Nabucco ou « Blue Stream » : la Hongrie au coeur du débat énergétique

Par Csilla Vegh | 1 décembre 2007

Pour citer cet article : Csilla Vegh, “Nabucco ou « Blue Stream » : la Hongrie au coeur du débat énergétique”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 1 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/348, consulté le 16 août 2022

gazoduc2articleAujourd’hui, quand le débat autour de la dépendance énergétique sur les ressources russes de la majorité des pays européens bat son plein et quand l’Union européenne fait de sérieux efforts pour limiter sa dépendance, la Hongrie semble opter pour une voie différente en soutenant ouvertement le projet de Gazprom face au projet européenne intitulé Nabucco.

gazoduc2articleAprès plus de 40 ans d’occupation communiste, la Russie - héritier légal de l’Union soviétique sur de multiples plans – continue à exercer une influence importante sur l’économie hongroise en tant que fournisseur quasi unique de gaz naturel, qui constitue en ce moment la principale source d’énergie du pays.

Aujourd’hui, quand le débat autour de la dépendance énergétique sur les ressources russes de la majorité des pays européens bat son plein et quand l’Union européenne fait de sérieux efforts pour limiter sa dépendance, la Hongrie semble opter pour une voie différente en soutenant ouvertement le projet de Gazprom face au projet européen intitulé Nabucco. Dans cet article on essaie de faire un point sur cette question de haute importance en présentant les divers projets actuels et la réalité hongroise qui limite considérablement la marge de manœuvre du gouvernement du pays.   

Le projet Nabucco

Le projet ambitieux de l’Union européenne, baptisé « Nabucco », fut annoncé la première fois en 2002 et fait partie désormais des priorités du programme « TEN-E » sur les réseaux énergétiques transeuropéens (2003). Le projet vise à la construction d’un gazoduc de 3300 km qui relierait les ressources de gaz naturel de l’Asie centrale avec le marché européen. Le gazoduc débutera en Turquie et arrivera jusqu’en Autriche en traversant la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie. Selon les prévisions, le coût de la construction s’élèvera à 4,6 milliards d’euros et devrait s’achever en 2011. Jusqu’en 2020, les capacités de Nabucco devraient atteindre les 31 milliards de mètres cube de gaz naturel par an.

Après des années de passivité, la crise énergétique entre l’Ukraine et la Russie en 2005 sonna à nouveau l’alarme sur l’importance de la diversification des ressources énergétiques de l’Union, vu qu’aujourd’hui la Russie assure prés de 40% des besoins de l’UE entière en gaz naturel, une chiffre qui s’élève dans le cas de la Hongrie à 70%. Dans ces circonstances, le projet de construction du gazoduc Nabucco fut remis à l’ordre de jour, d’autant plus que la Russie, soucieuse de conserver sa place de quasi monopole dans l’approvisionnement de l’UE, commença à investir dans la réalisation de projets concurrents.  

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Les projets russes 

Le gazoduc Blue Stream existe depuis novembre 2005 grâce à une participation de la compagnie russe Gazprom, de la compagnie turque Botas et de la compagnie italienne ENI. Il s’agit d’un gazoduc de 1213 km de long qui fournit le gaz russe via la mer Noire pour la Turquie. Dès 2005, le président russe Vladimir Poutine et le président turc Recep Tayyip Erdogan envisagèrent la possibilité de l’extension du gazoduc Blue Stream à partir de la Turquie à travers la Bulgarie, la Serbie, la Croatie jusqu’à la Hongrie, en suivant ainsi presque entièrement l’itinéraire prévu du projet Nabucco. De plus, les travaux devraient s’achever en 2011, comme dans le cas du gazoduc Nabucco. 

L’esprit des responsables de l’Union européenne fut déjà suffisamment préoccupé par ce nouveau projet russe quand une autre nouvelle peu agréable leur arriva : le 23 juin 2007, l’ENI et Gazprom se sont mis d'accord sur la construction d’un gazoduc intitulé « South Stream » qui aurait pour but de transporter le gaz naturel russe en Italie. Le gazoduc arrivera en Bulgarie en traversant la mer Noire et depuis la Bulgarie, il se divisera en deux parties. La partie sud-ouest continuera son chemin à travers la Grèce et la mer Ionienne jusqu’à l’Italie du Sud alors que la partie nord-ouest traversera la Roumanie, la Hongrie, la Slovénie pour atteindre l’Italie du Nord en ayant une branche également en Autriche. Ainsi le South Stream pourra remplacer une partie de l’extension prévue du gazoduc Blue Stream. L’inauguration du gazoduc South Stream est envisagé en 2011 et sa capacité annuelle devrait atteindre les 30 milliards de mètres cube.

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Le dilemme hongrois 

A cause de sa situation géographique, la Hongrie se retrouva en plein milieu du débat énergétique entre la Russie et l’Union européenne. Alors que pour les responsables de l’UE, il paraît clair que le pays doit soutenir sans hésitation le projet Nabucco dans le but de diversifier ses sources et d’améliorer la sécurité de l’approvisionnement, la Hongrie sembla choisir le projet de Gazprom. Après les propos du Premier ministre hongrois, Ferenc Gyurcsány en mars 2007, qui qualifia le projet Nabucco de « long rêve » en ajoutant que « derrière le projet Blue Stream, il y a une forte volonté et une puissance organisationnelle », les rapports avec l’UE devenaient un peu tendus. On accusa le pays d’entraver la réalisation du projet européen, mais M. Gyurcsány rétorqua aux accusations en déclarant qu’on ne peut pas faire échouer quelque chose qui n’existe même pas.  

Malgré l’amertume compréhensible des leaders européens, la position du gouvernement hongrois reflète plutôt un pragmatisme nécessaire, vu que la réalisation du projet Nabucco a été retardée maintes fois alors qu’entre-temps le projet Blue Stream prendra réellement forme. Ceci permet de penser que son extension sera effectuée aussi efficacement. Etant donné que le gaz naturel signifie que 70% de la consommation d’énergie de la Hongrie et que 80% de ce gaz vient de l’importation, dont 70% de Russie à travers le gazoduc « Fraternité » de l’Est qui passe par l’Ukraine et le gazoduc HAG qui passe par la Slovaquie et l’Autriche, la Russie exerce une influence non négligeable sur la vie économique du pays.   

La forte dépendance des ressources russes appelle les responsables hongrois à une certaine prudence. Selon Kinga Göncz, Ministre des Affaires étrangères hongrois, « il revêtait une forte irresponsabilité de s’engager définitivement aux côtés d’un projet dont on ne sait pas s’il est réalisable et s'il fonctionnera ». Pour l’instant, dit-elle, il y a trop d’intérêts divergents dans l’Union à propos de la question énergétique et la réalité c’est que la Russie dispose de réserves importantes en gaz naturel dont on ne connaît pas d’alternative garantie pour le moment étant donnée la multitude des problèmes qui se posent au sujet de l’Asie centrale et de l’Iran comme fournisseurs potentiels.

Cependant cette dépendance devrait pousser le pays à chercher à diversifier ses ressources et malgré les présomptions, les responsables hongrois sont bien conscients de ce fait. Il ne faut pas oublier que la première compagnie de gaz et de pétrole hongrois, le MOL Rt. – avec le Botas, le Bulgargaz, le roumain Transgaz et l’autrichien OMV –  figure parmi les principaux investisseurs du projet Nabucco. Aussi, souligne la Ministre des Affaires étrangères hongrois, le gouvernement hongrois n’a jamais dit qu’il est contre le projet Nabucco. C’est dans ce contexte qu’a eu lieu en septembre dernier à Budapest la « conférence Nabucco ». Ce conférence fut précédée par la nomination d’un coordinateur en la personne de Monsieur Jozias van Aartsen, ancien Ministre des Affaires étrangères néerlandais, dont la tâche est de veiller sur le projet Nabucco et d'encourager sa réalisation rapide. Lors de la conférence, Andris Piebalgs, commissaire européen aux questions énergétiques, salua le fait que la conférence fut organisée à Budapest qui témoigna de la bonne volonté du gouvernement hongrois et de l’intention commune des pays européens de diversifier leurs voies d’approvisionnement en matière d'énergie. Cependant il réclama l’engagement net et catégorique de chacun de ces pays pour le projet Nabucco.   

La position du gouvernement hongrois 

En ce qui concerne la question de l'engagement, la position hongroise est claire et nette : tant qu’il n'y aura pas de preuves tangibles que le gazoduc Nabucco sera construit d’ici à 2011, les responsables hongrois préfèrent laisser la porte ouverte à toutes les options qui sont susceptibles d’assurer l’approvisionnement du pays en gaz naturel dans les années qui viennent, sans pour autant en choisir une seule définitivement. Pour l’instant, il se pose toujours trop de questions autour de la construction du gazoduc Nabucco. Il n’est pas clair par exemple si le projet Nabucco et l’extension du gazoduc Blue Stream, ou bien la construction du gazoduc South Stream soient des projets qui s’excluent mutuellement ou s'ils peuvent fonctionner parallèlement. Concernant la diversification des ressources, la solution idéale serait évidemment dans le projet Nabucco, dit Kinga Göncz, mais, selon elle "il y a trop de questions ouvertes pour le moment et nous ne devons pas perdre de vue l’intérêt de notre pays".  

 

 

Pour aller plus loin :

 

 picto_1jpeg Sur Internet 
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Le dossier d'Euractiv : Un accord sur un nouveau gazoduc russe brise l'unité de l'UE

 picto_1jpeg  Blue Stream,  le gazoduc de Gazprom
 picto_1jpeg  South Stream
 picto_1jpeg  The Economist, A bear at the throat, sur les relations énergétiques euro-russes
 picto_1jpeg  Magyarország a közös Nabucco-vezetékre szavaz, la question énergétique vue de Hongrie (article en hongrois)
 picto_1jpeg  Tények a földgázról, article du site de la compagnie hongroise MOL (en hongrois)
 picto_1jpeg  Göncz szerint korai lenne a Nabucco gázvezeték mellett dönteni, une interview de Göncz Kinga, ministre hongrois des affaires étrangères