Que reste-t-il de la BLACKSEAFOR ?

Par L'équipe | 3 mai 2008

Pour citer cet article : L'équipe, “Que reste-t-il de la BLACKSEAFOR ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 3 mai 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/479, consulté le 07 août 2020

blackseafor_x130.jpgLa BLACKSEAFOR est un partenariat né de la coopération entre la Turquie et la Russie en mer Noire. Malgré l’ouverture à quatre autres voisins – Bulgarie, Roumanie, Ukraine et Géorgie – c’est par la bonne volonté de deux anciens ennemis de la Guerre froide que ce partenariat est encore en fonctionnement. Va-t-on vers un condominium russo-turc en mer Noire ?

blackseafor.jpgLa BLACKSEAFOR est un partenariat né de la coopération entre la Turquie et la Russie en mer Noire. Malgré l’ouverture à quatre autres voisins – Bulgarie, Roumanie, Ukraine et Géorgie – c’est par la bonne volonté de deux anciens ennemis de la Guerre froide que ce partenariat est encore en fonctionnement. Va-t-on vers un condominium russo-turc en mer Noire ?

Un rapprochement

Les partenariats de coopération en mer Noire commencent dès 1994. La Turquie, toujours en rivalité avec la Russie, la Roumanie et la Bulgarie, décide de se rapprocher de l’Ukraine en avril. Outre des ventes d’armes issues des stocks de l’ex-URSS, un accord en matière de sécurité est signé, notamment sur la lutte contre la grande criminalité, le terrorisme et le séparatisme. Un accord de coopération militaire sera signé quatre ans plus tard, et ce après des exercices communs aux deux flottes dans le cadre de l’exercice « Brise Marine 97 ». Ce dernier scelle une alliance à laquelle allait s’agglomérer d’autres pays. De nombreux analystes, comme Stephen Blank, ont montré la nécessité pour les pays riverains de la mer Noire de s'unir pour combler le fossé en matière de défense après la dissolution du Pacte de Varsovie et l’absence d’une alliance d’ampleur régionale. Malgré le poids de l’histoire, on observe une volonté de converger vers une coopération militaire défensive.

À l’époque des tractations politiques, la Russie est suspicieuse quant aux négociations entre un ancien satellite (l’Ukraine) et un ancien ennemi (la Turquie). Néanmoins, elle est rapidement intégrée aux discussions sur la mer Noire, à la fois pour la rassurer, mais aussi, dans une mesure imprégnée de Realpolitik de la part de la Turquie, pour ne rien construire sans l’aval du puissant voisin. C’est un premier pas de la Turquie vers la Russie qui débouche, en avril 1998, sur une coopération navale militaire, comprenant également l’Ukraine, la Roumanie, la Bulgarie et la Géorgie. La politique de la main tendue succède à la compétition.

Les discussions politiques commencent au début de l’année 2000 pour s’achever le 2 avril 2001 par la signature d’un accord créant la BLACKSEAFOR, intégrant ces six pays, pour une coopération de dix ans, avec un traité renouvelable d’ici là. Il garantit des actions uniquement en mer Noire, qui peuvent être étendues, à la demande de pays tiers, en mer Méditerranée auprès des pays voisins d’un membre de la force navale. Cette dernière comprend un navire de chaque flotte, à laquelle on rajoute un programme d’entraînement commun semestriel ou annuel, basé sur des scénarios construits par un groupe de planification. Bien évidemment, chaque pays reste souverain à bord de ses navires et aucune mesure consistant à mettre en œuvre un fond commun pour les dépenses militaires n’a été abordée. De plus, la Russie, en accord avec la Turquie et l’Ukraine, propose que la simple coopération maritime soit accompagnée de mesures de sécurité et de contrôle afin d’assurer une transparence dans les activités militaires entre tous les partenaires. Les négociateurs russes mettent d’ailleurs l’accent sur le fait que la coopération devrait, au maximum, éviter les dérives bureaucratiques. En conséquence, la présidence du comité dispose de pouvoirs limités et d’un secrétariat réduit.

Réussir à convaincre la Russie d’intégrer le processus de dialogue ne fut pas simple. Le revirement soudain de la délégation russe ne cachait-il pas, à dessein, autre chose ?

Fermer la mer Noire à l’Otan ?

Avant la « Guerre contre le Terrorisme », déclarée par Georges W. Bush suite aux attentats du 11 septembre 2001, ses missions étaient strictement des actions civilo-militaires : opérations d’assistance au maintien de la paix dans les pays littoraux (Géorgie et Turquie principalement) sous mandat de l’Organisation des Nations Unies (ONU) ou de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), opérations de sauvetage, de déminage. Le premier exercice conjoint est mené du 27 septembre au 15 octobre 2001. Après les attentats, la BLACKSEAFOR voit sa structure interne bouleversée. En même temps que la création de l’Opération « Active Endeavour » par l’Otan dont les navires devaient patrouiller en mer Méditerranée pour lutter contre le terrorisme, la force de la mer Noire a la charge de veiller à la répression du terrorisme en provenance du Moyen-Orient (Iran, Tchétchénie par exemple) pouvant attaquer les points faibles. Conformément à la doctrine otanienne, les détroits turcs et les ports de Crimée sont placés sous surveillance, les navires marchands transportant les ressources stratégiques, à savoir le gaz et le pétrole, étant quant à eux escortés. La Turquie proposa une opération baptisée « Black Sea Harmony ».

Le 25 avril 2002, à Kiev, les objectifs de la BLACKSEAFOR s'alignent sur ceux de la force navale de l’Otan. La raison en est sûrement que les intérêts sur la lutte anti-terroriste convergeaient entre le Kremlin et la Maison blanche, au moment où le premier cherchait à repenser la guerre en Tchétchénie comme une opération antiterroriste.

Cependant, « Active Endeavour » n’a pas la capacité, ni le mandat pour intervenir en mer Noire. Il est intéressant de constater le défi lancé aux forces turques : leur flotte de mer Méditerranée est engagée au sein de l’opération otanienne, tandis que la flotte de mer Noire est membre de la BLACKSEAFOR. La Turquie a donc tout intérêt, pour prouver son poids stratégique à ses alliés de l’Otan de mener à bien cette mission. A l’inverse, pour démontrer à la Russie, avec laquelle elle est en compétition pour le leadership en mer Noire, tout son potentiel stratégique – comme lors de la Guerre froide lorsqu’elle eut à s’opposer aux revendications soviétiques sur les détroits – elle se doit de s’illustrer dans une position consensuelle vis-à-vis des pays riverains de la mer.

Pour certains observateurs, la mer Noire étant l’un des pré-carrés de la Turquie, ce pays ne souhaite pas l’intervention d’une opération type « Active Endeavour » menée par l’Otan. D’où son soutien à l’opposition de la Russie sur la création d’une force de l’Otan en mer Noire. Pour citer un observateur du Programme de Sécurité en mer Noire de l’université d’Harvard, Vladimir Socor : « La Turquie apparaît renforcée avec un condominium naval turco-russe en mer Noire ». En effet, cette entente russo-turque se concrétisa le 25 février 2006 par la visite de la flotte russe dans le port d’Istanbul, soit le plus grand déploiement naval depuis 27 ans dans les eaux territoriales turques, et ce dans le cadre de l’opération « Black Sea Harmony ». La Roumanie et la Bulgarie, qui ont rejoint l’Otan en 2004, continuèrent elles aussi à contribuer aux missions de la BLACKSEAFOR et ne soulevèrent pas d’objection à la fermeture des détroits à la flotte de l’Otan. On peut penser que cette entente avait été initiée pour fermer, aux tentatives de l’Union européenne et des Etats-Unis, le règlement des problèmes internes aux Etats participants, et ce même si ces derniers n’étaient pas situés sur les côtes (Ossétie et Abkhazie en Géorgie, Kurdistan en Turquie) et une extension à l’influence de la Russie (présence dans une partie de la Moldavie, la Transnistrie, et les récentes tensions entre la communauté russophone et les tenants de la Révolution Orange en Ukraine).

Pour un processus d’intégration pérenne ?

Depuis 2006, peu de choses se sont passés. L’objectif de combler le fossé entre une simple coopération et une coopération militaire multilatérale ambitieuse n’a pas été rempli : les conflits régionaux n’ont pas été réglés et les efforts déployés par les six voisins de la mer Noire pour contribuer à leurs résolutions ont été minimes. De plus, les actions souffrent d’un trop grand déficit en information. Par exemple, le site Internet n’est pas à jour, les dernières informations remontant à janvier 2006.

Aujourd’hui, les seules actions médiatiques sont les visites des bateaux dans les ports. Au début de l’année 2007, la Russie, alors placée au commandement de la BLACKSEAFOR du fait du roulement imposé par l’accord, proclama une visite de l’escadre dans le port de Pylos, en Grèce et, en accord avec la Turquie, annonça que la force était prête à des exercices conjoints avec « Active Endeavour ». Mais les Etats participants n’y voient qu’un moyen d’afficher leurs bonnes volontés à travailler ensemble, sans exercices concrets réels intériorisés par l’opinion publique comme une convergence commune vers un rapprochement sous-régional. Les manœuvres militaires sont d’excellentes façon d’améliorer l’interopérabilité des forces maritimes de ces pays, mais nullement de résoudre les problèmes mutuels qu’ils connaissent.

Toutefois, le refus, lors du sommet de l’Otan à Bucarest début avril 2008, d’élargir à la Géorgie et à l’Ukraine l’Alliance atlantique a marqué une étape. Il semble qu’il y ait ici une fenêtre d’opportunités pour la Russie et la Turquie – moteur du processus de la BLACKSEAFOR – pour attirer à eux ces Etats riverains afin d’affirmer leurs rôles de puissances régionales. S’il est certain que l’intégration de la Géorgie et de l’Ukraine se fera quand même, malgré les oppositions de la Russie, le processus de coopération devra se poursuivre parallèlement.

 

 
 
 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • Le site officiel de la BLACKSEFOR (en turc et en anglais) 

À lire

  • Stephen Blank, “Security in and around the Black Sea: Is a Virtuous Circle Now Possible ?”, Mediterranean Quarterly, volume 16, n°3, Eté 2005, p.44-66
  • Ivanna Klympush-Tsintsadze, “Cooperative efforts in the Black Sea region”, dans The Black Sea region: cooperation and security building, sous la direction d’Oleksandr Pavliuk et Ivanna Klympush-Tsintsadze, M.E. Sharpe, New York City, 2004
  • Andrei Maslov, “Naval Cooperation in the Black Sea”, International Affairs, volume 48, n°4, 2002, p. 53-58
  • E. B. RUMER et J. SIMON, “Toward a Euro-Atlantic Strategy for the Black Sea Region”, Occasional Paper 3, Institute for National Strategic Studies, Washington D. C., Avril 2006
  • D. J. Smith, “Turkey needs to let NATO safeguard the Black Sea”, Jane’s Defence Weekly, 12 Octobre 2005

Source image: Album officiel des rencontres de la BLACKSEAFOR

 
 

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