Un an après la mort d’Havel, les écrivains et la politique : Parcours d’un dissident-dramaturge

Par Alena Petrikovičová | 7 décembre 2012

Pour citer cet article : Alena Petrikovičová, “Un an après la mort d’Havel, les écrivains et la politique : Parcours d’un dissident-dramaturge ”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 7 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1603, consulté le 13 décembre 2018

« Un élément tragique pour l'homme moderne, ce n'est pas qu'il ignore le sens de la vie, c'est que cela le dérange de moins en moins. »

Tour à tour Président, dissident, prisonnier, écrivain, dramaturge, anticommuniste, avocat des droits de l'homme et symbole de la résistance, Václav Havel, l'homme aux multiples facettes, est décédé il y a un an.

Avant d'être un dissident et un Président de la Tchécoslovaquie, devenue ensuite la République tchèque, Václav Havel a d'abord été un écrivain. Il est né en 1936 dans une riche famille d'entrepreneurs, liés à l'action culturelle et politique du pays entre les années 20 et 40. Avec l'arrivée au pouvoir des communistes, les biens de sa famille sont confisqués et Václav Havel se voit empêché l'accès aux universités de sciences humaines, où il aurait voulu poursuivre des études de littérature et de cinéma. Il suit alors les cours de l'Ecole technique supérieure de Prague, qu'il quitte après deux ans.

Les traditions culturelles et intellectuelles de sa famille ont toujours orienté Havel vers les valeurs humanistes de la culture tchèque, valeurs réprimées dans les années 50 par le régime politique en place. Mais la passion de Havel était trop forte à cette époque. Il décide alors de se rapprocher du milieu théâtral en travaillant comme machiniste et éclairagiste dans des théâtres praguois.

Avec Kafka, il partage la dimension absurde du monde, pleine de timidité, de contestations de soi même et de ses compétences, le sentiment de culpabilité et de non-évidence. La vision de Kafka était malheureuse, voire tragique. Le monde de Havel était tombé à un tel niveau qu'il ne pouvait que s'améliorer. Il s'intéresse beaucoup à la perte de l'identité et comment l'homme devient victime et cible de la manipulation du pouvoir. Havel est un philosophe pratique. Autrement dit, son activité politique et artistique se nourrit de ses pensées philosophiques et les influence. Il cherche à trouver des réponses aux questions de la vie quotidienne et tente de voir le positif dans chaque chose :« Je suis reconnaissant de vivre la combinaison, en apparence plutôt désavantageuse, d'être d'origine bourgeoise dans un Etat communiste. Cela m'a donné la possibilité de voir le monde soi-disant 'du bas', c'est-à-dire le vrai monde tel qu'il est. J'ai ainsi évité des illusions éventuelles ou des visions mystifiées. »

Le théâtre comme moyen d'expression politique

C'est au moment où il commence à travailler au « Théâtre sur la balustrade », qu'il se rend compte que le public souhaite savoir ce qui se passe dans la réalité. Les pièces de Havel vont permettre au public de trouver des réponses aux questions qu'il se pose sur la réalité politique du pays et ses conséquences sur la vie quotidienne. Havel utilise donc le théâtre comme un moyen d'expression et de promotion de son idéal démocratique. Inspiré par le théâtre de l'absurde et l'héritage kafkaïen, ses pièces traitent des situations habituelles du quotidien. On y retrouve le rôle important du langage, le discours dans ses pièces est déformé. Autrement dit, les gens ne parlent pas normalement mais bizarrement, amenant un effet comique.

La littérature et la culture officielle n'intéressaient guère le jeune Vaclav. Il n'était pas étudiant et ne recevait aucun cours. Il était attiré par tout ce qui perpétuait la continuité de la Première République, autrement dit tout ce qui était encore fondé sur la base d'un enseignement européen qui n'était pas soumis aux ordres. Les années 50 ont permis à Havel une prise de conscience. Il a compris que la période dans laquelle il vivait ne lui permettrait pas d'être un simple écrivain, mais qu'il allait devoir basculer dans le politique.

Durant les années 60, dans une atmosphère de libéralisation progressive, Havel commence à manifester ses pensées sur le régime, que ce soit par le biais du théâtre ou par le biais d'articles, publiés notamment dans les journaux internationaux ou samizdat. C'est en 1963 que sa première pièce théâtrale (de long métrage) est présentée au théâtre de la balustrade. Cette pièce, « La fête en plein air », va avoir une grande importance dans la lutte idéologique contre le pouvoir communiste. Les deux principaux thèmes du théâtre d'Havel sont la lutte contre la censure et contre l'idéologie officielle. En 1968, Havel fait publier un article, le premier, sur l'idée de la pluralité politique. Il va payer cher cette prise de position car l'année suivante le régime en place interdira toute publication de Havel, interdiction qui perdurera pendant 20 ans.

Le tournant des années 70 : Un opposant identifié au régime

Les années 70 représentent un tournant important dans la vie de Václav Havel. En 1975, il adresse une lettre ouverte d'opposition au régime du président Gustav Husak. Dans cette lettre, il analyse la situation de la société et dénonce les « mécanismes de la dictature intellectuelle en Tchécoslovaquie ». Il considère que la société n'est pas consolidée et qu'elle tombe dans une crise profonde. Il se demande également pourquoi les gens se comportent de la manière dont ils se comportent. A ce questionnement, il répond que c'est la peur pour leur existence qui les pousse à accepter le régime. Comme solution, Havel propose une révolution existentialiste de l'individu, et non une révolution politique. Selon lui, il faut que les gens s'intéressent plus aux affaires publiques et cessent de consacrer toute leur énergie à leur vie privée. Havel perçoit donc la crise de la société surtout comme une crise morale de l'individu.

Après la proclamation de la Charte 77, manifeste des intellectuels contre le régime en place, dont Havel est le principal rédacteur, il est arrêté pour la cinquième fois par la police et emprisonné pour quelques mois. C'est durant cette période qu'il écrit « Le pouvoir des sans-pouvoir », son essai le plus célèbre dans lequel il analyse les mécanismes de la mauvaise raison d'Etat, qui conduisent à la démission morale des individus. En 1979, il est accusé de « subversion » et condamné à quatre ans et demi de prison, période au cours de laquelle il rédigera les fameuses « Lettres à Olga », la femme de sa vie. Havel dira toujours que le plus dur en prison était l'interdiction d'écrire. Cette interdiction connaissait une exception : le droit d'écrire une lettre à caractère personnelle à sa femme. Il profitera de ce moyen pour y exprimer ses pensées philosophiques. Le Recueil des « Lettres à Olga » est publié clandestinement en 1984 et connaît un grand succès dans le monde.

Les années 80 : le passage de l'écrivain à l'homme politique

Au cours des années 80, Havel aimait plaisanter en disant qu'il se déplaçait partout avec sa brosse à dent, puisqu'il ne savait jamais s'il dormirait chez lui ou en prison. En 1988, alors qu'il participe à une manifestation pour le 20e anniversaire de la mort par immolation du jeune étudiant Jan Palach, il est une nouvelle fois arrêté. Un tollé international se soulève alors, et les autorités tchécoslovaques le libèrent rapidement.

La situation va s'accélérer à partir de 1989. Václav Havel, déjà très connu sur la scène nationale et internationale, devient le personnage principal de la Révolution de Velours, qui a pour conséquence la chute du régime communiste. Sans l'avoir vraiment souhaité, il est élu Président par intérim après la révolution, avant d'être, en juillet 1990, démocratiquement élu Président de la Tchécoslovaquie. Avec l'ascension au pouvoir, Václav Havel a dû arrêter un temps sa production littéraire pour se consacrer pleinement à la politique. Bénéficiant d'une grande popularité à l'étranger, notamment auprès de grands dirigeants politiques, Havel redonne à la République tchèque une place dans le monde. Grâce à lui, le pays redevient partie intégrante de la communauté des pays démocratiques et libres. Réellement courageux, bien que souffrant depuis son emprisonnement de graves problèmes de santé, Havel reste un pionnier de la réunification européenne, et un combattant acharné pour la mise en place des valeurs démocratiques contre le communisme et le totalitarisme.

Il faut attendre son départ de la présidence pour qu'il retourne à l'écriture. Il finit néanmoins par concrétiser son rêve, en réalisant son premier film-théâtre, Sur le départ, une pièce sur le pouvoir, la trahison et la succession.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • http://www.vaclavhavel.cz
  • KRISEOVA, E., Vaclav Havel zivotopis, Prague, Atlantis, 1991
  • OTAHAL M., On a Non-Political Politics, Prague, Revue sociologique XXXIV, (4/1998), Ustav pro soudobé dejiny AV CE, 1998

Source photo: File:Pietní shromáždění v Brně při příležitosti úmrtí Václava Havla2011e.jpg sur Wikimedia Commons

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