Les fonds souverains ou le dédoublement du rendement économique en objectifs géo-politiques

Par admin | 6 décembre 2007

Pour citer cet article : admin, “Les fonds souverains ou le dédoublement du rendement économique en objectifs géo-politiques”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 6 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/364, consulté le 17 septembre 2019
roublesarticleLa hausse continue des prix des hydrocarbures et l'augmentation des réserves de change dans les caisses de banques centrales révèlent le rôle joué par des fonds d'investissements autrement plus importants : les fonds souverains. Que font les pays rentiers, y compris les européens, riches en pétro-dollars ou pétro-euros, de la cagnotte que crée la hausse du prix du baril ? Ils l'investissent à l'étranger. Selon quelles modalités ? Comparaison russo-norvégienne.

roublesarticleLa hausse continue des prix des hydrocarbures et l'augmentation des réserves de change dans les caisses de banques centrales révèlent le rôle joué par des fonds d'investissements autrement plus importants : les fonds souverains. Que font les pays rentiers, y compris les européens, riches en pétro-dollars ou pétro-euros, de la cagnotte que crée la hausse du prix du baril ? Ils l'investissent à l'étranger. Selon quelles modalités ? Comparaison russo-norvégienne.

Il n'existe pas une définition généralement acceptée des fonds souverains (en anglais : sovereign wealth funds). Dans une acception large, il convient de considérer un fonds souverain comme étant un fonds de placement international de l'épargne nationale principalement dans des actions et obligations et appartenant à des Etats ou aux banques centrales de ces Etats (d'où le nom de « souverain »).

Créés dans les années 1950, ils permettent aux gouvernements d'investir leur surplus de richesse provenant soit des fortes réserves d'échange - comme c'est le cas pour la Chine ou le Japon - , soit des revenus pétroliers - la Russie, les pays d'OPEP, la Norvège. Malgré une histoire de plus d'une moitié de siècle, les fonds souverains ont commencé à jouer un rôle pivot dans l'économie mondiale depuis quelques années seulement, leur croissance étant soutenue d'une part par un prix des matières premières (et notamment du pétrole) élevé et d'autre part par des déséquilibres financiers en augmentation continue.

Il existe aujourd'hui 29 fonds souverains dans le monde : outre les pays du Golfe (avec les Emirats arabes unis en tête) qui dominent la scène mondiale, on peut citer les pays pétroliers d'Amérique du Sud (producteurs de pétrole et de gaz), la Russie et certaines ex-républiques soviétiques, les pays émergents d'Asie du Sud-est avec la Chine en tête et même la Norvège, puissant producteur de pétrole. En 2007, le total de leurs capitaux atteignait 2500 milliards de dollars (soit 1700 milliards d'euro) , c'est-à-dire une somme à peu près égale au PIB français et déjà plus importante que la capitalisation globale des fonds de pension (« hedge funds »).     

Mais ce n'est pas le total de leurs actifs qui doit inquiéter, sinon le récent virage dans leurs politiques d'investissement. Si jusque récemment les fonds souverains investissaient principalement dans des obligations d'Etat (en se positionnant ainsi dans la logique initiale de leur création), ces derniers temps, une partie croissante des fonds souverains a commencé à investir dans des actions des entreprises considérées comme stratégiques. Quelques exemples suggestifs : rachat en partie par les fonds de Dubaï et du Qatar de la Bourse de Londres, investissement de fonds chinois et de Singapour dans le capital de la banque Barclay's, présence de l'Emirat de Dubaï et d'une banque publique russe au capital d'EADS. Après l'immobilier et les clubs de football, le high-tech et tout ce qui est difficile à imiter, et donc prestigieux ou à forte valeur ajoutée, constitue une cible potentielle pour ces nouveaux acteurs financiers. Le plus inquiétant est le fait que pour une partie importante de ces fonds, la logique derrière l'investissement a cessé d'être celle d'un pur rendement économique, étant doublée par des objectifs politiques.

Pour mieux souligner l'éventail des motifs qui guident les fonds souverains, prenons deux cas symptomatique, tous deux européens : la Russie et la Norvège.

Le fond souverain russe : la poursuite de la politique par d'autres moyens

À côté des fonds chinois, le fonds russe est considéré par la plupart des analystes, le FMI inclus, comme un fonds qui se sert des investissements stratégiques pour atteindre des objectifs politiques (notamment celui d'augmenter ses réserves énergétiques hors frontières). L'utilisation de l'investissement international pour des motifs politiques se traduit par l'aquisition de 5% d'EADS par une banque publique russe ou par l'essai raté de Sistema sur Deutsche Telekom (2006).

Avec un fonctionnement opaque (c'est d'ailleurs aussi le cas de la Chine, du Venezuela, du Koweït, du Qatar, du Brunei, d'Oman) les fonds souverains russes ignorent « l'éthique d'investissement international transparent » qui caractérise les fonds de la Norvège, de la Malaisie, de Singapour ou ceux des provinces canadiennes d'Alberta et de l'Alaska. L'opacité de la politique d'investissement russe fait que personne ne sait comment Moscou compte gérer son nouveau « vrai » fonds souverain - Future generation fund - à partir du 1er février 2008, fonds qui disposerait de 128 milliards d'euros.

Ce pays, possédant les troisièmes plus importantes réserves de change au monde (après la Chine et le Japon), a en effet annoncé en septembre 2007, qu'à l'avenir une fraction de ses recettes énergétiques viendrait abonder le Fonds des générations futures, pour être ensuite investie sous l'autorité du ministre des Finances, « en actions, sur des projets pétroliers et toute forme de placement autres que des obligations d'État ». Défense, aéronautique et aérospatial, technologies de l'information, énergies et matières premières... tous ces secteurs sont stratégiques et d'intérêt pour le géant russe.

Si les fonds russes sont autorisés à investir dans de tels domaines, le gouvernement va se voir doté des moyens de pression allant bien au-delà des méthodes diplomatiques habituelles. Dans ce cas, la situation de l'Ukraine, avec son approvisionnement énergétique dépendant du bon vouloir de Moscou, peut se multiplier à d'autres pays.

La Norvège : d'une logique de rente à une logique d'investissements

La Norvège a adopté une politique très différente : elle joue à fond la carte de la transparence.
Le fond norvégien (« Norwegian Wealth Fund », NWF) a été créé en 1996 pour pallier la diminution de la rente énergétique à moyen terme. Le Ministère des Finances est responsable de la politique d'investissement alors que la Banque nationale s'occupe du management opérationnel. Aujourd'hui doté de 235 milliards d'euros, le NWF suit une logique de rendement responsable : les participations dans chaque entreprise sont faibles (jamais plus d'1% du capital total), les entreprises qui vendent des armes, pratiquent la corruption ou ne respectent pas l'environnement sont évitées, tout comme les secteurs stratégiques. Aujourd'hui, le NWF est l'un des plus importants fonds souverains au monde, ayant des participations dans plus de 3000 entreprises dans plus de 40 pays. Ses pratiques sont particulièrement transparentes et ses rapports annuels sont scrutés par les médias et le Parlement.
Si bien que le NWF est aujourd'hui devenu un modèle pour de nombreux pays, du Kazakhstan aux îles Féroé, qui font la route jusqu'à Oslo pour apprendre les recettes d'une transparence qui marche (croissance moyenne de 7,9% en 2006).

La question de la régulation de ces fonds souverains est un sujet d'actualité dans le monde, notamment au sein de l'Union Européenne, et surtout en Allemagne.
Mais la question est complexe. Aucun Etat membre de l'Union européenne n'est aujourd'hui à la tête d'une banque d'investissement aussi colossale. Nos voisins comme la Russie ou la Norvège sont d'appréciables investisseurs dans la croissance européenne en même temps qu'ils posent la question de la prise de contrôle d'entreprises stratégiques par des Etats voisins, à travers leurs banques. Avec une politique d'acquisition d'actions aussi agressive que celle pratiquée par la Chine ou la Russie, les fonds souverains pourraient être à l'origine d'un retour au protectionnisme financier dans les pays « cibles », qui sont, paradoxalement, des adeptes du libéralisme - l'Amérique du Nord et l'Union européenne. Pourtant, en Europe, le débat est à peine esquissé.

 

Pour en savoir plus :  

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Les ''fonds souverains'' , nouveaux enfants terribles de la finance, Le Figaro, article du 14 octobre 2007
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"Rising power of the sovereign funds" , Times Online, article du 28 octobre 2007 (en anglais)
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"Norway provides model on how to manage oil revenue", International Herald Tribune, article du 17 octobre 2007 (en anglais)
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"Countries Buying Companies: The rise of sovereign wealth funds is nothing to fear - if they operate out in the open", The Washington Post, article du 24 octobre 2007 (en anglais)

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