Compte rendu du café européen de mars 2008 - Stratégie de Lisbonne et croissance

Par Sara Pini | 3 avril 2008

Pour citer cet article : Sara Pini, “Compte rendu du café européen de mars 2008 - Stratégie de Lisbonne et croissance”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 3 avril 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/453, consulté le 14 août 2022

mep.jpgLe café européen qui s’est tenu le 20 mars 2008 à la Maison de l’Europe de Paris s’est intéressé au débat sur la stratégie de Lisbonne et vue des nouveaux Etats membres. Celle-ci voulait faire de l’Europe la zone la plus compétitive au monde à l’horizon 2010. Alors qu’elle arrive à échéance, la croissance européenne ne devrait pourtant s’élever qu’à 1,8% en 2008 et la place de l’Europe dans la mondialisation apparaît plus que jamais incertaine. C’est donc la question de la pertinence du modèle qui est posée.

mep.jpg La stratégie de Lisbonne voulait faire de l’Europe la zone la plus compétitive au monde à l’horizon 2010. Ses moyens : des réformes structurelles engagées de façon décentralisée par les différents Etats membres.

 

Alors qu’elle arrive à échéance, la croissance européenne ne devrait pourtant s’élever qu’à 1,8% en 2008 et la place de l’Europe dans la mondialisation apparaît plus que jamais incertaine. C’est donc la question de la pertinence du modèle qui est posée.

 

Pourtant, alors que certaines économies plutôt atones tirent à la baisse la moyenne européenne, d’autres sont particulièrement dynamiques : c’est notamment le cas de certains nouveaux Etats membres dont la croissance annuelle s’élève à plus de 5%. Cet écart se retrouve aussi au niveau de la mise en œuvre des réformes : certains pays sont en bonne voie pour remplir les objectifs fixés par l’agenda de Lisbonne, d’autres ont accompli des progrès considérables, alors que des pays comme la France restent à la traîne.

 

C’est pourquoi le café européen qui s’est tenu le 20 mars à la Maison de l’Europe de Paris s’est intéressé au débat sur la stratégie de Lisbonne et sur la croissance vu des nouveaux Etats membres.

 

Bilan de la stratégie de Lisbonne : enjeux et blocages

Sylvie Goulard, présidente du Mouvement européen-France, son Excellence l’Ambassadeur de Slovaquie Ján Kuderjavy et André-Luc Molinier, de la Commission Europe du Medef, nous ont d’abord fait part de leurs opinions sur les résultats et les blocages de la stratégie de Lisbonne.

 

Sylvie Goulard a remarqué que l’on ne manque pas d’analyses sur les blocages de la stratégie, qui sont essentiellement de deux types : un problème de fond, parce qu’au fil des années la stratégie s’est diluée et les efforts se sont éparpillés ; et un problème de méthode, car elle est tombée dans la trappe de la subsidiarité. La MOC (Méthode Ouverte de Coordination), qui, d’après elle, « n’est pas vraiment une méthode, n’est pas très ouverte et ne coordonne pas grande chose », consentit en effet des rapprochements et des échanges de bonnes pratiques, mais elle ne fait pas le poids par rapport à l’enjeu de la place de l’Europe dans le monde. Ce dont on a besoin, c’est de moyens plus contraignants, qui nous obligent à travailler davantage au niveau européen. Ce ne sont donc pas les outils d’information qui manquent, mais une orientation et un leadership politique.

 

Il est aussi important d’impliquer la société civile, pourvu que ce soit dans un cadre où elle peut dialoguer avec l’expertise, pour qu’il ne remonte pas d’elle que des récriminations et une volonté de sauvegarder des acquis. La Convention sur l’avenir de l’Europe a représenté un exemple positif dans ce sens, parce qu’elle a permis la socialisation des élus nationaux sur des questions complexes comme celles européennes.

 

Tirer les conséquences de ces analyses n’est toutefois pas évident, car les gouvernements préfèrent souvent faire croire que c’est l’Europe qui décide sur ces questions, afin d’en faire un bouc émissaire, tout en s’attribuant le mérite des avancées que l’on obtient grâce à la coopération au niveau européen. Toutefois, comme le fait remarquer André-Luc Molinier, les rapports permettent de soulever des questions, mettre les politiques devant leurs responsabilités et sensibiliser l’opinion publique.

 
 

M Kuderjavy relativise de son côté l’impact de la stratégie de Lisbonne (qu’il définit comme utopique) sur les nouveaux Etats membres, car, s’il est vrai qu’ils sont plutôt dynamiques, cela est principalement dû à un effet de rattrapage et les chiffres positifs concernant le taux de croissance ou l’état des finances publiques sont compensés par ceux plutôt négatifs concernant le chômage et le PIB.

 

La stratégie de Lisbonne a probablement eu un effet de catalyseur, mais des réformes fondamentales avaient déjà été entreprises dans les années 1990, au moment de la transition politique, sociale et économique. Ces réformes ont touché tous les domaines, avec de lourdes conséquences sociales dans un premier temps, mais face à la gravité de la situation le pays ne pouvait pas faire autrement : la décision du Conseil de Luxembourg de 1997 de ne pas inclure la Slovaquie dans le premier groupe de pays destinés à l’élargissement a eu un impact décisif, en obligeants les citoyens à prendre conscience de la gravité de la situation. Il y avait donc une convergence entre les stratégies économiques poursuivies par les PECO et celle que les Quinze avaient consacrée avec la déclaration de Lisbonne.

 

Le changement s’est toutefois concentré sur les domaines qui génèrent de la richesse, alors que recherche, éducation et science ont été délaissées jusqu’à ce que la situation économique commence à s’améliorer et constituent encore des points faibles pour le pays.

 

André-Luc Molinier considère de son côté que l’objectif d’une Europe compétitive et d’un équilibre entre croissance, emplois et cohésion sociale est encore valable. Les nouveaux membres, mais aussi l’Espagne et l’Allemagne, ont su réformer, tout en respectant le Pacte de stabilité, contrairement à la France qui l’avait pourtant gravé dans le marbre avec le référendum sur Maastricht. Le problème est d’une part l’ignorance du processus en France et d’autre part l’ambiguïté de la stratégie, qui ne tranche pas entre la notion anglo-saxonne de compétitivité, qui doit déjà commencer entre Européens, pour bien les outiller face à la concurrence mondiale, et celle française, qui vise l’harmonisation.

Des pistes pour l'après Lisbonne : solidarité et benchmarking

 

La situation économique et sociale de l'Europe a considérablement évolué depuis Lisbonne, ainsi que le fait remarquer le représentant du Medef, et le rapport Cohen-Tanugi doit en tenir compte : il y a eu l’approfondissement de la mondialisation, la crise financière et surtout un engagement fort de l’Europe sur les questions de l’énergie et du climat, des décisions structurantes pour les acteurs économiques car elles supposent des investissements lourds, alors qu’on n’a pas parallèlement défini une stratégie économique et industrielle correspondante.

Sylvie Goulard a anticipé, tout en gardant une certaine discrétion, les conclusions de ce nouveau rapport, qui tranche plutôt en faveur de l’école anglo-saxone le débat sur la compétitivité et souligne le besoin de relancer les investissements en R&D, notamment pour la recherche privée (en simplifiant le dépôt des brevets

[1]

), d’aller vers un système de flexisécurité en ce qui concerne le marché du travail, de miser encore sur la production industrielle et de mettre en cohérence les instruments existant de compétitivité externe : protection contre les fonds souverains, révision de la PAC et accès au marché des services.
 
 

Nos intervenants sont d'accord pour affirmer que, pour faire face aux nouveaux défis et dépasser les blocages de la stratégie de Lisbonne, il faut une solidarité active des Etats et un dialogue entre Conseil, Commission et coordinateurs nationaux de Lisbonne. Les Européens, ou même les Occidentaux en général, n’ont en effet plus la place qu’ils avaient sur la scène internationale et ont désormais besoin du soutien des puissances émergentes, mais on ne peut pas les convaincre de l’importance de travailler ensemble si l’Europe elle-même n’arrive pas à trouver une position commune et donne toujours une image de désunion. Or la méthode communautaire, fondée sur la coopération, commence à faire son chemin même en France, qui a plutôt une tradition d’affrontement et de rejet.

Les nouveaux Etats membres ont aussi un rôle à jouer et les entreprises françaises, qui étaient favorables d’abord à l’élargissement et ensuite à l’ouverture des frontières aux travailleurs des ces pays, l’ont bien compris. L’Europe permet en effet de se comparer aux autres, et non plus à soi-même et à son propre passé, ce qui permet d’apprendre de leurs expériences, qui ne sont pas très différentes des nôtres.

L’apport fondamental des PECO est qu’ils nous montrent qu’il n’y a pas de fatalité et qu’on peut construire une situation de compétitivité même en partant de rien. Ces pays, qui ont pris la mesure des changements du monde, ont entrepris des réformes considérables, alors que dans ceux du sud il n’y a pas eu de mobilisation, parce qu’il n’y avait pas de prise de conscience de l’urgence du changement. Même en France, avec un gouvernement qui prône la rupture, il y a eu quelques réformes, mais qui ne sont pas suffisantes.
 
 
 

Une croissance "verte et rose" est-elle possible ?

 

Nos intervenants se sont ensuite penchés sur la question de la possibilité de concilier croissance, protection sociale et soucis environnementaux.

 

Selon Sylvie Goulard, il y a en Europe, sur ces questions, une sensibilité différente que dans les autres continents. Même les nouveaux membres, souvent caricaturés comme ultralibéraux, s’intéressent en réalité à la protection sociale, pourvu qu’on ne la confonde pas avec une simple défense des acquis de certaines catégories privilégiées. Quant aux questions climatiques, l’idée qu’on ne puisse efficacement les traiter qu’au niveau européen commence à faire son chemin même en Grande Bretagne.

 

Pour construire un consensus, il faut toutefois comprendre les raisons des autres. Ainsi, ce n’est pas acceptable que la France donne des leçons au reste d’Europe, en présentant le nucléaire comme une énergie verte et en stigmatisant les oppositions, alors que le parc nucléaire français a été créé pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la protection du climat. En même temps, Allemagne, Autriche et Italie sont très réfractaires au nucléaire, mais elles continuent d’acheter de l’énergie en France. Il faut donc être ouvert au dialogue et se poser des questions concrètes sur le traitement des déchets, les alternatives énergétiques et les économies d’énergie, mais aussi sur la dépendance énergétique de pays pas toujours très démocratiques.

 

Sur ces dossiers, on est en train d’avancer au niveau européen, notamment avec le paquet énergie-climat

[2]

, qui prévoit d’ici 2020 une réduction de 20% des émissions de CO2, une augmentation de 20% de l’efficacité énergétique et 20% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique (le « 3 fois 20 »). Il faut toutefois des accords internationaux, car la croissance verte coûte et on ne peut pas laisser à nos entreprises seulement les désavantages.

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[1]

L’accord de Londres de 2000 sur le brevet européen, qui entrera en vigueur en mai suite à la ratification française, va dans ce sens.

[2]

Qui comprend 3 propositions : celle pour une directive relative à la promotion de l'utilisation de l'énergie produite à partir de sources renouvelables (COM (2008) 19/1), celle pour une directive modifiant la directive 2003/87/CE afin d’améliorer et d’étendre le système communautaire d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre (COM (2008) 16/1) et celle pour une décision relative à l'effort à fournir par les États membres pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre afin de respecter les engagements de la Communauté en matière de réduction de ces émissions jusqu'en 2020 (COM (2008) 17/1).

 

Sylvie Goulard est présidente du Mouvement européen-France
Son Excellence Ján Kuderjavy est Ambassadeur de Slovaquie en France
André-Luc Molinier est membre de la Commission Europe du MEDEF
Le débat était modéré par Thomas Kurkdjian
 

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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Le dossier : " Révision de la stratégie de Lisbonne et croissance en Europe : cap à l'Est !" (mars 2008)
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La Méthode Ouverte de Coordination : atout ou leurre ?
   
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Sur Internet
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Rapport Attali pour la libération de la croissance française
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Rapport d'étape de la commission Cohen-Tanugi "L'Europe dans la mondialisation"
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Conclusions du Conseil européen de mars 2008