Langues et langages en Ukraine

Par Zbigniew Truchlewski | 26 avril 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “Langues et langages en Ukraine”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 26 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/177, consulté le 05 juillet 2020

ukraine_langues_1Peut-on linguistiquement réduire l’Ukraine à une opposition binaire entre « russes » etanalyse « ukrainiens » ? Si cette opposition avait lieu d’être, comme les média le soutiennent souvent, si ce n’est toujours, on assisterait à la cohabitation entre deux peuples. Or il n’en est rien. Les siècles d’influence russe et de russification ainsi que la proximité du russe et de l’ukrainien ont brouillé ce clivage binaire et impliquent qu’il n’y a pas une langue ukrainienne et une langue russe mais plusieurs langages. Quels sont-ils ?

Peut-on linguistiquement réduire l’Ukraine à une opposition binaire entre « russes » et « ukrainiens » ? Si cette opposition avait lieu d’être, comme les média le soutiennent souvent, si ce n’est toujours, on assisterait à la cohabitation entre deux peuples. Or il n’en est rien. Les siècles d’influence russe et de russification ainsi que la proximité du russe et de l’ukrainien ont brouillé ce clivage binaire et impliquent qu’il n’y pas une langue ukrainienne et une langue russe mais plusieurs langages. Quels sont-ils ?

La pluralité linguistique en Ukraine.

Pourquoi l’Ukraine est-elle un pays où il n’y a pas une langue dominante mais plusieurs langues dont une qui concurrence la langue d’Etat ? Le territoire a longtemps été morcelé en Ukraine (telle que nous la connaissons, elle n’a été créée qu’en 1945 voire 1954 avec le rattachement de la Crimée). Il n’y a donc jamais eu d’unité linguistique puisque l’Ukraine a été tour à tour polonaise, russe, a subi l’influence des Tatars (encore présents en Crimée) et qu’elle compte de nombreuses minorités (Hongrois, Roumains, Polonais, Russes, Tatars, etc.).

De fait la différentiation linguistique régionale en Ukraine correspond non seulement au morcellement qu’a connu l’Ukraine mais aussi au traitement différencié que ces territoires ont reçu sous leurs autorités respectives. L’Autriche-Hongrie a favorisé un dialecte ukrainien en Galicie, sans doute sans arrière pensée, tandis que l’ukrainien écrit était interdit dans l’Ukraine russe entre l’insurrection polonaise de 1863 et la révolution russe de 1905.

A l’ouest de l’Ukraine domine l’ukrainien : ces régions ont été les dernières à rejoindre l’empire soviétique et sont celles qui ont le plus subit l’influence de la Pologne. Aujourd’hui encore on peut souvent parler polonais à L’viv. Dans les régions de l’est et au sud, industrialisées et urbanisées principalement pendant la domination russe puis soviétique,  le russe domine dans les centres urbains où résident les immigrants russes et les ukrainiens russifiés, tandis que l’ukrainien est confiné aux campagnes. Reste le centre de l’Ukraine, tableau de tout le paradoxe ukrainien : l’ukrainien y demeure la langue maternelle pour plus de 80 % des gens mais le russe est la langue majoritaire (cf. l’article « Le cercle carré de la question linguistique en Ukraine » dans la rubrique CEI de nouvelle-europe.eu).

La situation de l’Ukraine est donc paradoxale : la langue d’État est minoritaire et elle doit faire face à la présence du russe. Cependant, les liens entre les deux langues sont loin d’être simples et c’est pourquoi il est important de les examiner pour comprendre la « situation linguistique complexe » de l’Ukraine.

Les « liaisons dangereuses » du Russe et de l’Ukrainien.

Comment se fait-il que le russe soit si répandu en Ukraine ? Dans son article, Juliane Besters-Dilger note deux facteurs : d’abord, le mépris des Russes envers l’ukrainien considéré comme un dialecte vecteur d’un nationalisme dangereux et, surtout, comme une arme politique utilisée par les Polonais à des fins de déstabilisation. Ce qui conduisit à l’interdiction pure et simple de l’ukrainien par l’oukase d’Ems en 1867 ; ensuite, les migrations des russes et la « colonisation » de l’Ukraine par les colons russes. Celle-ci a été portée par l’industrialisation du sud et de l’est de l’Ukraine au XIXème siècle.

A ce mouvement répondit celui de l’ukrainisation rendu possible par la révolution de 1905 (qui accorda une marge de manœuvre aux minorités du royaume russe), l’État ukrainien souverain de 1919-1922 et la RSS d’Ukraine où étaient appliqués les principes du léninisme sur les minorités nationales.

Mais cette ukrainisation a eu un faible impact : sans doute faut-il, pour le comprendre, ajouter un troisième facteur à ceux de Juliane Besters-Dilger : la « soviétisation » i.e. l’imposition du « centre » moscovite sur la « périphérie » de Kiev par la langue russe. On peut relever ici l’ambiguïté de la politique soviétique à l’égard de l’ukrainien : en 1958 eu lieu une réforme scolaire qui laissait aux parents le choix pour leurs enfants de la langue de leur enseignement - russe ou langues nationales, ce qui signifiait de facto l’abandon du bilinguisme. Mais le russe restait obligatoire et, paradoxalement, la politique « libérale » a en fait affaibli les langues nationales puisque le russe était présenté comme la langue qui rendait possible toute carrière. A cela s’ajoute le fait que les Soviétiques ont voulu « enrichir » l’ukrainien par la langue russe, ce qui signifiait dans leur terminologie inféoder le premier à la seconde plutôt que de lui donner une substance plus précise. Ces facteurs expliquent que les mouvements d’opposition d’inspiration nationaliste n’apparurent que tardivement dans la contestation anti-soviétique : le « Roukh » n’a été créé en effet qu’en 1989.

Force est donc de constater l’intrication des deux langues - russe et ukrainienne. Comment dès lors penser leurs relations et leurs conséquences ? Peut-on considérer que les deux n’ont eu aucune influence l’une sur l’autre ? Peut-on vraiment les dissocier ?

Russe et Ukrainien : des frontières floues.

Les origines des deux langues sont en fait les mêmes : elles sont issues du slave oriental. C’est la langue de la Rous de Kiev entre le Xème et le XIIIème siècle.  Mais celle-ci doit plutôt être considérée comme un groupe de dialectes plutôt qu’une langue unifiée, puisque la Rous de Kiev s’étendait précisément de Kiev à Novgorod, soit sur un territoire de 2 000 km² environ. D’où la possible « dissociation » ultérieure des deux langues. Dissociation ne signifie pas « séparation » cependant.

En fait, la langue ukrainienne pose elle-même problème : Patrick Seriot va même jusqu’à affirmer qu’elle n’est pas « un objet fixe ». Sans doute a-t-il raison : l’ukrainien dispose d’une littérature sans langue standard et l’ukrainien du quotidien demeure sans différenciation stylistique et ne dispose que d’une orthographe indéterminée. C’est pourquoi, lors de tentatives de standardisation de la langue ukrainienne au XIXème siècle on a dû utiliser aussi bien les dialectes ukrainiens que la langue polonaise. Cette standardisation n’a pourtant pas aboutit et le débat normatif sur la langue ukrainienne fait encore rage.

D’un côté, les réformateurs veulent la dérussification et l’européanisation de l’ukrainien ainsi que l’intégration du jargon et de l’argot dans la langue standard (si tant est qu’il en soit une). C’est la direction vers laquelle ils orientent leurs travaux sur un nouveau dictionnaire de la langue ukrainienne. De l’autre, les conservateurs se prononcent pour la norme soviétique et refusent les anglicismes, les néologismes, les termes de la langue parlée et refusent la suppression des idiotismes russes.

Un « entre deux » linguistique : la question du suržyk.

On est donc amené à concevoir la langue ukrainienne non pas comme un donné « pur » mais plutôt comme le résultat de plusieurs influences. La langue ukrainienne n’est pas figée ; bien plutôt est-elle en mouvement. En témoigne le suržyk. Le terme désigne un mélange de céréale (avec une connotation péjorative) et a pris le sens métaphorique de « sang mêlé » puis de « langue mélangée ». Il renvoie à l’enchevêtrement des langues russe et ukrainienne.

Les difficultés commencent là car la définition du suržyk dépend de la conception que l’on s’en fait et les prémisses que l’on adopte ne sont pas sans appeler une certaine conception de l’identité ukrainienne : ainsi, Patrick Seriot rappelle que le suržyk peut être désigné d’abord comme de l’ukrainien russifié, ensuite comme du russe ukrainisé et enfin comme un langue à part entière.

On entre donc ici sur un terrain difficile : il fait référence non seulement à la réalité mais aussi à la représentation qu’on en a. D’où le fait que l’on puisse considérer qu’il y a plusieurs situations linguistiques en Ukraine : soit les Ukrainiens sont bilingues (ukrainiens et russe), soit ils sont trilingues (ukrainiens, russe et suržyk), soit ils sont monolingues (suržyk). Cette dernière conception n’est pas forcément la plus pertinente mais elle a le mérite de mettre en évidence ce que rappelle Juliane Besters-Dilger : « seule une part relativement faible de la population d’Ukraine maîtrise réellement l’ukrainien standard ». Du même coup, on postule que le suržyk est plus parlé qu’il n’est connu et reconnu. C’est qu’il vient des frontières floues entre l’ukrainien et le russe.

Patrick Seriot reconnaît que « l’insécurité linguistique est telle qu’il est difficile de savoir qui parle un russe "authentique" ou un "pur" ukrainien ». C’est reconnaître là les interférences (lexicales, phonétiques et morpho-syntaxiques) entre deux langues semblables mais pas identiques.

Sociologie du suržyk.

Qui parle le suržyk ? Sa définition étant difficile, sa réalité devient complexe. Les sociolinguistes, comme Natalja Šumarova, ont montré que le suržyk était inconsciemment la langue des gens dans la fleur de l’âge, résidant dans les villes, faisant partie de l’exode rural, et ce à l’est, au sud et au nord (régions de forte influence russe). Le suržyk est en revanche utilisé consciemment par les enfants dont la scolarité s’est effectuée de manière monolingue, c’est-à-dire en ukrainien. Ainsi, la nouvelle génération d’ukrainiens peut utiliser le suržyk à dessein, pour communiquer dans la famille, jouer ou pour l’humour.

Là encore le suržyk est difficilement identifiable : Patrick Seriot remarque que lors de son travail de terrain, à la question « quelle langue parlez vous ? » les Ukrainiens répondent « rozmovljaemo po našemu » (« nous parlons notre langue »). On ne peut pas non plus identifier socialement les suržykophones puisque tous le parlent peu ou prou.

On ne peut donc pas parler d’une division entre une Ukraine « ukrainienne » et une Ukraine « russe » ; sans doute faut-il plus se pencher vers une fragmentation linguistique aussi bien que territoriale. Du même coup ne remet-on pas en cause l’idée des « deux Ukraines », une strictement pro-russe et l’autre rigoureusement pro-occidentale ? Peut-être, l’important est sans doute la conséquence de la situation linguistique et de sa représentation sur l’identité ukrainienne : loin d’être inexistante elle reste à faire tant elle demeure floue. 

 

picto_2jpeg A lire 
picto_2jpeg Juliane Besters-Dilger : « Le facteur linguistique dans le processus de construction nationale en Ukraine », in L’Ukraine dans la nouvelle Europe, Gilles Lepesant (dir.), Paris, CNRS Editions, 2005.
picto_2jpeg Patrick Seriot : « Diglossie, bilinguisme ou mélange de langues : le cas du suržyk en Ukraine », La linguistique, Paris : P.U.F., vol. 41, fasc. 2, p. 37-52. 
   
picto3 A écouter 
   
picto3 Europe’s Crossroads: What Language Shall Ukraine Use in 2101? (conférence en anglais de l'Ecole Normale Supérieure)
picto3 Langues biélorusse et ukrainienne comme éléments déterminants des identités - Situation d’aujourd’hui et perspectives (conférence en français de l'Ecole Normale Supérieure)

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