Voix croisées pour Chaïm Soutine

Par Liza Belozerova | 5 décembre 2007

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “ Voix croisées pour Chaïm Soutine”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 5 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/359, consulté le 27 septembre 2022
chaim_soutinearticleJusqu'au 27 Janvier prochain, la Pinacothèque de Paris expose l'oeuvre de Chaïm Soutine. Artiste souvent mal jugé pour une peinture qui dérange, qui provoque son public, l'exposition nous permet de redécouvrir cette oeuvre riche. Pour certains, une nouvelle chance à donner à se donner pour redécouvrir cette peinture, pour d'autres une occasion de découvrir un artiste qui se donne tout entier à son art.
chaim_soutinearticle Chaïm Soutine. « Qui ? » vous demanderez-vous peut-être. Légitime ! Soutine est un artiste, un peintre majeur de la première moitié du XXe siècle. Mais, si grand soit-il, il reste très mal connu du public. Personnage complexe, tantôt réservé, enfermé dans son mutisme, tantôt explosif, irritable, il mène une vie singulière dont l'oeuvre qu'il a produite est le reflet. Difficile de la faire entrer dans un cadre. De plus, l'artiste ne nous laisse aucune trace, pas un seul indice pour comprendre l'homme et son oeuvre.
 
Alors, pour tenter de percer à jour l'énigme Soutine, ses tableaux se feront nos seuls alliés. Et c'est une bonne chose, car la Pinacothèque de Paris, depuis le 10 octobre 2007, et jusqu'au 27 janvier prochain, se propose de nous (re)plonger dans le travail du peintre. En réalité, loin de prétendre nous faire découvrir tout son mystère, l'exposition nous présente un grand nombre de toiles, une initiative qui n'avait pas été prise depuis 1973, date de la dernière grande exposition qui lui avait été consacrée au musée de l'Orangerie. Nous avons tenté d'avoir une lecture croisée de cet artiste, qui se découvre à l'Est pour s'accomplir à l'Ouest. Les paroles donc d'une enfant de l'Ouest et d'une héritière de l'Est sur un peintre au visage multiple.
 
Quand Chaïm...
 
L'artiste naît dans une famille juive orthodoxe à Smilovitchi, près de Minsk en Biélorussie, dans les années 1893 (il ignorait ses mois et jour de naissance, certains avancent même qu'il serait né en 1894). Dixième enfant d'une famille de onze et d'origine juive dans l'empire russe, Soutine mène une enfance rude. Dès son plus jeune âge, il dessine et fait les portraits de gens rencontrés au hasard. Cependant, la tradition rabbinique étant très défavorable à la représentation de l'Homme, le jeune garçon est souvent réprimandé. Cette période de sa vie le marquera et resurgira sous diverses formes au cours de sa carrière.

En 1910, Soutine intègre l'école des Beaux-Arts de Vilnius. Ses amis, Michel Kikoine, Pinchus Krémègne et lui ne rêvent que de Paris, qui, dit-on, est une terre de créativité permanente où des artistes de tous horizons réinventent l'art. Précédé par ses compagnons, Soutine rejoint en effet la capitale francaise en juillet 1913. S'il quitte tout - sa famille, son milieu -, c'est pour se consacrer entièrement à son art. Cet acte le fait accéder à une dimension mystique et participe à la construction de la légende Soutine. 

... devient Soutine.

La visite tourne assez rapidement en « rencontre du troisième type ». En tête à tête avec une âme qui se fait violence, pleine d'une vitalité macabre, le visiteur est littéralement accroché par ces images qui dansent devant ses yeux. Pris soudain d'une étrange myopie, il se rend compte qu'une certaine distance est nécessaire pour « voir dans l'oeuvre ». La peinture est tantôt rugueuse et vivante, comme la Nature morte au chou rouge, sorte de voyage dans les entrailles d'un monde en décomposition, tantôt lisse et sombre à l'image de cette Nature morte aux harengs, véritable allégorie de la Mort.

Le visiteur est touché par l'oeuvre d'un homme à fleur de peau, qui effleure la vie sans jamais la déflorer. Des émotions puissantes qui jaillissent à travers les couleurs, mais également transparaissent dans une distortion quasi automatique de l'univers représenté. Des visages gommés, des traits grossis, des faces déformées, renversées, débordées. Plus tard, des paysages. Nature dans toute sa beauté, sa violence (sentiment dont il est difficile de se défaire à la vision des toiles de Soutine) s'empare de tout l'espace. Après ces explosions chromatiques, c'est à présent le tour des écorchés. De nombreux cadavres (exquis ?) hantent la galerie, boeufs, porcs (nous penserons par exemple au très impressionnant Petit quartier de mouton) nous jettant à la figure cette mort si vivace.

Artiste entier, peignant sa vie, vivant son art, le peintre conserve cependant une volonté de s'intégrer dans une tradition picturale. Ses modèles : Rembrant (dont il reprend La carcasse du boeuf), Courbet, Cézanne, Chardin etc. Ces comparaisons, loin de l'affaiblir, nous offrent une voie royale pour accéder à Soutine, ses maîtres, leur enseignements, la construction de son art. Le résultat ? Une oeuvre définitivement singulière, quoique l'on tente souvent d'en faire un expressionniste. Saisir le phénomène dans son immédiateté et créer un effet hallucinatoire, comme une peinture de l'ivresse, tel est l'essence de son art.

Une voix de l'Ouest ...

Chaïm Soutine, un artiste né à l'Est qui a décidé de vivre (de) son art à l'Ouest. Un peintre juif qui va contre les traditions de son milieu. Un homme secret qui laisse exploser son âme sur les toiles. Soutine est l'exemple parfait du « tout et son contraire ». Si certains l'ont connu joyeux mais implusif, d'autres le décriront plutôt réservé, s'enfermant dans son univers, quitte à devenir insupportable. Pour ses amis, ses conquêtes, sa famille, Chaïm est demeuré une énigme. Pour les historiens, les critiques d'art, Soutine se fait casse-tête. Pas si facile dans ces conditions d'aborder un homme qui, à défaut de nous laisser des écrits (journal intime, lettres, ...) ne nous laisse pas même une silhouette (les photos sont très rares, les autos-portraits des visions déformées) !

Nous remarquons dans l'exposition que, pour cet artiste qui a fait le voyage Est-Ouest, le grande majorité des toiles proviennent de ... l'Ouest (France, Suisse, Etats-Unis). Même après sa mort, Soutine n'aurait-il jamais retrouvé l'Est de cette Europe qui l'a vu naître ? Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé. On a voulu faire de lui un expressionniste. Malheureusement, difficile de le rattacher au mouvement allemand ou autrichien. Au contraire de ses contemporains, il ne cherche nullement à faire passer dans sa peinture une quelconque revendication politique. Alors ce malaise qui se dégage de sa peinture, cette mélancolie ? Un signe ! Le Juif persécuté qui remonte à la surface, l'expression du mal-être d'une Europe à l'Est sour influence tsariste ! Peut-être. Mais exprimé différement alors. La noirceur chez Soutine, c'est la couleur, une saturation chromatique.

On veut, on cherche à poser du politique, ce clivage Est-Ouest sur la peinture de Chaïm Soutine. Mais, comme il a volontairement laisser retomber un voile opaque sur ses racines, ses oeuvres « russes », il refuse de se laisser mettre en cage dans son art à l'Ouest. Au plus profond de nous, nous avons envie de refuser l'interprétation de cette peinture comme représentative d'un continent, d'une époque ou d'une communauté. L'art de Soutine, devenu depuis intemporel, s'inscrit dans un monde qui se déchire, mais au moyen d'une écriture qu'il ne doit à personne. Peut-être avons-nous envie désormais de (re)découvrir une oeuvre riche et puissante, loin des idées qui ont si longtemps été imposées. Plus qu'un représentant d'une communauté, un immigré talentueux, c'est l'homme qui nous a conquis par sa sensibilité extrême qui le qualifie si bien. Le mystère reste entier, un ingrédient de son irrésistible charme ?

Le regard de l'Est

Tout commence par une faute. Une simple imprécision géographique qui poursuit les expositions de Chaïm Soutine concernant son lieu de naissance. Est-ce à cause du fait que celles-là sont tellement rares ? Ou bien ses origines sont tant négligées (comme souvent quand il s'agit de l'Est) ? Des historiens d'art russes ont envoyé des lettres de remarque aux organisateurs des expositions à New York et à Paris en soulignant que Smilovitchi, un petit mestetchkó (un village juif), est bien en Biélorussie et non pas en Lituanie. Mais en vain ; une fois recréée à Paris la rétrospective complète de ses œuvres, on y voit des corrections timides au crayon sur les fiches au sujet de sa vie projetées sur les murs dans les couloirs parmi les tableaux. On pourrait dire peu importe, mais cela s'inscrit dans la problématique de la perception culturelle de l'œuvre de Chaïm Soutine.

On voit bien que les organisateurs de l'exposition ont du mal à inscrire Soutine dans un contexte culturel artistique. Dans son art, est-il juif ? Russe ? Emigré vivant la perte de ses origines ? Mal compris à l'Ouest, il est également oublié à l'Est. On évoque le parcours de sa vie comme des influences enchaînées de différents groupes d'artistes, y compris Modigliani et les peintres de Montparnasse, mais dans ses tableaux, il semble effacer avec ses touches épaisses névrotiques et brusques les preuves de ces influences. Soutine échappe à toute catégorisation. Pour les papiers officiels, il écrivait qu'il était russe, il adorait Pouchkine qu'il faisait son livre de chevet.

Le topos du « cœur brûlé par l'amour mais qui aime encore malgré tout », souvent retrouvé chez cet auteur russe, se ressent chez Soutine aussi. Son cœur était bien brûlé - par son père qui  le battait pour ses peintures, par la misère dans laquelle il vivait, par le manque d'acceptation de la part de la société. C'est possible de supposer que ses tableaux des poissons en rouge foncé et noir et Le Bœuf, des maisons en tourbillon relèvent de cet amour de l'art souffrant qui était toujours bridé. Son œuvre, le choix des couleurs surtout, est le cri interne de liberté d'expression qui était partout opprimé.

Différemment de Chagall, qui pourtant avait des origines similaires, on ne voit pas Soutine organiquement installé en France - il n'a pas de lieu d'habitation fixe, il loge souvent chez ses amis et la guerre le fait voyager davantage. Dans ses tableaux, on retrouve cette absence de gravité ; ses personnages sont plongés dans l'obscurité sans repères spatiaux comme s'ils n'appartenaient à aucun univers. L'effet cosmique que l'on retrouve chez Chagall également. Mais quand chez Chagall cela vient de la paix métaphysique, alors que chez Soutine - c'est un cris troublé d'angoisse. C'est un univers d'exilé qui n'a jamais pu apaiser son âme errante.

De l'exposition on retient particulièrement le défilé des personnages - regard rempli de solitude et de reproche. Des visages tristes, des corps coincés, gesticulation restreinte - aucune liberté qui rayonnerait de leurs yeux. Chacun de personnages incarne une partie de l'esprit mitigé de Soutine et lui, à son tour, incarne cette histoire du peuple juif de l'est qui ont été poussés aux errances éternelles. On dit que pendant que les impressionnistes en France arrêtaient les paysages, Soutine arrêtait des destins.

Ses tableaux débordent les cadres. Ils s'étouffent dans les limites imposées de ce monde. Juif. Russe. Français. Européen. Soutine collectionnait des souffrances de ce monde.

 

Pour aller plus loin :

 

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L'exposition Chaïm Soutine à la Pinacothèque de Paris
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Pour découvrir Chaïm Soutine et son oeuvre
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Une biographie complète de l'artiste