Compte-rendu du "café européen" d'octobre 2007 - frontières européennes

Par Virginie Lamotte | 28 octobre 2007

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Compte-rendu du "café européen" d'octobre 2007 - frontières européennes”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 28 octobre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/305, consulté le 17 septembre 2019
caf_europen_octobre_2007_-_meo Le 24 octobre 2007 s’est tenu à la Maison d’Europe et d’Orient notre café européen  en compagnie de Madame Riva KASTORYANO sur le thème des (dés)intégrations européennes et des possibles redéfinitions de frontières au sein du continent européen.
caf_europen_octobre_2007_-_meo Le 24 octobre 2007 s’est tenu à la Maison d’Europe et d’Orient notre café européen  en compagnie de Madame Riva KASTORYANO sur le thème des (dés)intégrations européennes et des possibles redéfinitions de frontières au sein du continent européen.
 
 
En introduction à ce débat, Philippe PERCHOC a rappelé que depuis 1991, le monde compte plus de 26.000 nouveaux kilomètres de frontières, dont une bonne partie en Europe à cause de la dissolution de l’URSS, la dislocation de la Yougoslavie mais aussi celle de la Tchécoslovaquie.
Le processus de création de frontières en Europe est en effet continu dans l’histoire : tous les grands empires européens se sont disloqués. Partout la logique de la construction européenne pose la question de l’effacement, mais aussi de la création de nouvelles frontières : peu à peu elles se gomment à l’intérieur et se renforcent à l’extérieur, sous l’effet de l’intégration. Or, on s’aperçoit que la décomposition d’un État n’est pas entravée par la perspective d’adhésion (Chypre, Tchécoslovaquie) alors que d’autres décompositions sont modérées par cette même adhésion (Écosse, Belgique, Espagne, etc.)

Cette question des frontières en pose une autre, plus profonde, celle du rapport du nationalisme à la construction européenne.

Pour débattre avec nous de ces questions dans la perspective de la construction d’une identité européenne commune, nous avons eu le plaisir de recevoir Riva KASTORYANO, directrice de recherches au CNRS et au CERI.

Comment expliquer l’ordonnancement des identités collectives en Europe ? Quel regard jeter sur le mouvement simultané de division et d’unification du continent en termes identitaires ?

Plus de frontières extérieures à l’Europe signifie-t-il qu’on en ait moins au sein de l’Europe ? Ce n’est pas sûr car les mouvements nationalistes marquent la décomposition européenne. Ainsi, en 1993, on a vu la Yougoslavie se diviser alors que les États en naissant souhaitaient adhérer à l’Union européenne.

Ces rapports au régionalisme, au nationalisme, mais aussi à l’intégration européenne mènent à se questionner sur l’identité qu’on donnera à l’Europe de demain. En effet, qu’est ce que l’Europe ? Un projet politique ? Une réalité historique ? Un espace géographique ? Si on se base sur de strictes frontières géographiques, ce n’est pas si sûr. Est-elle un modèle de civilisation ? Dans ce cas, cela amènerait à se placer sur de nouvelles frontières.

Comment évoluera cet espace européen ? Pour le moment, nous sommes dans une phase d’incertitudes et de recompositions, dues au refus des identités nationales qui amène à davantage de protection de nos propres frontières : nationales, espace Schengen, mais aussi une méfiance de plus en plus affichée vis-à-vis des immigrés. On fait donc face à cette diversité de tensions entre d’une part l’État et l’Europe et d’autre part l’État-nation et le projet politique européen.

La construction identitaire est un phénomène qui est fonction de la représentation que l’on a de soi et de l’autre. Elle a besoin de frontières pour définir sa propre identité. La diversité du projet et de l’héritage de l’Union européenne a vu un point d’orgue avec Valéry Giscard d’Estaing et le débat sur la Turquie, en tant que fin de l’Europe, en tant que fin de la civilisation européenne selon les néo-conservateurs.
Conceptuellement, lorsque l’on parle de frontières, on pense à un territoire. En Europe, au sein de l’Union européenne, nous sommes tous « citoyen européen », ce dont on se rend davantage compte lorsque nous devons exercer notre citoyenneté à l’extérieur de nos frontières étatiques : nous pouvons voter et être élu dans un autre État-membre pour les élections municipales et européennes.
Du coup, selon Riva KASTORYANO, l’Europe produit une identité étrange, déconnectée du territoire, de la frontière.

Comment expliquer que ce mouvement continu de décomposition à l’Ouest ces dernières années après plus de 50 années de construction européenne ?

L’Europe de l’Ouest est-elle différente de l’Europe de l’Est ? En Europe de l’Ouest, on a un retour sur soi, où face aux derniers élargissements, on a une montée des identités régionales et un repli identitaire des nations.
L’immigration est quant à elle faite d’étrangers de l’intérieur et de l’extérieur. Le nationalisme à l’Ouest est donc parfois fonction de la xénophobie et ici on cite souvent les Pays-Bas en guise d’exemple. D’où le « non » néerlandais à la Constitution européenne ; mais en France, il n’était pas dirigé contre l’autre, il s’agissait d’une révolte interne. Il ne faut pas négliger non plus l’affirmation religieuse de l’Europe.

Alors que Riva KASTORYANO questionnait Philippe PERCHOC sur cette problématique celui-ci a ajouté que l’Europe de l’Ouest est depuis les trois derniers siècles composée de gros pays qui ont gagné leurs guerres, excepté la France lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est ce qui expliquerait que les mouvements centrifuges internes n’aient pas pu compter sur des dislocations externes des ensembles desquels ils voulaient se séparer. À la fin du 19e siècle, on a vu apparaître des mouvements, qui sont toujours en cours aujourd’hui, qui pourraient déboucher sur de nouvelles et possibles séparations :

-    À l’Est, les nationalismes ou les régionalismes ont pu s’appuyer sur la fragmentation des empires centraux, s’appuyer sur une aide extérieure.
-  À l’Ouest, ces mêmes revendications seront sans pertes militaires, comme en Écosse, qui ne peut s’extirper de la tutelle britannique.
 
Peut-on dire alors que l’Union européenne donne aux Européens un rapport nouveau au global et au local ? D’un autre côté, la construction européenne pousse-t-elle à une recomposition de l’identité des européens ? Dans quel sens ?
 
L’Union européenne donne le sentiment du local parce qu’elle gomme les frontières internes, mais n’arrive pas à donner celui du global. Il y a donc échec du projet de globalisation, parce que l’Union européenne ne donne pas cet élan, contrairement aux Etats-Unis.
 
Le débat qui a suivi avec le public fut très enrichissant, et l’échange a pu montrer combien l’envergure de cette question est vaste, mais aussi combien les questions identitaires sont sensibles.

Une première partie du débat s’est concentré sur les communautés russophones de l’Est de l’Europe.

Philippe PERCHOC, approuvé par un auditeur letton, soulignait que ces communautés n’ont pas de revendications territoriales. Ainsi en Estonie, un pays comptant beaucoup de Russophones, ceux-ci n’ont aucunes revendications territoriales.
A un autre qui soulignait que l’Ukraine était peut-être un cas à part, les intervenants ont confirmé leur analyse. En effet, les sondages électoraux montrent un net découpage du pays en fonction de la langue majoritaire (l’Ukrainien ou le Russe), mais pourtant, on ne peut pas dire que l’est du pays aient de moindres revendications autonomistes.
La révolution orange nous a montré un Ianoukovich en faveur de l’intégration européenne, mais contre OTAN. Sauf que le Kremlin est quant à lui plutôt contre.
Ensuite, Riva KASTORYANO nous a fait partagé une de ses expériences.
Lors d’une rencontre à l’université d’été de Berlin, une participante polonaise lui avait alors posé la question de la place de l’État.
Pour cette jeune femme, l’État était une simple émanation de la nation. On n’a pas d’État s’il n’y a pas eu de nation, s’il n’y a pas eu de peuple.
L’intervenante a souligné que c’est le nationalisme d’une nation qui a longtemps vécu sans État et qui est un cas très particulier en Europe. On voit encore une fois que l’absence de frontières crée des situations tout à fait originales.

Une autre intervention a fait remarquer la situation de la communauté Rrom : un peuple sans État, ni territoire. C’est un peuple sans frontières. Cependant, ils ne veulent pas de territoire à eux, alors que pour un Breton, il y a un rapport direct entre les notions de frontière, de territoire et d’identité.

Y a t-il une désunion européenne ?

Selon, Riva KASTROYANO, à Sciences Po lorsque l’on demande à un Allemand ce qu’est l’Europe, il répond : sécurité, paix, entre les États. Alors que si on le demande à un Français, il répondra par un substitut, à la recherche des valeurs européennes, de l’État social européen, de la cohésion, de la constitution du territoire comme différent de celui du concept. La « désunion » n’est-elle pas due aux différences d’attente sur l’Europe ? Sur la politique ou le rôle du citoyen ?
Il y a une différence de définition de l’Europe par rapport aux élargissements. Chaque pays ne voit que son concept appliqué à l’Europe, d’où une mauvaise intégration britannique, qui ne voit pas d’union européenne. C’est ce que l’on voit avec les problèmes de définition d’une politique étrangère commune, de même que de se prononcer pour ou contre la guerre en Irak.
Par ailleurs, on constate un temps d’adaptation entre l’élargissement géographique et celui des consciences. Il existe une réelle nostalgie Europe des Six en France. C’est la différence entre le soi et l’autre qui passe par une frontière. Entre 1957-2007, l’Allemagne et la France ont eu 50 ans de vivre ensemble alors que la France et la Slovaquie n’en ont eu que trois ans pour le moment. Il faut prendre le temps de se connaître. Cependant, la frontière mentale se déplace peu à peu vers l’Est.

Comme le soulignait l’auditeur letton, une adaptation est plus que nécessaire.
La France est un pays fondateur. Pour l’Estonie, l’Europe est un espace alternatif à la domination de la Russie, mais la France n’attend pas grand chose des Baltes. En Lettonie, l’Europe n’est pas un projet politique, mais plutôt de l’argent reçu de Bruxelles.

Riva KASTORYANO a ajouté que l’Europe a acquis une dimension historique depuis Maastricht, c’est un projet de projet politique. Avant, l’Union européenne était seulement un espace économique mais, aujourd’hui on a un discours sur les droits de l’homme.

Le modérateur du débat a conclu sur la question des salaires. Ainsi, en Pologne, la population agricole était contre l’adhésion à l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est la plus europhile, malgré l’échec de la Politique agricole commune. Une dernière précision a concerné la Lettonie et sa définition identitaire : pour une personne apatride, l’Europe représente quelque chose. C’est dans ce sens qu’elle va faire sa demande afin d’obtenir la nationalité lettone : pour devenir européen, et bénéficier de tous ses avantages, comme les voyages. C’est ainsi une adhésion supra-nationale et volontaire.

 

Pour en savoir plus :

picto_1jpeg  Sur Nouvelle Europe
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Le dossier de Nouvelle Europe : (Dés)intégrations européennes : vers de nouvelles frontières intérieures ?
   
picto_1jpeg Ailleurs sur Internet 
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Le site de la Maison d'Europe et d'Orient, qui nous a accueilli pour notre café européen

   
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Riva KASTORYANO, Quelle identité pour l'Europe ? Le multiculturalisme à l'épeuve, Références - Presses de Sciences Po, mars 2005. 
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Michel FOUCHER, L'obsession des frontières, Perrin, 2007 
 Photo : Philippe Perchoc (à gauche) et Riva Kastoryano (à droite) ; pour Nouvelle Europe 

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