Brice Couturier : "A l'Est, la 'Libération' eut un goût amer"

Par admin | 9 décembre 2007

Pour citer cet article : admin, “Brice Couturier : "A l'Est, la 'Libération' eut un goût amer"”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 9 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/366, consulté le 20 novembre 2018
25000015-photobio1opinionBrice Couturier était l'invité de notre café européen de novembre 2007 sur la mémoire. Producteur sur France Culture et professeur associé de sciences politiques à l’Université de Marne-la-Vallée, il a longtemps vécu en Pologne où il a été professeur.
C'est le regard d'un familier des questions de mémoire à l'Est qu'il avait développé lors d'une intervention remarquée à l'ambassade d'Estonie. Il y revient pour Nouvelle Europe. 
25000015-photobio1opinionBrice Couturier était l'invité de notre café européen de novembre 2007 sur la mémoire. Producteur sur France Culture et professeur associé de sciences politiques à l’Université de Marne-la-Vallée, il a longtemps vécu en Pologne où il a été professeur.
C'est le regard d'un familier des questions de mémoire à l'Est qu'il avait développé lors d'une intervention remarquée à l'ambassade d'Estonie. Il y revient pour Nouvelle Europe. 
 
 
Les mémoires s’inscrivent dans des cultures politiques qui interprètent différemment les évènements historiques. Il est impossible de résumer ces cultures politiques, mais disons qu’à l’Ouest, on a eu tendance à adhérer à l’idée (hégélienne) selon laquelle, l’histoire est le tribunal de tous les faits humains et qu’il prononce des jugements définitifs, bref que la victoire couronne le camp qui devait nécessairement l’emporter. D’un autre côté, la culture politique centre-européenne, échaudée par de nombreuses défaites, des victoires sans lendemains, des successions hasardeuses d’évènements contradictoires en vertu desquels les prisonniers politiques d’hier sont les ministres d’aujourd’hui et réciproquement... est empreinte d’un scepticisme ironique et a appris à se méfier des prétendues « lois de l’histoire ». C’est ce que Claudio Magris a ainsi résumé : « A l’identité hégélienne entre réalité et rationalité (ce qui est, devait être nécessairement), la civilisation centre-européenne oppose un écart entre les deux, l’idée que les choses pourraient toujours aussi bien se passer autrement, l’Histoire au conditionnel, une absence non dépourvue d’ironie » (p.140). Et plus loin, toujours dans Danube, le même Claudio Magris nous avertit « de bien nous souvenir que les choses vont ainsi et surtout par hasard, et qu’elles pourraient tout aussi bien aller autrement » (p. 207).
C’est la raison sans doute pour laquelle, étrangement, le marxisme, avec son déterminisme historique archi-hégélien, a rencontré de grands succès en Allemagne (avant la guerre), en France et en Italie, depuis, mais très peu en Europe centrale, (à l’exception des pays tchèques) - où les hasards de l’avancée des troupes, américaines et soviétiques, ont précisément installé des régimes communistes…

De plus, ces mémoires ont été façonnées par des expériences historiques fort différentes. Du côté occidental, ce que Norman Davies décrit s’est imposé une histoire écrite en vertu du regard des vainqueurs, qu’il a appelée, dans Europe, a History, « The Allied Scheme of History », d’après une théorie qu’il avait déjà formulée dans un article du New York Review of Books du 25 mai 1995.

Ce schéma était le suivant :
Premièrement, « la croyance dans le caractère unique et nécessaire pour l’humanité entière de la « secular brand of Western civilization », (libre-marché, règne de la loi, Alliance Atlantique).

Deuxièmement, l’idéologie de « l’anti-fascisme », au sens où il a été détourné et instrumentalisé par la propagande soviétique : « Virtually anyone fighting against Hitler was judged to be fighting for freedom, democracy and a better world. By this reckoning, Joseph Stalin was a famous freedom fighter…” (Virtuellement, quiconque combattait contre Hitler, était jugé comme un combattant de la liberté, de la démocratie et pour un monde meilleur. A ce compte, Joseph Staline était un fameux combattant de la liberté… »). Troisièmement, « une fascination démonolique envers l’Allemagne, deux fois défaite », au titre de laquelle quiconque ayant jamais combattu de son côté est stigmatisé comme « collaborateur » - quels que soient ses motifs.
Quatrièmement, à rebours, un regard indulgent et romantique porté sur la Russie, qu’elle soit tsariste ou bolchevique. C’est qu’il y a là, face à l’Allemagne, un allié de revers providentiel à ménager !
Cinquièmement, l’acceptation jamais explicitement formulée du partage de l’Europe en deux sphères d’influence, de manière à geler une situation, conçue comme éternellement porteuse de dangers et de guerres.
Sixièmement, « une indifférence étudiée pour tous les faits qui pourraient contredire ce crédo ».
Pierre Manent relève, dans son Cours familier de philosophie politique que nous autres, Ouest-Européens, haïssons tellement les guerres que nous éprouvons de réelles difficultés à reconnaître les conséquences politiques qu’elles ont engendrées – et qui continuent à nous affecter très directement.
Or, la guerre de 1939-45 a été, de notre côté de l’Europe, « l’Europe heureuse », une parenthèse - une parenthèse pénible, certes (occupation, pénuries, prises d’otages), une parenthèse de 4 ans, mais l’occupation n’a pas pris pour les Français – du moins pour ceux d’entre eux qui n’étaient pas Juifs – un caractère de destruction systématique de l’identité nationale, ni surtout d’extermination. Elle s’est conclue, en outre, par une victoire sans mélanges– ou presque (guerre civile en Italie). En tous cas, pour les peuples de l’Europe de l’Ouest, libérés par les Anglo-saxons, elle a été synonyme de liberté, de démocratie libérale et de reconquête de la souveraineté nationale.
A l’Est, en revanche, où la guerre a duré plus longtemps (elle a commencé en juin 1939 pour les Tchèques, en septembre 1939 pour les Polonais, les Baltes, les Finlandais) loin de constituer une « parenthèse », elle a marqué le début d’un calvaire de 50 ans… Surtout, elle a pris un tout autre visage, celui de l’extermination – sélective (de certains peuples, au premier rang desquels les Juifs et les Tziganes, mais aussi, dans une moindre mesure, des Polonais : 6 millions de morts sur 30 millions de citoyens Polonais d’avant-guerre). Varsovie a été rasée et vidée de ses habitants après ses deux mois d’insurrection de l’été 1944 ; pas Paris, libérée par les Alliés. C’est que les Nazis pensaient la guerre qu’ils avaient déclenchée en termes de conflit racial. Ils avaient en tête une « hiérarchie » des peuples à supprimer selon leur degré supposé de « dangerosité » pour les « Germains ». Les Juifs étaient promis à l’anéantissement. Mais les Slaves figuraient en bonne place, un peu plus bas sur la liste. En ce qui concerne les peuples « latins », comme les Français et les Italiens, les intentions étaient très différentes.
Ce qui est moins compris, en Europe de l’Ouest, c’est que les Soviétiques appliquaient au conflit mondial une grille de lecture, certes, différente, mais qui comportait, elle aussi, une dimension potentiellement exterminatrice : elle faisait se croiser un critère de classe (bourgeois ou « koulaks », classes éduquées, versus « travailleurs » et paysans pauvres) et un critère national (« peuples amis », comme les Tchèques, qu’il convient de ménager, « peuples ennemis » qu’on déporte ou qu’on supprime, comme les Allemands de la Volga ou les Tchétchènes, peuples rivaux et suspects de volonté d’indépendance nationale, dont on extermine ou déporte les élites, comme les Ukrainiens, les Polonais, les Baltes ou les Hongrois).
Les effets conjugués de ces deux politiques d’occupation-extermination, – appliquées conjointement durant la durée de l’alliance militaire hitléro-stalinienne (août 1939-juin 1941) - puis menées de manière antagoniste (chacun des deux totalitarismes cherchant à supprimer, en vertu de sa propre « grille d’indésirabilité », les catégories qu’il suppose potentiellement favorables à l’autre) - ont produit des ravages humains terrifiants. La Shoah en a constitué le point culminant parce que la tentative d’extermination du peuple juif tout entier, a été conduite par les Nazis, avec un objectif d’anéantissement total et avec des moyens proprement industriels. C’est en quoi elle est sans équivalent. Mais c’est la seule de ces politiques exterminatrices que nous connaissions vraiment, à l’Ouest, – dans la mesure où elle nous a également concernés.
 
Mais surtout, à l’Est, la « libération » eut un goût amer. Elle fut vécue par la grande majorité des peuples comme une nouvelle défaite, une nouvelle occupation. Dans Cendre et diamant, un roman écrit à la demande des autorités communistes polonaises par l’écrivain communiste Andrzejewski, on découvre que les gens pleurent quand les hauts-parleurs proclament dans les rues la fin de la guerre… Dans plusieurs pays, comme la Pologne, les pays baltes et l’Ukraine, c’est le début d’une véritable guerre civile, qui a fait des centaines de milliers de morts (communistes contre patriotes). Parfois, comme en Pologne, les héros de la Résistance anti-nazie (Armée de l’Intérieur, AK) sont torturés, emprisonnés, et exécutés par les communistes. Parce que leur patriotisme en fait précisément des adversaires potentiellement dangereux pour un régime qui apparaissait comme imposé de l’extérieur, alien. Imaginons notre réaction si les gaullistes, les FFI, au lieu d’être considérés comme des héros à la Libération, avaient été atrocement persécutés !
 
Nous n’avons pas subi l’expérience communiste. Elle est restée pour nos intellectuels une perspective excitante, une alternative longtemps crédible aux « crises » du capitalisme. De l’autre côté, on sait à quoi s’en tenir : cynisme totalitaire, déportations et tortures, suppression ou limitation sévère de la souveraineté nationale, russification sur un mode proprement colonial, militarisation et misère de la vie quotidienne.
La démocratie libérale, c’est l’air que nous respirons depuis plus d’un siècle. Nous en ignorons le prix. De l’autre côté, c’est le fruit d’un long et coûteux combat. L’Alliance atlantique n’a pas remis en cause le principe de souveraineté nationale de ses membres. La preuve : de Gaulle a pu quitter le commandement intégré sans drame. Du côté du Pacte de Varsovie, la souveraineté était « limitée » : quand le dirigeant communiste hongrois Imre Nagy a décidé d’opter pour la neutralité de son pays, celui-ci a été aussitôt envahi par l’Armée Rouge et il a été assassiné.
La culture européenne fait l’objet d’une remise en cause rampante chez nous au nom de la lutte contre les séquelles mentales du colonialisme, de « l’ouverture à l’Autre » qui nous tient lieu d’ultime idéologie. De l’autre côté, l’européanité a été un pénible combat, qui a failli être perdu lors de la tentative d’acculturation par le soviétisme, la disparition dans un empire…
« Nowhere in the world is there so widespread a belief in the reality, and the importance, of a European cultural community, as in the countries lying between the EEC and the Soviet Union…” (Nulle part au monde, n’existe une croyance aussi répandue de la réalité, de l’importance, d’une communauté européenne de culture que dans les pays situés entre l’Union européenne et l’Union soviétique », écrivait Hugh Seton-Watson dans un article intitulé  « What is Europe ? Where is Europe ?”, paru dans Encounter en juillet-août 1985)

Nous avons, de notre côté, à peu près fini de régler nos comptes avec nos propres fautes politiques, avec Vichy et la collaboration, en particulier depuis la reconnaissance, par Jacques Chirac, de la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des Juifs. Chez nous, les communistes rejoignirent assez tôt la Résistance (à partir de l’été 1941) et ils en constituèrent l’une des composantes les plus décisives. Ils ont participé à la renaissance de la démocratie lors de la Libération.
Mais nous avons une tendance ethnocentrique à plaquer les mêmes schémas, les mêmes paradigmes historiographiques sur les autres. Tout doit correspondre avec notre expérience historique, opposant, en gros, collabos et résistants…

La réalité historique en Europe centrale et orientale fut tout autre.
Il faut, par exemple, comprendre que même dans un pays qui, comme la Pologne, ne connut jamais de gouvernement de collaboration, où aucun parti (et surtout pas l’extrême-droite, car celle-ci y était férocement anti-allemande, ce qui diffère pas mal de la situation française…) ne fut tenté par la collaboration, il se trouva néanmoins quelques esprits isolés pour s’interroger, alors que la défaite de l’Allemagne sur le front de l’Est était écrasante, sur un éventuel rapprochement avec celui des deux monstres qui paraissait le plus affaibli… C’est ce qu’expliquait le Prix Nobel Czeslaw Milosz dans la New York Review of Books du 11/5/1995 : « Tandis qu'en Europe de l'Ouest, le choix semblait soit le retour à la démocratie capitaliste corrompue soit un système plus autoritaire, à l'Est, la défaite de l'Allemagne promettait le triomphe du communisme soviétique. Et nombre d'Européens de l'Est le redoutaient plus que tout autre chose parce qu'ils l'avaient expérimenté dans des prisons et des goulags - comme de nombreux Russes et Ukrainiens. Aujourd'hui, leurs hésitations sur la ligne à suivre et les choix qui se sont révélés erronés sont enterrés dans des archives. » Les Roumains, agressés par l’Union soviétique et amputés d’une partie de leur territoire, dès le début de la guerre, avaient-ils beaucoup d’autre choix que celui de l’alliance avec l’Allemagne ? »

On le voit, à ces quelques exemples, combien l’histoire de l’Europe est riche en conflit d’interprétations ; les expériences historiques divisent, les règlements de compte avec le passé ne se déroulent pas dans les mêmes contextes politiques. Sans compter les « usages du passé » à des fins politiques très précises dans le présent. Les jumeaux Kaczynski, en Pologne, ont fait de l’usage du passé une véritable « politique ». Elle contredisait les promesses de pardon faites par le premier Premier ministre démocratiquement désigné dans ce pays, Mazowiecki, qui avait promis de tracer un « gros trait » sur le passé communiste et de reprendre l’histoire à zéro. Avec le risque que les gens en viennent à soupçonner un « accord secret » entre l’élite intellectuelle dissidente et les anciens dirigeants communistes.
Les Allemands sont bien heureux de disposer d’un de ces mots-valises dont ils ont le secret et qui nous fait défaut sur le plan conceptuel : la Vergangenheitsbewältigung (ou la « surmontance du temps passé »)…
 
 
Pour aller plus loin : 
 
picto_1jpeg Sur Nouvelle Europe 
picto_1jpeg
Le dossier de Nouvelle Europe consacré au thème de la mémoire : "Retour vers le futur : les politiques de la mémoire"
picto_1jpeg
Au long du Danube avec Claudio Magris
   
picto_1jpeg Sur Internet 
picto_1jpeg
Une notice biographique de Brice Couturier
picto_1jpeg
Son émission sur France Culture : Du grain à moudre par Julie Clarini et Brice Couturier , du lundi au vendredi de 17h à 17h55
   
picto_2jpeg Pour poursuivre sa réflexion à partir de ses références  
picto_2jpeg
MAGRIS, C., Danube, Gallimard, 1989 
picto_2jpeg
DAVIES, N., Europe, a History, OUP, 1996
picto_2jpeg
MANENT, P., Cours familier de philosophie politique, Gallimard, 2004
picto_2jpeg
ANDRZEJEWSKI, J., Cendre et Diamant, 1948
picto_2jpeg
SETON-WATSON, H., "What is Europe ? Where is Europe ? From Mystique to Politique" in Encounter, July/August 1985, Vol LXV, n°2. Cet article est aussi disponible en ligne
picto_2jpeg
MILOSZ, C., "Adders and Other Reptiles" in New York Review of Books, Volume 42, Number 8 · May 11, 1995

Ajouter un commentaire