Chypre : maillon faible de la crise économique grecque ?

Par Georges Vassiliades | 29 août 2011

Pour citer cet article : Georges Vassiliades, “Chypre : maillon faible de la crise économique grecque ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 29 août 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1231, consulté le 28 octobre 2020

La crise économique en Grèce et ses conséquences sur l'économie européenne ont suscité dernièrement un surcroît d'attention. Le nouveau plan de sauvetage de la Grèce, adopté le 21 juillet lors du Conseil européen de Bruxelles suppose avec optimisme que le pays peut surmonter ses difficultés. Néanmoins, est-il sûr que les pays européens sont à l'abri d'un effet domino ? Chypre, dont les relations culturelles et économiques avec la Grèce sont très étroites, illustre le contraire.

Contexte historique

Chypre est indépendante depuis 1960 et divisée en deux parties depuis 1974 (date de l'invasion de l'île par des troupes turques en réaction à une tentative de coup d'État qui aurait abouti à une unification de l'île avec la Grèce) : la partie sud, contrôlée par la République de Chypre, membre de l'UE depuis 2004 et la partie nord, qui est occupée par l'armée turque et auto-déclarée indépendante depuis 1983 - mais reconnue seulement par la Turquie. Ainsi, depuis 1974, la communauté grecque habite au sud de l'île et la communauté turque au nord. La communauté grecque, qui constitue aussi la majorité de la population, a entretenu des relations étroites avec la Grèce. Entre 1955 et 1959, les Chypriotes grecs ont mené une lutte contre la colonisation anglaise, en poursuivant l'union de Chypre avec la Grèce. Cette lutte a abouti à l'indépendance de Chypre en 1960. L'équilibre institutionnel de l'île est garanti depuis par la Grèce, la Turquie et le Royaume-Uni.

Chypre : une interconnexion économique forte avec la Grèce

Les relations politiques et culturelles entre les deux pays se traduisent aussi dans leurs rapports économiques. Par exemple, 22% des exportations de Chypre sont destinés à la Grèce. En outre, la plupart des banques chypriotes ont étendu leurs activités en Grèce et inversement. Cette corrélation étroite suscite des inquiétudes, qui deviennent encore plus grandes encore si l'on s'aperçoit que les banques chypriotes ont acheté des bons du Trésor grecs, d'une valeur de 5 milliards d'euros. Il est impossible de savoir quelle sera la valeur de ces bons du Trésor dans le cas où la Grèce devrait restructurer sa dette. C'est pourquoi au cours des derniers mois, les maisons internationales d'évaluation de crédit, comme Standard & Poor's, Moody's et Fitch, ont procédé au déclassement des banques chypriotes, remettant ainsi en question leur fiabilité.

Il est intéressant de comparer la situation économique actuelle à Chypre avec celle d'auparavant. Quand Chypre a adopté l'euro en 2008, elle ne présentait pas l'image d'une mauvaise gestion publique : le déficit public n'atteignait que 3,4% du PIB et son ratio d'endettement était de 58,3%, c'est-à-dire qu'il ne dépassait pas le seuil de 60%, fixé par le Pacte de stabilité et de croissance (le cadre européen régulant la politique budgétaire des États membres). Chypre a même réussi à limiter sa dette publique à 48,3% en 2008, à partir d'un chiffre bien plus élevé de 70,2% en 2004. Cependant, la crise a poussé le taux à augmenter après 2008 pour atteindre 60,8% en 2010.

Les effets sur le marché de travail

L'augmentation du chômage en Grèce a des conséquences aussi à Chypre. L'île attire de nombreux Grecs, non seulement à cause de la communauté de langue et de civilisation, mais aussi parce qu'en moyenne les salaires sont plus élevés à Chypre qu'en Grèce.

En outre, la situation du chômage diffère. Selon les données statistiques d'Eurostat pour le premier trimestre de 2011, le chômage en Grèce a atteint 15%, contre 7,4% à Chypre, ce qui constitue un facteur d'attraction des émigrés grecs. Évidemment, ce flux d'immigration crée de nouvelles données dans le marché de travail chypriote, qui doit dès lors absorber les immigrés de Grèce. Le chômage à Chypre a augmenté de 6,4% au premier trimestre 2010 à 7,4% en 2011. À titre d'illustration, dans la liste d'enseignants qui attendent leur nomination dans l'enseignement public, 20% des professeurs viennent de Grèce. Il s'agit d'une augmentation de 5,5% par rapport au mois de mars 2010, quand le taux des enseignants grecs inscrits dans la liste ne dépassait pas 14,4%.

La crise économique et le problème chypriote

Néanmoins, les répercussions sociales de la crise grecque à Chypre semblent être moins importantes que l'impact politique que cette crise peut avoir. Les négociations pour la solution du problème chypriote entre les chefs des deux communautés sont en cours et des évolutions cruciales sont attendues dans les mois à venir. Il est très probable que la Grèce et la Turquie seront invitées par l'ONU à intervenir dans le cadre d'une conférence internationale, qui aura comme but le rapprochement des différences entre les deux parties. Les Chypriotes grecs craignent que la position économique délicate de la Grèce ne lui permette pas de protéger leurs intérêts. Les dernières déclarations du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan ont renforcé leurs inquiétudes : elles semblent le résultat de l'affaiblissement de la Grèce et du nouveau poids de la Turquie dans la région. Erdoğan a brandi la menace d'un gel des négociations de la Turquie avec l'UE quand arrivera la Présidence chypriote de l'UE au second semestre 2012. Il a aussi déclaré que la Turquie n'est plus disposée à faire des compromis en matière de sécurité et d'ajustements territoriaux pour aboutir à une solution au problème chypriote.

La Grèce et la Turquie devront négocier surtout sur la question de la sécurité de Chypre, un sujet très important des deux côtés. Plus précisément, ils devront se mettre d'accord sur deux points. Premièrement, est-ce que le système de garanties, tel qu'il a été consenti en 1960, sera valable dans un nouvel accord ? Deuxièmement, les deux pays vont-ils maintenir des troupes à Chypre après une éventuelle solution ? Le côté grec considère que le système des garanties doit être aboli et que Chypre doit être désarmée : il craint la répétition des événements de 1974. Au contraire, le côté turc insiste sur la continuation du système des garanties, qui donne à la Turquie le droit d'intervenir à Chypre en cas de déstabilisation. Il aspire aussi à maintenir des troupes à Chypre, en affirmant que la sécurité des Chypriotes turcs est menacée par les Chypriotes grecs, qui constituent la majorité de la population sur l'île. Il est à se demander si la Grèce, dont la position diplomatique est affaiblie à cause de la crise économique, pourra défendre ses opinions. Une Grèce affaiblie par sa crise de dette souveraine aura sans doute plus de mal à négocier.

Ainsi, l'impact de la crise économique en Grèce à Chypre n'est pas à négliger. Toutefois, il faut préciser que si Chypre se laisse entrainer par les conséquences de cette crise, les répercussions pourraient toucher non seulement l'île, mais l'ensemble de l'UE. Chypre, dont l'économie est liée à l'économie des pays européens, pourrait être un élément de la chaine d'un effet domino possible.

Les dernières évolutions

La situation économique à Chypre est devenue encore plus délicate après le 11 juillet 2011, date à laquelle une grande explosion sur une base navale au sud de l'île a tué 13 personnes et détruit la station de production électrique la plus importante. Les dommages causés par cet accident sont estimés à environ 2 milliards d'euros, ce qui alourdit une nouvelle fois les comptes publics. Par ailleurs, nombreux sont ceux qui estiment que l'économie chypriote ne pourra pas éviter la surveillance de l'UE après cet accident. Trois jours avant l'accident, tous les partis politiques chypriotes se sont accordés sur la nécessité d'adopter un paquet de mesures devant assainir les comptes publics.

 

 

Toutefois, après l'accident, la conclusion d'un accord entre le gouvernement et l'opposition semble de plus en plus difficile, suite au climat politique tendu qu'a provoqué la supposée responsabilité du gouvernement dans l'accident. À cause des effets de l'accident sur l'économie de l'île et du climat politique défavorable, l'agence Moody's a abaissé le 27 juillet la note de Chypre à "BAA1", soit de deux crans par rapport à la note précédente, qui s'élevait jusqu'à présent à "A2". Trois jours après, Standards & Poors a suivi l'exemple de Moody's, abaissant la note de Chypre de A- à BBB+. Le 10 août, Fitch a procédé elle aussi à une dégradation de la note. Les agences citent la forte exposition de l'économie chypriote à l'économie grecque comme l'une des raisons de leur décision. Il est intéressant de noter que selon certains économistes et hommes politiques chypriotes, on a répété les fautes commises en Grèce dans la manière dont on a géré l'économie publique à Chypre.

Certes, tous reconnaissent que le gouvernement chypriote, ainsi que l'opposition et les syndicats doivent jouer un rôle décisif dans la promotion des mesures déjà consenties et la mise en œuvre d'autres efforts, afin d'éviter les erreurs grecques. Tous doivent collaborer, afin de faire passer un paquet de stabilisation fiscale, qui doit aider Chypre à reconstituer sa fiabilité aux yeux des marchés, méfiants devant le climat polémique de la politique nationale et l'absence d'unanimité entre partis politiques et syndicats pour la mise en application des mesures de stabilisation.

L'aide de l'UE sera indispensable à Chypre dans ses efforts, notamment après l'accident du 11 juillet. Cette aide pourrait avoir un caractère économique ou consultatif : l'expérience grecque pourrait servir de leçon dans la gestion future de l'économie à Chypre et à l'Union dans son ensemble.

Enfin, l'UE ne doit pas négliger son rôle politique. Une solution acceptable par les deux communautés de Chypre est indispensable non seulement pour la population locale, mais aussi pour l'UE, car un conflit à Chypre, État-membre de l'organisme, pourrait l'affecter de bouleversements imprévisibles. Il faut donc trouver une manière de résoudre le problème de Chypre et notamment la question de la sécurité, de sorte qu'on soit assuré qu'il n'y aura plus de nouveaux conflits sur l'île. On ne doit pas laisser la situation économique actuelle en Grèce influencer les négociations pour le problème. L'UE pourrait garantir elle-même la sécurité de Chypre après une solution mutuellement acceptée, faisant de la Méditerranée une région de stabilité et de prospérité.

 

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  • GRUEL-DIEUDÉ, M., Chypre et l'Union Européenne, Editions Harmattan, 2007
  • THEOPHANOUS, A., et TRUIKIDES, Y., Accession to the eurozone and the reunification of the Cyprus economy, Nicosia: Intercollege Press, 2006

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