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La Croatie dans l’UE : quelle lecture géographique du référendum d’adhésion ?

Rédaction Paris Par Pascal Orcier — Mardi 14 février 2012 | Tags : Croatie, Balkans occidentaux
La Croatie dans l’UE : quelle lecture géographique du référendum d’adhésion ?

Le 22 janvier dernier, deux tiers des Croates votaient pour l'adhésion de leur pays à l'Union européenne. Malgré ce bon chiffre, l’enthousiasme est loin d’être général dans ce pays nationaliste. Du nord au sud, la carte des votes révèle les différentes tendances.

Suite au référendum du 22 janvier dernier, le peuple croate a voté à 66,27% en faveur de l’adhésion à l’Union européenne. Cette consultation était l’avant dernière étape d’un processus de rapprochement entamé en 2003 avec le dépôt de la demande officielle d’adhésion, et qui fera de la Croatie le 28e membre de l’UE en juillet 2013, et le second Etat issu de l’ex-Yougoslavie à la rejoindre. Le résultat obtenu était sans surprise, révélateur de la volonté des Croates de tourner définitivement la page des guerres des années 1990.

 

Néanmoins, en raison des lenteurs de la procédure d’adhésion et des aléas survenus au cours des négociations (blocage pendant plusieurs mois en raison du véto slovène), l’opinion publique avait manifesté moins d’enthousiasme à rejoindre une UE en prise aux difficultés financières d’une zone euro qu’elle devra à terme rejoindre. Il existe dans le pays, encore marqué par un fort nationalisme, un courant europhobe qui voit d’un mauvais œil l’abandon de souveraineté et l’application des règlementations tatillonnes représentées par l’acquis communautaire. D’autant que pour de nombreux habitants, le pays bénéficiait déjà des avantages de son voisinage avec l’UE, recevant chaque année des milliers de touristes, et n’ayant pas eu à subir, contrairement aux autres Etats ex-yougoslaves, la contrainte des visas pour se rendre dans les Etats de l’UE.

Pour autant, l’adhésion à l’UE va être lourde de conséquences pour l’économie croate et le fonctionnement du pays. Ces conséquences vont affecter différemment les régions du pays. Si on observe la carte des résultats électoraux du 22 janvier, on remarque que la tendance nationale se retrouve dans la capitale Zagreb et la plupart des régions du centre et de l’est du pays. Les régions agricoles de Slavonie vont être les premières à bénéficier de la manne offerte par les aides agricoles. Deux régions se distinguent par leur écart à la moyenne nationale : au nord la région de Medimurje, frontalière de la Hongrie et de la Slovénie, mais aussi très proche de l’Autriche, a obtenu le pourcentage le plus élevé de Oui (75,7%) ; à l’opposé, le sud du pays, la Dalmatie et particulièrement les régions littorales de Split et de Dubrovnik, se sont faites remarquer par un vote moins enthousiaste (respectivement 58,5% et 56,9%). Dans le cas du Medimurje, les liens historiques et culturels avec la Hongrie et le développement d’une activité économique transfrontalière, source de revenus, ont pu jouer ; la présence d’une minorité slovène  ayant un intérêt immédiat à voir en partie s’estomper la frontière (dont le contrôle s’est trouvé renforcé en 2004, puis en 2007 lorsque la Slovénie et la Hongrie a rejoint l’espace Schengen) a pu intervenir.

Pour le sud, des facteurs liés aux implications de l’adhésion peuvent expliquer certaines réticences perceptibles au vu des résultats. On aurait pu penser a priori que la grande ouverture de ces régions aux flux touristiques et l’impact de leurs retombées sur l’économie locale auraient justifié un plus grand enthousiasme. Or cela n’a pas été le cas. L’économie touristique s’est traduite localement par des achats et des constructions de villas par des étrangers ; outre des dégâts paysagers, le phénomène a eu pour conséquence une flambée des prix et a rendu inaccessible certains biens aux habitants. En cela, l’adhésion à l’UE, facilitant l’accès de la propriété aux ressortissants communautaires a pu susciter méfiance et rejet de la part de population se sentant « envahie » et d’une certaine manière « dépossédée ». L’importance du fait insulaire a sans doute renforcé la tendance (le nationalisme et le localisme étant généralement plus forts dans les îles). Autre aspect, la règlementation européenne dans le secteur de la pêche, activité traditionnelle localement importante : elle prévoit en effet l’ouverture des eaux croates aux flottes des autres Etats européens, une réduction des flottilles et du nombre de prises, et des normes contraignantes concernant les matériels et la maille des filets… ce qui là aussi n’a pas dû enchanter les personnes concernées ! Le secteur de la construction navale (historiquement présent plus au nord, à Rijeka) a par ailleurs connu d’importantes restructurations au cours des dernières années pour répondre aux demandes de Bruxelles…

Enfin, on peut envisager un dernier facteur d’interprétation des résultats obtenus en Dalmatie, qui tient cette fois à la proximité de la longue frontière avec la Bosnie-Herzégovine : de part et d’autre de cette frontière vivent des populations croates. L’adhésion à l’UE signifie donc à court terme la complication des flux transfrontaliers, alors qu’existent une unité de peuplement et des liens familiaux avec les Croates de la région bosnienne de Mostar. La Bosnie n’étant pour le moment pas officiellement candidate à l’adhésion, sa frontière renforcée risque d’accentuer les écarts de développement et de distendre les liens avec les « cousins » de Bosnie. On observe d’ailleurs la faible participation des Croates établis à l’étranger (principalement en Bosnie, où de nombreux Croates disposent de la double nationalité) lors du référendum. Est-ce le signe de leur part d’un intérêt plus faible qu’il y a dix ou quinze ans pour les affaires internes de la Croatie ?

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Source carte : Pascal Orcier pour Nouvelle Europe

Source photo : Croatia EU flags, par Bogdan Giuşcă, sur wikimedia commons

La Croatie dans l’UE : quelle lecture géographique du référendum d’adhésion ?

Je reste étonnée par la

Je reste étonnée par la faible participation des Croates à l'étranger (pour rappel parce que je crois que ce n'est pas précisé dans l'article 3,51%) sur un sujet d'une telle importance pour le pays. Il serait intéressant de connaître le taux de participation des Croates vivant au sein de l'UE. Mais aussi de regarder le taux de participation des Croates de l'étranger aux présidentielles et aux récentes législatives comme éléments de comparaison.

Notons tout de même que si faible participation il y a eu, les Croates à l'étranger ont voté à 83,18% (si les chiffres de la HRT sont bons) en faveur de l'adhésion à l'UE.

Quant aux restructurations dans le secteur de la construction navale, elles ont fait couler beaucoup d'encre (sans mauvais jeux de mot) ces dernières années en Dalmatie. D'ailleurs, beaucoup de Dalmates ont au moins un membre de leur famille travaillant dans ce secteur, ce qui n'aide pas à rendre Bruxelles populaire dans la région.

Je ne m'étais pas posée la question de la frontière avec la Bosnie, tellement à mes yeux le passage de la frontière pour aller en Herzégovine relève de la simple formalité. Merci d'avoir souligné cet important problème.

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