Compte-rendu du café européen de janvier 2008 - "la présidence slovène, l'UE et les Balkans"

Par Sara Pini | 30 janvier 2008

Pour citer cet article : Sara Pini, “Compte-rendu du café européen de janvier 2008 - "la présidence slovène, l'UE et les Balkans"”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 30 janvier 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/409, consulté le 14 août 2022
ambassade_slovnie.jpg Le 24 janvier 2008, l’Ambassade de Slovénie a accueilli le Café européen de Nouvelle Europe portant sur la Présidence slovène de l’Union européenne. A côté de S.E. M. Janez Sumrada, Ambassadeur de Slovénie en France, Joseph Krulic, agrégé d’histoire, spécialiste des Balkans et Jean-Arnault Dérens, historien et rédacteur en chef du Courrier des Balkans, ont exposé leur point de vue sur la responsabilité qui pèse sur ce pays modèle, premier des nouveaux Etats membres à assumer cette charge, premier à adopter l’euro et désormais membre de l’espace Schengen.
ambassade_slovnie.jpg Le 24 janvier 2008, l’Ambassade de Slovénie a accueilli le Café européen de Nouvelle Europe portant sur la Présidence slovène de l’Union européenne. A côté de Son Excellence Monsieur Janez Sumrada, Ambassadeur de Slovénie en France, Joseph Krulic, agrégé d’histoire, spécialiste des Balkans et président de l’Afebalk (Association française d’études sur les Balkans) et Jean-Arnault Dérens, historien et rédacteur en chef du Courrier des Balkans, ont exposé leur point de vue sur la responsabilité qui pèse sur ce pays modèle, premier des nouveaux Etats membres à assumer cette charge, premier à adopter l’euro et désormais membre de l’espace Schengen.

La Présidence slovène de l’Union présente un caractère symbolique puissant, puisque, outre à accroître la visibilité d’un pays assez méconnu du public français, elle consacre la reconnaissance européenne de la capacité de cet Etat à gérer non seulement ses propres affaires mais aussi celles de l’Union européenne.
Le programme slovène semble réaffirmer la volonté, tant slovène qu’européenne, de s’impliquer durablement dans la région du Sud-est de l’Europe. La Slovénie promeut ainsi l’intégration rapide des Etats candidats, en premier lieu celle de la Croatie, et encourage la stabilisation politique et le développement économique des Balkans occidentaux, notamment en tentant de trouver une issue positive à la question du Kosovo, dont le destin occupe largement la scène politique européenne.

L’Ambassadeur Sumrada a présenté les priorités du gouvernement et les attentes de la société slovène pour cette Présidence de l’UE

Monsieur l’Ambassadeur a introduit le débat en soulignant comment son pays, depuis l’indépendance en 1991, a affiché une volonté pro-européenne forte et précoce : la Slovénie a entamé dès la moitié des années 1990 les négociations d’adhésions, qui ont aboutit le 1er mai 2004 et a depuis repris tout l’acquis communautaire, en devenant partie aussi bien de l’Eurozone que de Schengen.
Bien que l’Ambassade n’ait pas reçu beaucoup d’échos de la part de la société civile, l’accès à la Présidence de l’UE constitue un élément de fierté pour les Slovènes, qui s’attendent à ce que le pays s’affirme davantage sur la scène européenne.

La première priorité de la Présidence slovène est la ratification du Traité de Lisbonne, qui introduit d’importantes innovations institutionnelles. Selon Monsieur l’Ambassadeur, la ratification par le Parlement slovène, prévue pour le 29 janvier, devrait avoir lieu de façon rapide et sans problèmes, probablement en une seule séance, tous les partis, aussi bien ceux de la coalition gouvernementale que de l’opposition, étant très europhiles.
L’Ambassadeur a rappelé que vingt pays prévoient une ratification dans la première moitié de 2008 et que la plupart des autres vont s’y atteler sous la Présidence française. On peut donc être optimiste et s’attendre à ce que le processus se termine avant la fin de l’année et que le Traité puisse entrer en vigueur le 1er janvier 2009 ou en tout cas, ce qui est fondamental, avant les élections européennes de juin 2009. La seule incertitude réside dans le vote irlandais, où le gouvernement est tenu par la loi de faire un référendum, procédure toujours imprévisible.

La relance de la stratégie de Lisbonne constitue la deuxième priorité : l’éventuelle introduction de nouveaux objectifs et surtout l’adoption des « lignes directrices intégrées » pour la croissance et l’emploi, au printemps.
Il y a ensuite le paquet énergie-climat de la Commission, dont la Slovénie souhaite une adoption rapide, au plus tard au début de la Présidence tchèque, ainsi que le défi constitué par l’année européenne du dialogue interculturel.
Monsieur l’Ambassadeur a enfin évoqué la question qui allait constituer le centre des débats, c'est-à-dire la situation dans les Balkans et leurs perspectives d’adhésion.

Joseph Krulic a exposé son point de vue de croato-slovéne sur les relations entre les deux pays et sur la région appelée de façon simplificatrice « Balkans » par les occidentaux

M. Krulic, né d’un père croate et d’une mère slovène à la frontière entre les deux pays a affirmé que la Slovénie a intérêt à promouvoir la candidature européenne de la Croatie, ce pays avec qui elle a certes des différends mais aussi un long passé commun.
Il reste entre les deux pays des contentieux, frontaliers et technico-financiers, mais ils sont en grande partie réglés et un seulement cristallise l’imagination : la frontière maritime, c'est-à-dire le découpage des eaux territoriales, dans le golfe de Piran. Il y avait bien eu un accord politique en juin 2001, mais il n’a pas été ratifié par les Parlements, ni bien accueilli par les opinions publiques. Les deux Etats sont toutefois d’accord pour régler ce conflit par une procédure juridictionnelle, probablement la Cour Internationale de Justice. L’adhésion à l’UE implique en effet que tous les contentieux doivent se résoudre par voie politique ou juridique.

Les Français, comme la plupart des Occidentaux, ont tendance à placer l’ensemble des Etats issus de la dissolution de la Yougoslavie dans la catégorie d' « Etats balkaniques ». En réalité, la Slovénie n’est pas balkanique et la Croatie ne l’est pas pour l’essentiel et surtout elle dénie cette affiliation, malgré son implication dans les affaires bosniaques ; les seuls qui acceptent cette dénomination sont les Bulgares. Les « Balkans » sont en réalité une catégorie née dans l’imaginaire occidental lors de la décomposition de l’empire ottoman ; Claudio Magris soutient même que la Slovénie est l’idéaltype, voire la caricature, de l’Etat d’Europe centrale, très ancré dans son passé Habsbourgeois.
Son inclusion dans l’ex-Yougoslavie a toutefois créé une histoire commune avec les pays balkaniques. De plus, dans la perception française, très statocentrique, il y a un obstacle épistémologique qui rend difficile à comprendre que la Slovénie et la Croatie aient été des nations avant de devenir un Etat. Ceci est encore plus vrai pour la Slovénie, qui avant 1991 n’avait jamais connu d'Etat, une personnification juridique, contrairement à la Croatie.
Le concept de nation ethnique ou de Kulturnation à l’allemande est souvent perçu comme une menace en France, mais il n’a pas empêché à la Slovénie à l’Allemagne d’être des Etats démocratiques et est de plus très diffusé, non seulement en Europe centrale, mais aussi dans les pays baltes et nordiques. La France constitue à cet égard une exception : Espagne et Grande-Bretagne partagent en effet la même notion de l’Etat, mais il s’agit tout de même d’Etats multinationaux.

Jean-Arnault Dérens est revenu plus particulièrement sur la situation du Kosovo et les possibilités de sortie de la crise

Pour M. Dérens, la situation actuelle de blocage, au Kosovo, est plus dangereuse que jamais, pour la région et pour l’Europe, et il faut être prudents avant d’avancer un calendrier, car les diplomates occidentaux avaient déjà dit, en 2006, que la crise aurait été réglée rapidement.
Le Kosovo a respecté la requête occidentale de ne pas déclarer l’indépendance avant les élections serbes, pour éviter que celles-ci soient remportées par les nationalistes de Nikolic, mais cela ne changerait pas grande chose, parce que Tadic aussi veut garder le Kosovo ; la seule différence est son attitude envers l’Europe.
Cette position est difficile à tenir, face à une éventuelle reconnaissance européenne du Kosovo, mais une perspective d’adhésion accélérée en échange de l’indépendance kosovare n’est pas non plus viable, car la Serbie ne veut pas « vendre » le Kosovo et les Européens, notamment les Hollandais, refusent d’oublier des règles sur lesquelles on a beaucoup insisté, et subordonnent donc l’adhésion serbe à sa coopération avec le TPIY.
Tous les termes de l’alternative se révèlent également dangereux : si on continue avec le statu quo, on risque une explosion politico-sociale, des violences au Kosovo et aux frontières ; d’autre part, une déclaration d’indépendance reconnue par les Européens rendrait difficile le déploiement de la mission européenne, d’autant plus qu’elle devrait s’inscrire dans le cadre de la résolution 1244 et Ban ki-moon ne semble pas vouloir interpréter cette dernière dans ce sens, pour ne pas contrarier la Russie et la Chine.
Le risque est notamment celui d’un effet domino : la sécession des Serbes du Kosovo au sud et au nord, la guérilla en Macédoine et l’aggravation des risques pour la Bosnie, où les institutions ne fonctionnent pas ; la crise cyclique que ce pays connaît pourrait se représenter en mars, après l’accalmie actuelle, et il n’y a pas de projet politique de prévention.
Les diplomates occidentaux ont fait l’erreur de sous-estimer à la fois l’ampleur des divisions européennes, la capacité de réaction de la Serbie et la fermeté de la position russe, en considérant que la Russie n’avait pas de véritable intérêt dans l’intégrité territoriale de la Serbie et qu’elle aurait fait connaître les termes du deal. Or, forte de la puissance économique que lui garantit la hausse des cours du pétrole, la Russie a décidé de montrer les muscles. M. Dérens espère que la crise pourra trouver une solution pendant la Présidence slovène, car la Slovénie connaît mieux la situation et est mieux écoutée dans la région que la France.

Les trois intervenants ont ensuite délivré leur opinion sur la viabilité des Etats de la région et leurs perspectives européennes

M. Dérens souligne d’abord que, bien que des Etats plus petits que le Monténégro et avec plus de communautés que la Bosnie se portent bien, ces pays ont beaucoup de difficultés. Quant au conflit territorial sur le Kosovo, on ne peut pas trouver une solution à même de satisfaire aussi bien les Albanais que les Serbes. Refaire les frontières, même de façon négociée, est dangereux, et de plus anachronique, alors qu’en Europe elles sont en train de tomber.
La seule solution est l’intégration européenne, ce qui, même si on décidait d’intégrer demain l’ensemble des Balkans, aurait un coût modeste, inférieur en tout cas au prix de l’insécurité et des missions européennes dans la région. Déjà, au sommet de Thessalonique, on avait affirmé que tous ces Etats avaient vocation à rentrer dans l’UE ; il faut maintenant se doter d’instruments de préadhésion spécifiques, d’un calendrier précis (avec des échéances et un cahier des charges propres à chaque Etat) et de moyens financiers à la hauteur.

Joseph Krulic estime toutefois que l’adhésion à l’UE n’est pas le seul mécanisme disposé à résoudre la crise dans les Balkans, d’autant plus que la mécanique communautaire d’examen de chaque candidature individuelle (les mécanismes régionaux n’étant qu’une phase de transition), le refus d’augmenter le budget communautaire et la prévision, en France, d’un référendum pour ratifier toute nouvelle adhésion (après celle de la Croatie) constituent autant d’indices contraires à la perspective d’une adhésion massive. L’Ambassadeur soutient par contre la position de Dérens, en affirmant que, si on n’est pas capable de stabiliser la région toute entière avec l’ouverture d’une perspective européenne, on aura un « abcès enclavé » à l’intérieur de l’UE.

Au-delà de la viabilité politique, il reste le problème de la souveraineté économique limitée du Kosovo : ce pays ne compte en effet que 2 millions d’habitants, a un taux de chômage de 60% et son économie se fonde presque exclusivement sur le lignite ; dépendant des aides étrangères, la quasi-totalité de ses immeubles et entreprises sont de la propriété de l’église orthodoxe et du gouvernement serbe et il se trouve enfin dans une position marginale par rapport aux axes structurants, toutes les communications étant orientées vers la Serbie et la Macédoine. Le seul rôle imaginable pour le Kosovo est donc celui de pont entre ces deux pays.

Répondant à une question du public, M. Krulic affirme que la singularité serbe vient de la différente réponse à la domination ottomane : alors que celle-ci a eu des effets civilisateurs là où elle a été acceptée, en Bosnie, Bulgarie et Albanie, elle a au contraire donné naissance, en Serbie, Monténegro et Herzégovine occidentale, à une tradition de violence politique, qui s’est certes traduite dans une résistance à toute sorte d’oppresseur, mais qui s’oppose aussi à l’intégration des normes de l’Etat de droit et au compromis dans la vie politique. Les Serbes de Voïvodine, restés en dehors de l’empire ottoman, ont quant à eux connu une évolution occidentale.

L’Ambassadeur a enfin rassuré l’audience en rappellent que les préparatifs pour la Présidence slovène ont duré trois ans et que l’administration, qui avait déjà acquis un certain savoir-faire dans la période de préadhésion, s’est donc bien préparée du point de vue mental, sans compter avec le fait qu’il y a déjà eu des pays plus petits qui ont assumé cette fonction.

Pour aller plus loin :

 
 
 
site20x20.png Sur Nouvelle Europe
site10x10.png
Notre dossier consacré à la présidence slovène de l'Union européenne : " Balkans, présidents ! La présidence slovène de l'UE"
site10x10.png
Pourquoi les Russes refusent l'indépendance du Kosovo
site10x10.png
Le contentieux slovéno-croate de la Baie de Piran
   
site20x20.png Ailleurs sur Internet
site10x10.png
Le site de la présidence slovène de l'Union européenne
site10x10.png
Le site du Courrier des Balkans
site10x10.png
Le portail de l'association française d'études sur les Balkans (Afelbak)
Photo : hall de l'ambassade de Slovénie, Nouvelle Europe