constituer une solution pour la composition future de la Commission européenne afin d’échapper au surnombre de Commissaires dans l’actuel système de composition de l’institution. Va-t-on vers une nomination de Commissaires issus de différentes régions européennes – et non plus de chaque Etat membre ?

UPM, régionalisation et modèles de relations sur-mesure

A Bruxelles prévaut le sentiment que les initiatives régionales n’ont jamais réellement fonctionné. Pourtant leur multiplication fait peser des incertitudes sur la politique de voisinage.

Dans ce contexte, la multiplication de relations sur mesure pourrait être une solution. Ainsi, le Maroc revendique un "statut avancé" incluant l’adhésion au régime d’union douanière, la participation à plusieurs politiques européennes (recherche, immigration, …) et à certaines agences. Un statut d’Etat associé peut intéresser la Tunisie et Israël (mais pas pour la liberté de circulation).

 

 

Le débat était modéré par Mirabela Lupaescu (responsable de la rubrique "Institutions", Nouvelle Europe)

 

 

 

Pour aller plus loin :

 

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Sur Nouvelle Europe
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Le dossier consacré au thème: "L'Europe mène-t-elle une géopolitique des mers ?"
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Carte : L'Europe : géopolitique des mers
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Carte : le processus de Barcelone
   
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Michel Foucher, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique
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Michel Foucher, Fragments d'Europe. Atlas de l'Europe médiane et orientale
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Michel Foucher « La France, l’Union européenne et les enjeux méditerranéens » in L'état de l'Union 2008 - Rapport Schuman sur l'Europe, Editions Lignes de Repères, 2008
Photos : Thomas Kurkdjian pour Nouvelle Europe

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