Eurobilan : une monnaie unique entre méfiance et succès

Par Adrien Fauve | 8 janvier 2008

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Eurobilan : une monnaie unique entre méfiance et succès”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 8 janvier 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/380, consulté le 08 décembre 2022

euroanalyse Six ans après son introduction en espèces sonnantes et trébuchantes, neuf ans après son introduction sur les marchés financiers, il paraît utile de dresser un bilan de la monnaie unique européenne, aussi bien dans les pays de la zone euro que sur les places financières internationales.

euroanalyse Six ans après son introduction en espèces sonnantes et trébuchantes, neuf ans après son introduction sur les marchés financiers, il paraît utile de dresser un bilan de la monnaie unique européenne, aussi bien dans les pays de la zone euro que sur les places financières internationales.

Ce dernier se fait l’écho d’un paradoxe : après cinq ans d’utilisation, il apparaît, au regard de certains sondages réalisés par la Commission européenne, que l’euro n’a pas convaincu les citoyens des 12 pays de la zone euro, rejoints le 1er janvier 2007 par les Slovènes, puis en 2008 par Chypre et Malte. Les usagers de l’euro sont désormais au nombre de 318 millions. Depuis son introduction sur les marchés financiers en 1999, la position internationale de l’euro s’est renforcée : augmentation de la part de l’euro dans les réserves de change des banques centrales et hausse sensible de sa valeur (+ 14 % en 2006), notamment par rapport au dollar. Sur les places financières internationales, l’euro est désormais considéré comme une devise globale forte.

Au sein même de la zone euro, la monnaie unique inspire méfiance aux consommateurs

A de rares exceptions près, l’euro n’a pas convaincu les citoyens de la zone depuis son introduction en pièces et billets. L'accueil favorable – presque ludique – que la population a réservé aux billets et pièces en janvier 2002 semble remis en cause. La monnaie unique suscite méfiance, déception et récriminations chez les consommateurs de la zone euro. Sa popularité est nettement retombée depuis 2002.

Ce constat relève pourtant du paradoxe : la mission première de la Banque centrale européenne (BCE) est de garantir la stabilité des prix. Or, les consommateurs dans la zone euro semblent nombreux à se plaindre d’une hausse du coût de la vie (on pense notamment aux slogans de campagne sur la lutte contre « la vie chère »).

Le passage à la monnaie fiduciaire a profité aux commerçants, qui ont pu arrondir leurs prix « à la décimale supérieure ». En 2001-2002, on note pour la France une hausse de 5.2% pour les produits de grande consommation alors que l’inflation était évaluée à 1,4% par l'INSEE. Selon un sondage TNS SOFRES, 57% des sondés considèrent aujourd’hui l’adoption de l’euro comme une mauvaise chose pour eux-mêmes et 64% lui imputent la baisse de leur pouvoir d’achat.

Toujours selon l’INSEE, la tasse de café aurait augmenté de près de 45% depuis 2001, la baguette de pain d’environ 40%. Les sondages reflètent les réactions négatives des opinions publiques. L’impression d’une hausse des prix domine lorsqu’il est question de la monnaie unique. 90% des Allemands estimeraient en effet que les prix ont plus augmenté que le taux officiel d’inflation. Des sentiments du même type ont poussé Umberto Bossi, Président de la Ligue Nord en Italie, à fustiger violemment l’euro et à réclamer un retour à la lire en 2005 !

D’après une étude Eurobaromètre, 78% des personnes interrogées dans la zone euro estimeraient que la monnaie unique est responsable de la hausse des prix. Dans les pays entrés dans l’UE en 2004 et se préparant à une introduction de la monnaie unique : seulement 38% des gens sont favorables à l’euro.

Ce faisant, quelques points positifs sont malgré tout associés à l’euro :

  • 1. Il facilite les échanges à l’intérieur de la zone euro 
  • 2. Il a permis une harmonisation des prix 
  • 3. Il a rapidement acquis un statut de monnaie internationale

Ce qui se traduit par des réactions favorables en ce qui concerne le tourisme : élimination des risques de change, baisse des coûts de transactions banquières transfrontalières, transparence des prix qui estompe les barrières psychologiques et favorise la concurrence sont autant de bienfaits attribués à l’euro. L'introduction de la monnaie unique aurait fait baisser de 5% le coût des voyages au sein de la zone, elle encouragerait au départ même à l’extérieur de l’espace de l’Union économique et monétaire, et exercerait une pression à la baisse des prix.

Si les enquêtes d’opinion tendent à montrer que l’on reproche à l’euro d’avoir fait monter les prix, cette impression est-elle corroborée par les résultats des études économiques officielles sur l’évolution du coût de la vie ? Peut-on de surcroît rendre l'euro responsable de la hausse des prix de certains biens de consommation courante ?

Malgré des taux d’inflation constants, on parle souvent à tort de l’euro comme un facteur de hausse des prix à la consommation et de baisse du pouvoir d’achat. On observe un écart entre perception subjective du consommateur et réalité statistique objective, entre l’inflation perçue et celle observée. Il est expliqué par des effets d’ordre psychologique. Le sentiment de hausse des prix dépend à vrai dire de la fréquence d’achat de biens et services.

Or, ce sont les produits les plus courants, souvent à petits prix, qui furent l’objet d’arrondis abusifs. A l’inverse, la baisse des prix de produits plus chers et consommés de façon moins régulière (informatique, HiFi-vidéo) n’est pas ressentie car ils sont périodiquement remplacés par des biens plus performants mais qui demeurent au même prix (on peut prendre l’exemple d’un ordinateur de bureau). Les évolutions de prix sont donc plus rapides qu’auparavant ; l’écart entre le prix ressenti et le prix mesuré s’accentue.

Cette hausse de l’inflation perçue, et non de l’inflation observée, pose le problème du poids des insiders. Les prétentions salariales des insiders sont en effet trop élevées pour permettre aux salaires d’être ajustés en fonction de l’inflation réelle, observée, ce qui rejette un peu plus les outsiders.

Les indicateurs sont par eux–même très controversés. Les instituts de sondage n’intègrent pas dans le calcul du pouvoir d’achat les impôts, le loyer, les charges, le transport. Ce « pouvoir d’achat effectif », comprend donc toutes les autres dépenses sur lesquelles les ménages disposent de choix. C’est la raison pour laquelle Dominique de Villepin a demandé en décembre 2006 la création d’un nouvel indice afin de mesurer les dépenses contraintes comme l’eau, l’énergie, le téléphone, les services de communication, qui représentent 36% du budget des ménages.

On note en France, chez certains ménages, une diminution de la consommation liée au manque de repères qui a résulté de l’introduction de l’euro. Les Français, ayant l’impression de mal maîtriser leur nouvelle monnaie, craignent de dépenser trop et modifient leurs habitudes de consommation. Or, le moral des ménages et la confiance en l’avenir sont deux facteurs psychologiques essentiels au redémarrage de la croissance économique. Mais cette diminution de la consommation ne se vérifie pas de façon générale, la consommation globale des ménages ayant progressé de 2,7% en 2006 malgré l’inflation perçue.

Les consommateurs confondent en réalité la hausse des prix de certains biens (pour des raisons autres que l’euro) et les effets de la mise en circulation de l’euro.

Trois indices de prix ont fortement augmenté ces dernières années, ils ne sont pas corrélés à l’euro, mais viennent étayer cette impression de hausse des prix :

  • 1. Hausse des loyers en France, en raison d’un manque de constructions 
  • 2. Hausse du prix du pétrole et des matières premières. Le prix des fruits et légumes est fixé par cotation et est soumis à de grandes variations. Quant au pétrole, l’euro fort permet au contraire de rendre la facture énergétique moins importante
  • 3. Hausse du prix des cigarettes, essentiellement due à des mesures de politiques fiscales 
  • 4. Importante hausse du prix des matières premières à l’été 2007 et donc des biens alimentaires de consommations courantes

Mais les chiffres globaux sur le pouvoir d’achat cachent bien souvent des subtilités dans les évolutions par secteurs. Cette diminution du pouvoir d’achat est essentiellement imputable à des modérations salariales en raison du passage aux 35 heures.

Dernier facteur important qui donne une vision erronée de l’euro, il s’agit de la perte de flexibilité de la politique monétaire (incombant désormais à la BCE), qui rend impossible toute possibilité de dévaluation compétitive : une dévaluation d’une monnaie permet en effet de restaurer temporairement la compétitivité des biens nationaux, favorisant les exportations, alors que le prix des importations augmentera. A terme, les effets bénéfiques de cette opération s’estompent et le pouvoir d’achat des agents s’en trouve diminué.

Mais à l'échelle des places financières internationales, l’euro connaît une certaine fortune

La part de l’euro a fortement augmenté dans les réserves de change des banques centrales depuis son introduction sur les marchés financiers. Initialement introduit sur les marchés financiers en 1999, l’euro a réussi a asseoir sa position internationale face au dollar : il est désormais la deuxième devise de réserve dans les coffres de la planète (Chine et Proche-Orient en particulier). Six ans après son introduction en espèces sonnantes et trébuchantes, l’euro ne cesse de donner tort à tous ceux qui doutaient qu’il parvienne à rivaliser avec le dollar américain ou le yen japonais.

A ce titre, il convient de noter qu’en décembre 2006, les Emirats Arabes Unis ont annoncé qu’ils allaient renforcer l’euro dans leurs réserves, contribuant ainsi un peu plus au mouvement de réallocation des réserves de change dans les pays en développement en faveur de la monnaie unique. Dans les faits, on constate que cette politique ne fera qu’accentuer un mouvement observé depuis plusieurs années.

Après l’Iran qui a également annoncé en décembre 2006 que ses revenus extérieurs et ses avoirs à l’étranger seraient désormais libellés en euros plutôt qu’en dollars, et les velléités de certains pays asiatiques de le faire, les Emirats Arabes Unis ont annoncé qu’ils allaient remplacer une partie de leurs réserves en dollars par des euros.

Selon des statistiques publiées dans le rapport annuel du Fonds monétaire international de 2006, la part de l’euro dans les avoirs officiels en devises des pays en développement est passée de 19,9 % fin 1999 à 28,8 % fin 2005. Simultanément la part du dollar a régressé de 68,2 % à 60,5 %.

Rien de tel dans les pays industrialisés. La part du dollar dans leurs réserves a été maintenue autour de 73 %, tandis que celle de l’euro a été légèrement accrue, passant de 16,1 % à 19,2 % du total. Au total, sur l’ensemble de la planète, la part de l’euro a fortement augmenté dans les réserves de change des banques centrales depuis son introduction sur les marchés financiers. Il y concurrence désormais le dollar. Cette réussite dans la position internationale de l’euro tranche avec sa relative impopularité au sein même des pays de la zone.

Il n’est pas surprenant que la monnaie unique ait meilleure presse à l’étranger qu’au sein même de la zone, quand on sait que le dollar américain a perdu 10 % de sa valeur. L’affaiblissement du dollar, également constaté contre d’autres devises, représente un manque à gagner pour les pays fortement exportateurs. Le cas de la Chine est à ce titre emblématique.

La banque centrale de Chine, première détentrice de réserves au monde avec plus de 1.000 milliards de dollars, essentiellement libellés en dollars, a donc laissé entendre en novembre 2006 qu’elle envisageait une « diversification de ses réserves de change » et qu’elle allait progressivement laisser plus de place à l’euro, tout en se gardant de l’annoncer solennellement, car elle risquerait de précipiter la dépréciation du dollar et donc in fine de ses propres réserves. Howard Archer, expert en économie européenne à l’Institut de réflexion britannique Global Insight, note un sentiment similaire récent au Qatar, en Suède, en Russie ou aux Emirats Arabes Unis. L’Iran a par ailleurs décidé de facturer désormais son pétrole en euro.

Les pays producteurs de pétrole, dont la hausse des cours a contribué à accroître les recettes d’exportation et, par conséquent, leurs réserves en devises, sont dans le même cas. D’où le désir de diversifier leurs avoirs et de moins dépendre d’une seule devise. Dans l’ensemble des pays de l’OPEP, la part de dépôts libellés en dollars est ainsi tombée à 65 % au cours du deuxième trimestre 2006, contre 67 % pendant le premier trimestre, selon la Banque des Règlements internationaux.

Face à un dollar affaibli par le creusement des déficits américains, Peter Morici, professeur à l’Ecole de commerce de l’Université du Maryland, juge que « l’euro est le premier candidat de la diversification ». Mais la suprématie du dollar ne risque rien tant que l’Europe lutte pour relancer sa croissance et avec un chômage élevé, estime-t-il. « En outre, les relations commerciales difficiles de l’Europe avec la Chine, et ses déficits commerciaux, vont s’accroître dans les années à venir, laissant planer le doute sur la compétitivité à long terme de l’euro face au dollar », ajoute-t-il.

L’euro se renforce dans sa parité face au dollar et limite ainsi la hausse des prix du pétrole et le coût des importations. Lors de son introduction sur les marchés financiers, l’euro a sans cesse reculé vis-à-vis du dollar jusqu’au début 2002. Puis de 2002 à 2006, l’euro s’est apprécié de façon impressionnante par rapport au dollar, atteignant puis dépassant le taux 1-1 en 2002. Selon les sondages, environ 30% des européens savent que l’euro vaut d’avantage que le dollar et qu’ils disposent ainsi d’un avantage en terme de pouvoir d’achat.

L'euro fort, frein aux exportations ?

De nombreux hommes politiques français ont fustigé ces derniers temps « l’euro fort », qui dégraderait la compétitivité de nos exportations. Il faut cependant noter que les deux tiers des exportations françaises se font à destination de la zone euro. Elles circulent donc sans frais et sans risque de change, profitant au contraire de la présence de l’euro. On peut également noter que l’Allemagne, dans les mêmes conditions, enregistre un excédent de sa balance commerciale de l’ordre de 158 milliards.

L’euro permet en outre de faire baisser le prix des importations facturées en dollars. Ce qui concerne tout particulièrement le ravitaillement en pétrole. Ainsi, Joaquim Almunia, commissaire aux affaires monétaires, a souligné les avancées de l’euro. Selon lui, l’euro protège la zone de crises de change, permet de diminuer le prix des biens importés et la progression des investissements en zone euro, ce qui réduit la dépendance de la zone par rapport à l’extérieur.

Les raisons de la faiblesse du dollar par rapport à l’euro tiennent tout autant à la confiance des places financières pour l’euro qu’à leur méfiance vis-à-vis des déficits américains.

La BCE est souvent la cible de vives critiques. « L’euro fort » minerait aux yeux de certains la compétitivité européenne face à un dollar faible. Mais bien plus que la progression de l’euro, c’est la considérable dégradation du dollar qu’il convient de noter, principalement en raison des « déficits jumeaux » des Etats-Unis qui font douter les investisseurs. Le déficit des Etats-Unis est à la fois externe (déficit de la balance des paiements) et interne (budget fédéral). Les indicateurs montrent que ces déficits vont plutôt s’aggraver qu’être résorbés.

La chute progressive du dollar a cependant été enrayée par les interventions massives des banques centrales asiatiques, sans lesquelles cette chute n’aurait été des plus spectaculaires. Une telle intervention s’explique par la peur de voir la valeur des réserves nationales s’effondre.

Le raisonnement paraît simple : chacun détenant une part importante de dollars, personne n’a intérêt à le voir se déprécier de façon excessive. Ainsi les pays de l’OPEP ne facturent pas le pétrole en euro, malgré la faiblesse du dollar et le risque de change induit.

Notons en dernier lieu que l’euro a permis une certaine stabilité monétaire. Gageons que de nombreuses dévaluations et réévaluations auraient été effectuées par des pays de la zone euro s’ils avaient conservé leurs monnaies nationales faibles.

Les marchés financiers perçoivent donc l'euro de façon plus positive que les consommateurs qui en font un usage quotidien sur le vieux continent. Face à ce hiatus dommageable à la monnaie unique, les autorités monétaires européennes (la BCE pour l'essentiel) doivent accroître la transparence de leurs décisions et acquérir une plus grande crédibilité auprès du public. Ce qui permettrait de mieux faire accepter l’euro par les citoyens et de favoriser une meilleure perception des bienfaits de la monnaie unique.

Mais il revient également aux autorités nationales des pays de la zone de ne pas attribuer à l’euro - par opportunisme oratoire - les mauvaises performances de leurs économiques nationales. La monnaie unique ne doit pas être un « bouc émissaire », servant de repoussoir aux discours politiques, surtout en période électorale. La crédibilité interne et externe de l’euro est à ce prix.

 

Pour en savoir plus :

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La Slovaquie, la BCE et Sarkozy
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Zone Euro : tour d'horizon géographique de la monnaie commune
   
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"Euro et Gouvernance Economique", Cahiers Français n°319, La Documentation Française, mars-avril 2004

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"Hausse de l'euro et des matières premières - Rapport annuel de la Banque de France", Problèmes Economiques n°2935, la Documentation Française, 2007
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"L'euro : réussite ou échec", Questions Internationales n°17, La Documentation Française, janvier-février 2006