Ces eurodéputés de la campagne présidentielle française

Par Pierre Catalan | 5 mars 2012

Pour citer cet article : Pierre Catalan, “Ces eurodéputés de la campagne présidentielle française”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 mars 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1441, consulté le 21 novembre 2017

Loin des yeux, loin du cœur de la campagne ? Il semblerait que le temps des eurodéputés figurants est bien révolu. Candidats eux-mêmes, proches conseillers, experts écoutés ou influents politiciens, certains députés européens prennent le devant de la scène. Qui sont les eurodéputés de la campagne de 2012 ?

Cette fois-ci ils sont quatre eurodéputés à prétendre à la magistrature suprême en France (avant le dépôt des 500 parrainages, le 16 mars 2012). En 2007 ils n’étaient que deux (Jean-Marie Le Pen et Philippe De Villiers). En 2012, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Eva Joly et Corinne Lepage totalisent environ 27% des intentions de vote (sondage BVA du 17 février 2012), et un tiers des candidats déclarés à l’élection.

Outre les eurodéputés, cette élection voit se présenter aux suffrages des Français trois députés de l’Assemblée nationale, quatre citoyens non-titulaires d’un mandat public, et le Président de la République sortant.

Ces candidats élus au Parlement européen depuis 2009 (2004 pour Marine Le Pen) ne mettent cependant pas en avant leur mandat pour justifier de leur présence dans la course, à l’exception d’Eva Joly qui a tenté début février de se distinguer en déplorant être la seule à parler d’Europe parmi les candidats.

Les autres candidats comptent de leur côté un grand nombre de députés européens dans leur entourage le plus proche. A l’image de cette campagne où le sujet européen est omniprésent mais peu débattu, les eurodéputés de l’élection de 2012 sont très influents, mais discrets.

Voici une présentation subjective, n’engageant que l’auteur de l’article, de certains des eurodéputés de la campagne présidentielle.

Quelles raisons à cela ?

Le temps où le Parlement européen était considéré comme un triste éloignement destiné aux jeunes loups ou aux vieux placardisés est – presque – révolu. Depuis quelques années, l’hémicycle de Bruxelles est devenu un lieu de pouvoir convoité. Les responsables politiques qui y sont envoyés sont en conséquence des personnalités soit plus influentes, soit plus expertes qu’auparavant. Ils peuvent se prévaloir d’une expertise technique importante, et sont relativement protégés par leur éloignement géographique et politique.

Les élections de 2009 ont été des élections de mi-mandat qui, si elles n’ont que peu mobilisé les Français (40,5% de participation), ont été stratégiques pour les partis politiques français. Marquées par une victoire incontestable de l’UMP, ces élections ont vu l’échec du Parti socialiste et le début d'une mue des Verts avec l’apparition d’Europe Écologie (EELV), tandis que les extrêmes réunissaient à peu près les mêmes scores qu’en 2004.

Pour Europe Écologie, c’est la naissance d’une nouvelle génération de responsables politiques, pour certains experts ou techniciens, dans une mouvance jusqu’alors marquée par son parisianisme et son identité plutôt associative. Il est important de rassurer l’électorat en 2012: les Verts ne sont plus un parti d’amateurs, l’expertise de ses élus européens en témoigne.

L’éloignement médiatique des députés européens permet en outre, trois ans après les élections, de présenter des « têtes nouvelles », et d’assurer un certain renouvellement des personnes. Avantage supplémentaire mais non-négligeable du député européen : il n’est pas accaparé par sa réélection à l’Assemblée nationale dans sa circonscription, souvent éloignée de Paris et du cœur de la bataille.

L’entourage proche

Presque chaque candidat compte dans son entourage le plus proche un député européen. Si les écuries présidentielles du PS et d’EELV en comptent plusieurs (l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy n’est pas mise en avant), retenons-en six dont l’activité semble se faire plus à Paris qu’à Bruxelles. Pour quatre d’entre eux en tout cas.

Au Parti socialiste, Stéphane Le Foll est un collaborateur de François Hollande depuis 1997, quand il est devenu son directeur de cabinet à Solferino. Élu au Parlement européen depuis 2004, il s’implique particulièrement sur les sujets agricoles et halieutiques. Son seul rapport rédigé depuis 2009 porte d’ailleurs sur l’adaptation au changement climatique de l’agriculture dans l’UE. En cas de victoire, on peut sans trop de risque parier que Stéphane Le Foll quittera le Parlement européen.

Harlem Désir est revenu à la lumière depuis l’organisation de la primaire du Parti socialiste et son rôle de Premier Secrétaire par intérim. Élu depuis 1999, il se consacre à la commission du Commerce international, au sein de laquelle il a rédigé un rapport en 2010. Son activité à Bruxelles, à l’instar de celle de Le Foll ou Peillon, s’est beaucoup réduite depuis novembre 2011.

Élu depuis 2004, le « Monsieur Éducation » de François Hollande, Vincent Peillon, peut également espérer quitter un Parlement européen où il siège à la commission des Affaires étrangères, avec un prisme particulier sur l’Union pour la Méditerranée, mais sans activité débordante (un rapport et quelques questions posées).

Chez Europe Écologie Les Verts, Pascal Canfin illustre parfaitement la stratégie du parti consistant à se « professionnaliser », en rassurant l’électeur sur le sérieux et l’expertise mis au service du programme présidentiel. Élu depuis 2009, ce journaliste économique s’est spécialisé sur les questions de régulation économique et financière, et s’est notamment distingué en étant l’un des grands promoteurs de Finance Watch, ce think tank européen militant pour mieux encadrer l’industrie financière et la rendre plus utile à la société. Il est la cheville ouvrière du programme économique d’Eva Joly, gage de sérieux pour un parti de gouvernement.

Pascal Canfin

Marielle de Sarnez, si elle semble moins présente qu’en 2007 dans la campagne de François Bayrou, reste proche du leader du Modem. Son activité au Parlement européen semble à en croire sa fiche bien plus éclectique que ses seules attributions (commerce international et ACP/UE) le suggèreraient. De très nombreuses questions posées sur des thèmes très hétéroclites (OGM, Grand Paris, médiator, ampoules basse consommation…) laissent à penser que Marielle de Sarnez est une députée européenne assez ouvert à la société civile, sans entrer toutefois dans le détail des sujets (aucun rapport écrit).
Il ne pensait pas revenir à Bruxelles, mais Brice Hortefeux, ami de trente ans de Nicolas Sarkozy, est membre de la commission du Développement régional depuis mars 2011. Ses centres d’intérêts semblent plutôt porter sur la géopolitique des pays en développement (Sahel, Soudan, Liberia…) : il n'a posé qu'une seule question sur le développement régional, portant sur l’accès au numérique dans les zones de haute montagne.

 

 

Dans le second cercle, des valeurs montantes et conseillers experts

Vivier de talents, le Parlement européen compte plusieurs députés dont l’influence va grandissante. Retenons-en deux qui ont des chances d’entrer au gouvernement en cas de victoire d’un camp ou de l’autre aux élections législatives de juin.

Depuis sa fracassante démission du poste de porte-parole d’Eva Joly, Yannick Jadot semble être en retrait de la campagne d’EELV. Ancien directeur des campagnes de Greenpeace France, il est l’un des négociateurs du Grenelle de l’Environnement, et député européen depuis 2009. Vice-président de la commission du Commerce international, son activité est importante : pas moins de quatre rapports après juste deux années et demie de mandat.

Élu au Parlement européen après avoir disputé sa circonscription à Arnaud Montebourg aux législatives de 2007, Arnaud Danjean est pour l’UMP l’un des grands experts des politiques de défense. Président de la sous-commission Sécurité et Défense du Parlement européen, son rapport en 2010 sur la stratégie de mise en œuvre de la politique européenne de sécurité et de défense a eu un impact très important. Élu également au Conseil régional de Bourgogne, il quittera vraisemblablement le Parlement européen en juin 2012 pour se présenter en Saône-et-Loire, où Arnaud Montebourg ne cherchera pas à renouveler son mandat de député.

Arnaud Danjean

Francs-tireurs et influents, leur présence médiatique a un poids

Le Parlement européen permet une distance de la politique quotidienne qui donne d’autant plus de poids aux apparitions médiatiques de certains. « Bons clients » des médias, personnalités politiques qui comptent, retenons-en trois qui feront la campagne de 2012.

Daniel Cohn-Bendit s’est récemment qualifié de « politiquement apatride ». Après avoir mené Europe Ecologie à son succès électoral en 2009, il a perdu son influence avec l'absorption de son initiative au sein de « Europe Écologie Les Verts ». Sa proposition de renoncer à présenter un candidat à la présidentielle en échange d’une cinquantaine de députés à l’Assemblée nationale n’a pas été retenue, et sa position lors des primaires internes aux écologistes fut plus que distante. Revêtant un costume de Sage, néanmoins agitateur d’idées, ayant décidé de ne pas se représenter en 2014, il a abondamment critiqué l’abstention du PS et des Verts lors du vote ratifiant la modification du Traité UE instituant le Mécanisme européen de Stabilité le 21 février dernier.

Après avoir incarné la division du camp présidentiel, en s’opposant à François Fillon pour les législatives à Paris, Rachida Dati est récemment rentrée dans le rang, s’affichant en "guest star" aux côtés de Nicolas Sarkozy lors de sa réunion publique du 23 février à Lille. Affichant sans complexe son désintérêt et son ennui à Bruxelles, c’est moins son mandat européen qui fait de Rachida Dati un personnage influent, que ce qu’elle représente au sein de l’appareil UMP et de ses électeurs : mieux vaut l’avoir avec soi que contre soi.

Gardien de la tradition au Front National, Jean-Marie Le Pen, sans être au premier plan de la stratégie médiatique de sa fille, veille à ne pas laisser s’échapper les « durs » du FN en créant régulièrement la polémique. Le Parlement européen lui en a notamment donné l’occasion lorsqu’il a traité Daniel Cohn-Bendit de « pédophile » en septembre dernier. Sous les rires de sa fille.

Loin des débats politiques nationaux, certains eurodéputés d’importance devraient rester discrets…

Soucieux de préserver leur intégrité intellectuelle en évitant les compromissions de campagne électorale nationale, mis à l’écart par leur parti ou bien en quête d’une stature moins partisane, certains députés européens importants devraient rester discrets dans cette campagne.

À droite, nous citerons Alain Lamassoure, Joseph Daul et Jean-Marie Cavada.

Le premier, Président de la commission des Budgets, n’avait été réélu en 2009 que grâce au très bon score de l’UMP, placé en dépit de son mérite en quatrième place de la liste Sud-Ouest de son parti. Le second, Président du groupe PPE, devrait s'afficher à l’occasion de l’incontournable meeting de l'UMP sur la thématique européenne, pour lequel le parti mobilisera certainement d’autres personnalités de la droite européenne. Le troisième, récemment élu Président du Mouvement européen – France a été, durant quelques semaines, porte-parole de Hervé Morin. Il devrait, dans les semaines à venir, se mettre en retrait afin de respecter la neutralité exigée par l’association qu’il préside, qui est transpartisane.

De gauche à droite : Joseph Daul, Nicolas Sarkozy, Wilfried Marten

À gauche, retenons Pervenche Berès, Jean-Paul Besset et José Bové.

La première, Présidente de la commission Emploi et Affaires sociales, est proche de Laurent Fabius. Si ce dernier est une pièce importante de la campagne de François Hollande, ce n’est pas le cas de plusieurs de ses proches, à l’instar de Pervenche Berès. Le deuxième s’est concentré sur son mandat européen après l’échec de Nicolas Hulot aux primaires écologistes. Il a récemment co-signé avec Daniel Cohn-Bendit et Alain Lipietz une tribune dénonçant l’abstention du PS et des Verts lors du vote du 21 février sur le Mécanisme Européen de Stabilité (MES).

Appelé en renfort avec Daniel Cohn-Bendit pour entourer la candidate d’EELV, José Bové ne devrait pas, malgré son statut de porte-parole d’Eva Joly, être particulièrement présent dans une campagne à laquelle il n’a pas donné l’impression de s’intéresser depuis un an.

Enfin, au centre, Sylvie Goulard semble très heureuse de la stratégie solitaire de François Bayrou pour cette élection présidentielle. Ancienne membre du cabinet de Romano Prodi à la Commission européenne, ancienne Présidente du Mouvement européen – France, auteur de plusieurs ouvrages, Sylvie Goulard travaille à sa stature européenne. Elle a récemment co-signé avec le Président du Conseil italien et ancien Commissaire européen Mario Monti une tribune intitulée « Réconcilier les Européens avec l’Europe ».

Cette situation ne révèle finalement qu’une évolution des pratiques politiques

Ce serait une erreur d’établir un parallèle entre le rôle des eurodéputés – très présents mais discrets – et la place du sujet européen dans la campagne.

Au cœur de la crise de la dette, la capacité de l’Union européenne à approfondir ses politiques et à répondre à la promesse de solidarité qui a fait le succès de l’euro est l’enjeu majeur à relever par le prochain Président français. Cela semble, au PS comme à l’UMP, dégager un consensus volontiers embarrassé, toute négociation à 27 ne pouvant pas sans risque être l’objet d’une promesse électorale dans un contexte économique anxiogène. C’est sans doute dans cette perspective qu’il convient d’analyser la place discrète et ténue donnée à l’Europe dans le débat présidentiel.

Cette forte présence des eurodéputés dans les équipes de campagne - et peut-être dans le futur gouvernement - permet en revanche d’espérer une présence plus importante de l’Europe comme sujet transversal à toutes les politiques publiques.

En attendant, elle traduit aujourd'hui une réalité : le Parlement européen est devenu un enjeu de légitimité politique, enceinte au sein de laquelle il est possible de se distinguer et de progresser dans la hiérarchie du parti. C’est un progrès : la construction d’un destin national peut désormais passer par Bruxelles sans qu’il y ait besoin d’une étape intermédiaire au Palais Bourbon.

En politique, peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

Source photo: State of the Union debate, Security and Defense: global responses to global threats, Short selling: banking on othersmifortune or just hedging bets ? par European Parliament, sur Flickr ; Par6708616, par alexrossi43, sur flickr

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