Compte-rendu du café européen de novembre 2007 - les politiques de la mémoire

Par Virginie Lamotte | 28 novembre 2007

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Compte-rendu du café européen de novembre 2007 - les politiques de la mémoire”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 28 novembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/360, consulté le 13 novembre 2019
dscn2804Le 26 novembre 2007, Nouvelle Europe a tenu son café européen portant sur le thème des politiques de la mémoire à l’ambassade d’Estonie, aux côtés de Georges MINK, Marek TAMM et de Brice COUTURIER.

dscn2804Le 26 novembre 2007, Nouvelle Europe a tenu son café européen portant sur le thème des politiques de la mémoire à l’ambassade d’Estonie, aux côtés de Georges MINK, directeur de recherche au CNRS, Marek TAMM, historien estonien, traducteur et rédacteur scientifique de la maison d’édition Varrak et de la revue Vikerkaar, et de Brice COUTURIER, journaliste à France Culture, spécialiste des questions européennes.

La mémoire est l’objet de nombreux débats dans les médias aussi bien à l’Ouest – débat sur le franquisme en Espagne – qu’à l’Est, où la mémoire est une question perpétuelle depuis la chute de l’URSS.

Georges MINK a beaucoup travaillé sur la question de la mémoire dernièrement. Comment définir alors cette mémoire collective ?

La notion de « mémoire collective » se pose dans les pays où il y a eu beaucoup de travaux sur la question.
Ce que HALBWACHS appelle « mémoire collective » est la « mémoire partagée », celle de locuteurs d’un groupe social, produisant des lieux de rencontres mémorielles. C’est ainsi une vision stratégique de la mémoire qu’il nous propose.

Un autre type de réflexion plus adapté à la réalité est l’usage et la représentation des faits historiques : la transmission familiale, l’école, où l’on partage une certaine vision historique des récits fabriqués par l’histoire selon certaines règles académiques. On confond ainsi souvent « histoire » et « mémoire », mais plus précisément, la représentation collective ne traduit pas l’individu, mais la collectivité.

Il faut ici se rappeler l’expérience polonaise. Longtemps divisée et partagée entre trois empires (Russie, Prusse, Autriche-Hongrie), la Pologne a vécu la colonisation de ses terres par la Prusse, pays légaliste, où selon la loi, on ne peut acheter une terre que si celle-ci n’est pas habitée en dur. La Pologne étant un territoire paysan, elle est donc facile à coloniser. Un homme cependant, Drzymała, un paysan, ne voulait pas vendre sa terre. Il plaça alors un chariot dessus, ce qui a provoqué un dérèglement dans la juridiction prussienne. Il est alors devenu un symbole et un héros. Lorsque la Pologne retrouve son indépendance, son chariot a été recherché pour devenir un symbole de la commémoration de la résistance à la germanisation.

Il existe aussi un autre type de mémoire, la « mémoire réactive », qui touche au côté émotionnel.
Pour entrer dans l’UE, la Pologne devait avaliser l’acquis communautaire et notamment la liberté de vente des terres, mais la droite conservatrice y était radicalement opposée, craignant que la Pologne soit colonisée par le pouvoir d’achat des Allemands.
Ainsi, dans la presse est réapparu Drzymała, ce qui a provoqué une forte mobilisation de la population contre cet acquis.

L’histoire est-elle la mise en forme de la mémoire collective ?  Les gens bougent, c’est un retour vers le passé, ce pour quoi le passé est un matériau pour les enjeux d’aujourd’hui.

Qu’en est-il, si on se tourne vers l’Europe post-communiste ?
La Pologne des jumeaux était à ce titre un excellent exemple, par la mise en place d’une « politique historique ».
Prenons ici l’exemple du film Katyń, qui est un gisement mémoriel, exploité en permanence pour des enjeux d’aujourd’hui. (Katyń fut le lieu d’exécution d’une grande partie des officiers de l’armée polonaise pendant la Seconde Guerre mondiale). Le film, commandé par le pouvoir, s’est vu opposer un film, commandé par le Kremlin, sur la reprise de Moscou par les Russes en 1812 et la défaite des Polonais alliés de Napoléon. Nous assistons à une véritable « guerre des mémoires ».

Brice COUTURIER a animé une émission spéciale du « Grain à moudre » sur France Culture sur le thème de la mémoire, en direct de Varsovie, il y a quelques semaines. Existe-t-il ainsi deux mémoires de l’Europe, une de l’Est et une de l’Ouest ? Pour aller plus loin, peut-on dire qu’il y a plutôt « des » mémoires à l’Est et à l’Ouest ?

La mémoire est double. Si on veut opposer l’Est et l’Ouest, il faut poser certains points. Il faut ici se souvenir de Claudio Magris, qui est certainement l’auteur européen qui a le mieux compris les centre-européens. Selon lui, l’Europe de l’Ouest est spontanément hégélienne : le jugement est définitif, nécessaire et justifié. L’histoire couronne les vainqueurs qui méritaient la victoire. A l’Est, les peuples sont défaits, assistant à la palinodie incessante. Cela crée un scepticisme ironique à l’égard des faits de l’histoire.

Pour Norman DAVIES, dans European History, « le plan allié de l’histoire » est la façon dont nous vivons cette histoire. Nous sommes supérieurs et tous doivent adhérer à la théorie, à l’idéologie de l’anti-fascisme, qui pose que virtuellement quiconque était combattant d’Hitler était combattant de la liberté. Mais Staline aussi combattait Hitler... Mais cela n’est pas de l’anti-fascisme.

Ainsi, pour la France, le Royaume-Uni ou l’Italie, la fin de la guerre est synonyme de liberté, alors qu’à l’Est, la guerre commence en juin 1939 pour la Tchécoslovaquie et en septembre pour les autres. La fin de la parenthèse de la guerre est pour eux le début d’un calvaire de 50 ans. Ils ont vécu l’extermination sélective, y compris non juive.
La Pologne qui comptait 30 millions d’habitants en 1939, en comptait six millions de moins au cours de la guerre, soit la disparition de 20% de sa population. Il ne faut pas oublier que les nazis ont conçu la guerre sous le mode racial, l’adversaire principal étant les Slaves.

Quand le NKVD dès 1940-45 établissait des listes des élites, qui convoquées n’en sortaient jamais vivants. Elles ciblaient les élites sociales. Le but de la politique nazie était de réduire les slaves à l’état de serfs. Pour Frank, ils n’avaient le droit uniquement de savoir lire et compter, les études supérieures leur étaient interdites. Une politique d’extermination des élites était alors à l’œuvre. Il y a par conséquent des différences de vécu.

A l’Ouest, nous n’avons pas l’expérience du communisme. De l’autre côté du rideau de fer, c’est une expérience vécue : les camps soviétiques, la limitation voire la perte totale de l’indépendance, la russification colonialiste. La démocratie libérale a eu un prix à l’Est. A l’Ouest, elle est là, partout, dans l’air. L’européanité est un combat qui a failli être perdu.

Pour prendre un exemple particulier, comment cette question de la mémoire se traduit-elle dans la politique estonienne aujourd’hui ? Marek TAMM nous a ainsi exposé le fait que deux mémoires concurrentes existent au sein de la population de l’Estonie.

dscn2801La « mémoire collective » est une notion dangereuse, c’est une métaphore. Elle n’existe pas comme la « mémoire individuelle ». Il faut l’analyser dans une optique dynamique. On parle ainsi de « communautés mémorielles ». En Estonie, il n’y a pas de mémoire collective, mais plusieurs communautés mémorielles composées de représentations de faits historiques cruciaux.
A l’Est, il y a 15 ans seulement que le dernier soldat soviétique a quitté le pays. D’où la différence de communauté mémorielle.

C’est autour des commémorations de la Seconde Guerre mondiale que l’on retrouve les différentes communautés qui ont participé à la guerre : les Estoniens sous uniforme nazi, se battant contre les troupes soviétiques voulaient protéger leur pays contre les soviétiques, ce qui est politiquement inacceptable pour l’Union européenne, alors que pour la population, cela représente une mémoire très importante. Les russophones qui ont soutenu directement ou indirectement ou pris part à la Grande guerre patriotique pensaient libérer l’Estonie des nazis. C’est une vive différence pour l’histoire, car selon eux, il n’y a pas eu d’occupation, elle a représenté la libération.

Cette mémoire éclatée est récemment réapparue en Estonie autour de la crise du soldat de bronze. C’était un officier, un soldat anonyme, de l’armée rouge, symbolisant la libération de Tallin pour les russophones, mais le début de l’occupation pour les Estoniens. C’est pourquoi, le gouvernement estonien a décidé de déplacer le monument. D’autres projets de monuments créent la polémique, comme la construction d’une statue de la liberté. Il y a donc conflit entre les différentes communautés mémorielles s’exprimant sous la forme de conflit « monumental ».

Nos trois intervenants sont ensuite revenus sur la notion de « bonne mémoire », comme dirait Paul RICOEUR et d’autres philosophes avant lui, qu’on pourrait opposer à la mémoire érigée en politique par certains gouvernements ?

Pour Marek TAMM, celle-ci passe à travers la notion de « travail de mémoire », qui n’est pas assez efficace en Europe de l’Est.
La « bonne mémoire » peut être active sur la réflexion sur l’héritage du passé récent. Paul RICOEUR abordait aussi une approche psychanalytique : au lieu de répéter le passé, il faut le gérer, l’analyser et éviter des retours vers le futur.

Pour Georges MINK, il faut comprendre les foyers mémoriels, qui sont constitués autour du « plus jamais ça ». Elle consiste en la réunion de différents acteurs mémoriels pour les faire dialoguer.
Le dogme, c’est le passé, et c’est par conséquent différent de l’avenir. La norme, c’est la constitution de l’avenir, tourné vers l’Europe. L’expérience européenne du rapprochement des mémoires peut être utile pour le rapprochement européen. Les commissions constituées sont très utiles, qui savent que ce n’est pas politiquement correct. Il y a des accords et désaccords car ce sont des expériences différentes, mais il n’y a pas de « bonne mémoire ».
Il existe à Erfurt, en Allemagne, une agence qui collecte les manuels scolaires du monde entier. On voit l’importance de ce dialogue dans l’élaboration de manuels scolaires commun, tels le manuel franco-allemand ou le manuel israélo-palestinien. Ils sont communs, mais il n’y a pas convergence. C’est une façon d’aider l’opinion publique comme un moyen de construire l’Union européenne.

Enfin, Brice COUTURIER a tenu à nous rappeler une rencontre entre LAMASSOURE et le Polonais SARYUSZ-WOLSKI, il y a trois ans, où la Pologne expliquait que le point de la mémoire n’était pas négociable. LAMASSOURE lui a répondu que lorsque l’on est dans l’Union européenne, on oublie son histoire et sa géographie. L’histoire est ainsi dépolitisée, c’est ce que l’Union européenne a voulu. Elle n’est donc qu’un pur système de normes, de régulation du marché.

Paul RICOEUR fait appel à la notion de « perlaboration » : la parole contre la hantise, le passé qui ne veut pas passer et qui empêche d’agir dans le présent, comme le démontrait Nietzsche. Cela doit passer par un travail de deuil afin de passer à autre chose mais ce n’est pas de l’oubli non plus.

À la suite à ces interventions très riches, la parole a été donnée au public.  Un auditeur a questionné les invités sur la possibilité d’une « mémoire apaisée », même si il n’y a pas de solutions de connues pour arriver à ces aspects-là.

Marek TAMM a ici de nouveau insisté sur l’importante du travail de dialogue, de recherche sur les différentes mémoires. Le résultat n’est pas encore connu, mais il faut continuer à travailler dessus.

Georges MINK est revenu sur le cas de la Russie qui n’a jamais mis en place de commission de réconciliation. Il existe cependant un Institut de la Mémoire qui joue ce rôle, qui apporte la vérité. Il faut passer par une sorte de vérité pour pouvoir pardonner.
La situation est très différente à l’Est et à l’Ouest concernant la question des archives. Alors que les régimes autoritaires tels l’Argentine ou l’Afrique du Sud détruisaient les documents pour empêcher la restitution de la vérité, il ne leur restait que la vérité verbale. L’Europe post-communiste quant à elle a conservé les documents, même s'ils ont été ramenés à Moscou rapidement, sinon ils ont été partiellement détruits.

Enfin, pour Brice COUTURIER, le pardon est celui de ceux qui ont gagné, car les vainqueurs passent pour des anti-totalitaires ; nous ne punissons pas car nous sommes démocratiques. En Pologne, on a tiré un grand trait. Tout ce qui s’est passé avant, nous n’en parlerons plus, mais c’est une attitude risquée, car une partie de la population ressent un sentiment de complicité entre les dissidents anti-communistes et les communistes eux-mêmes.
Cela a créé un certain émoi parmi les populations les plus fragilisées socialement. C’est ce que l’on appelle les « ratés de la transition ». Cela a apporté une certaine frustration et amené une partie des électeurs dans les bras du PiS, entraînant un sentiment de suspicion envers les élites politiques. D’où le vote envers les frères Kaczynski. Pour Marek TAMM, la Russie n’a pas entrepris son travail de mémoire, car pour se pardonner, il faut être deux, c’est un partenariat. Les tensions entre l’Estonie et la Russie sont en partie dues à cela. On ne peut pas pardonner tout seul.

En réaction à la comparaison avec la Russie, un invité letton a pris l’exemple des commémorations du 60ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

bouquin_estoniaLe modérateur de la soirée, Philippe PERCHOC, a tenu à ajouter ici qu’avec l’européanisation, c’est l’idée que quand la Pologne bloque des discussions avec la Russie, il y a l’idée, à l’Ouest, que la Pologne est un empêcheur de tourner en rond, et que pour faire du business, il ne faut pas parler de ce qui fâche.

La Pologne obtient par conséquent gain de cause, grâce au droit de veto. Pour Georges MINK, la crainte de la Russie en tant que telle est provoquée surtout par la question énergétique. Les catégories mémorielles sont ici utiles. Les frères Kazcynski les ont élevés au rang de spécificité exportée politiquement. On utilise la politique historique de la Pologne pour obtenir quelque chose de l’Union européenne. C’est un jeu qui fait partie du marché.

C’est une nouvelle culture, selon Brice COUTURIER, qui rappelle Apostolidès et Héroïsme et Victimisation, où la figure du héros est remplacée par la figure de la victime à l’Ouest. Le héros est celui qui met sa vie en jeu, qui tue pour ses idées. On retrouve cette dimension héroïque dans les idéologies totalitaires. Sauf que depuis 1968, le culte du héros est remplacé par celui de la victime, d’où la concurrence entre les victimes potentielles. Il y a beaucoup de candidats.

Nous poursuivrons le débat lors du prochain dossier et du prochain café qui porteront sur les relations entre la Russie et la Nouvelle Europe. Son Excellence Monsieur Margus RAVA a conclu nos débats sur la récente publication du rapport, de la commission sur la période 1940-45 en Estonie, rapport commandé par l’ancien président de l’Estonie.

 

Pour aller plus loin :

picto_1jpeg  Sur Nouvelle Europe 
 picto_1jpeg Le dossier du mois : "Retour vers le futur : les politiques de la mémoire" 
 picto_1jpeg Tallinn: la statue de la discorde
 picto_1jpeg Au long du Danube avec Claudio Magris
   
   
picto_1jpeg Ailleurs sur Internet 
 picto_1jpeg Site de l'Ambassade d'Estonie en France
   
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A lire        

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NEUMAYER, L. & MINK, G., L'Europe et ses passés douloureux, La Découverte, 2007 
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RICOEUR, P, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Seuil, 2000
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TODOROV, T, Construire une mémoire commune ? in GEREMEK, B. & PICHT, R., Visions d'Europe, Odile Jacob, 2007, pp. 335-345
   
picto3  A écouter 
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France Culture « le grain à moudre », émission de Brice Couturier, qui a animé une série d’émission sur le thème de la mémoire récemment réalisée et disponible en podcast sur le site de France Culture.
Photo 1, de gauche à droite : Marek Tamm, Georges Mink, Brice Couturier et Philippe Perchoc - Nouvelle Europe
Photo 2 : drapeau estonien, ambassade d'Estonie - Nouvelle Europe
Photo 3 : couverture du rapport de la Commission estonienne pour la période 1040-45 - Nouvelle Europe

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