Serap Atan : pour les entreprises turques, pas d’alternative à l’adhésion à l’UE

Par Lucie Drechselova | 26 juillet 2011

Pour citer cet article : Lucie Drechselova, “Serap Atan : pour les entreprises turques, pas d’alternative à l’adhésion à l’UE”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 26 juillet 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1146, consulté le 20 août 2018

Les entrepreneurs de l'UE sont des partisans traditionnels de l’achèvement du marché commun et de

l’approfondissement de l’intégration européenne. Il n’en est pas différemment pour les entrepreneurs des pays candidats à l’UE. Parmi eux, le plus grand est la Turquie et son potentiel économique remarquable. Dans cette interview Madame Serap Atan, am

bassadrice des milieux d’affaires turcs en France (TÜSIAD), confirme l’élan pro-intégrationiste des entrepreneurs turcs.

Avant d'aborder les activités diverses de la TÜSIAD à l'étranger et notamment en France, qu'est-ce que la TÜSIAD et quel est son rôle ?

La TÜSIAD est une organisation non-gouvernementale, représentant le secteur privé turc (industries, finance et services) au niveau national.

Elle représente environ 55% de la valeur ajoutée économique, 80% des exportations et 85% des impôts sur les sociétés. Elle est composée de membres directs représentant des entreprises et est à la tête d’une plate-forme fondée par des fédérations professionnelles sectorielles et régionales (TÜRKONFED: Confédération des Entreprises Turques).

Depuis sa fondation elle s’est engagée à surveiller et à promouvoir la compétitivité économique, le processus de réforme de la Turquie, ainsi que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

La TÜSIAD ne limite pas ses activités à la Turquie. Dans quels pays la TÜSIAD a-t-elle des représentations ? De quels types d'activités s'occupe-t-elle ?

En Europe nous avons trois bureaux : à Bruxelles, à Berlin et à Paris. Nous avons un bureau à Washington D.C. (depuis 1998) et un à Pékin (depuis 2007) pour renforcer les liens des milieux d’affaires de Turquie avec ces pays.

La mission qui nous est confiée à Bruxelles est de renforcer les liens avec les instances européennes et les milieux d’affaires européens au sein de BusinessEurope, dont nous sommes membres. L’ouverture de ce bureau en 1996 marque une étape cruciale du rapprochement de la Turquie en direction de l’Union européenne. C’est à partir de cette date que la Turquie a établi une union douanière avec l’UE, le lien économique le plus étroit possible avec un pays candidat.

La TÜSIAD semble être une fervente défenderesse de l'adhésion turque à l'UE...

Effectivement, le lancement de nos activités à Berlin et à Paris suit aussi le calendrier des relations Turquie-Europe. L’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie a été votée à l’unanimité par les États membres de l’UE en 2004. En même temps, dans certains États membres, un discours politique électoraliste s’emparait d’une opinion publique européenne perplexe devant l’élargissement massif vers l’Est.

Cette situation n’a évidemment pas facilité le processus long et complexe des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE. D’une part, elle a détérioré l’image de la Turquie, un pays déjà mal connu, auprès de l‘opinion publique européenne. D’autre part, elle a contribué à affaiblir le soutien populaire turc au processus d’adhésion en provoquant des sentiments nationalistes.

Dans ce contexte de détérioration réciproque de l'image de la Turquie dans certains pays européens et de l'UE en Turquie, quelle est la réaction de la TÜSIAD ? A-t-elle des intérêts à défendre ?

Les milieux d’affaires de Turquie ont réagi à cette situation d’une manière forte en intensifiant leurs efforts de communication sur les intérêts de continuer le processus des négociations dans le parcours convenu par les États membres à Bruxelles.

En effet, ce processus est un outil essentiel pour accomplir les réformes économiques et politiques promues par les milieux d’affaires en Turquie. Par ailleurs, son aboutissement renforcerait le dynamisme économique turque en faisant des entreprises turques l’un des moteurs essentiels de la croissance et de la compétitivité européenne.

Quels sont les principaux objectifs de la TÜSIAD en France ?

Dans le cadre de ses efforts nous avons ouvert un bureau à Paris pour faire mieux connaître la Turquie par l’opinion publique française. Nous avons mené plusieurs types d’action, d’information et de communication auprès des médias, des leaders d’opinion, des universités...etc.

Notre expérience initiale nous a mené à conclure que le meilleur moyen de dépassionner le débat en France sur la Turquie est d’établir une plate-forme franco-turque réunissant les milieux économiques, politiques et intellectuels. Par ce moyen nous avons voulu créer une synergie en stimulant des discussions ouvertes, libres et objectives sur les points d’intérêts communs entre la Turquie, la France et l’Europe.

Si vous deviez dire quelle est la plus grande réussite atteinte lors de votre mandat, quelle est celle qui vous viendrait à l'esprit ? Au contraire, quelle était la tâche la plus difficile ?

Basé sur le constat précédant, le lancement de l’Institut du Bosphore en 2009 est une grande réussite et son succès dépend de la volonté des uns et des autres de se connaître, de s’entendre et de se respecter. En outre, on vise à traiter des questions fondamentales avec une approche visionnaire au lieu de s’enfermer dans les intérêts de court terme. Et cela n’est pas toujours facile.

Quel rôle jouent les entreprises européennes, françaises ou allemandes dans le processus d´adhésion de la Turquie ?

La compétitivité et la croissance économique créées par les dynamiques d’approfondissement et d’élargissement ont donné la force à l’UE de faire face aux enjeux du 21ème siècle.

C’est pour donner à l’UE les moyens nécessaires de maintenir son statut d’acteur mondial, que les entreprises européennes, y compris françaises, soutiennent la continuation des négociations d’adhésion avec la Turquie. Il faut aussi noter que l'intégration progressive de la Turquie à l'UE est en train de créer des emplois en France. La France aussi bien que la Turquie bénéficient de ce processus.

La Turquie est aujourd’hui la 15ème économie mondiale, un membre du G20 et un carrefour économique, culturel et géopolitique. Avec sa population jeune et dynamique, au pouvoir d’achat qui augmente, son secteur privé fort de sa capacité d’entreprise, elle est le plus grand marché émergent en Europe.

Les négociations d'adhésion ont été ouvertes avec la Turquie en 2004. Le mandat de négociations contient des aspects originels, il parle effectivement d'un processus ouvert dont on ne peut pas garantir l'issue...

Tout d´abord il faut noter que l’élargissement des normes et des valeurs européennes vers la Turquie par l’intermédiaire du processus d’adhésion prouverait la capacité d’influence de l’UE en Europe. Car la Turquie adhérerait à l’UE que si elle remplit tous les critères établis.

En ce sens, le processus reste naturellement ouvert puisqu’il dépend de la capacité de la Turquie d’accomplir cette tâche majeure. En outre, l’UE doit avoir la capacité d’absorption, ce qui dépendrait aussi de la solidité et de l'attractivité du projet européen à la fois pour ses membres et ses candidats.

Il ne faut pas alors avancer des formules inédites et non viables comme « un partenariat privilégié » qui ne servent qu’à affaiblir la confiance mutuelle entre les pays et les peuples.

Vous avez certainement un grand nombre des raisons pour lesquelles la Turquie devrait adhérer à l'UE. Pourriez-vous en choisir parmi les plus importantes ?

L’élargissement vers la Turquie apporterait des avantages concrets au projet et aux peuples européens. Elle consoliderait et donnerait une nouvelle dimension aux politiques étrangères et de sécurité commune, elle élargirait et renforcerait le marché unique et approfondirait la richesse et la diversité socio-culturelle européenne.

Elle serait également un message clair et courageux au monde que le projet européen est un projet avec des valeurs universelles qui unissent les pays européens au lieu de les séparer sur des bases confessionnelles.

Malgré tout, voyez vous en quoi l'adhésion de la Turquie pourrait créer une malaise ou des difficultés pour les deux côtés ?

Aujourd’hui cet élargissement reste un défi pour les deux parties, mais il mérite d’être soutenu pour réussir la grande ambition de paix et de prospérité des peuples européens.

Le malaise pour les nouveaux élargissements peut être provoqué par une mauvaise préparation du processus ou d'une crise interne de l'UE indépendante du pays candidat.Dans le cas de la Turquie le fait que le processus de négociations se poursuive dans un contexte de crise financière, et par conséquent politico-social, en Europe, produit inévitablement un certaine malaise concernant tout élargissement.

Le fait que la Turquie est un grand pays, jeune et dynamique de 70 millions d'habitants, avec une économie émergente marquée par une croissance forte, un développement économique impressionnant et une transformation sociale en grande vitesse, ainsi qu'une position géostratégique particulière peut être vu à la fois comme un atout et un défi.

Un processus de négociations bien géré donnerait l'occasion à chacun de bien identifier ses intérêts dans une structure politico-institutionnelle commune. Toutefois, la crise institutionnelle de l'UE et le manque de volonté de certains leaders politiques européens rend cette tâche plus difficile qu'elle ne devrait être.

Nous sommes persuadés que l'Europe va réussir ses paris à l'horizon de 2020 en devenant une économie globalement plus compétitive. Dans ce contexte, l'élargissement vers une Turquie qui sera à son tour en mesure de remplir tous les critères d'adhésion sera une grande contribution pour la démocratie et la prospérité européennes.

Serap Atan est une ancienne éléve du Lycée de Galatasaray, qui est le berceau de la francophonie en Turquie. Elle fut étudiante en sciences politiques et relations internationales à l’Université du Bosphore, puis étudiante en Affaires européennes au Collège d’Europe. Elle obtient un doctorat à Bruxelles sur les organisations représentant les milieux d’affaires de la Turquie, membres des organisations patronales européennes. Après huit ans de carrière au bureau de représentation de la TÜSIAD à Bruxelles, elle dirige le bureau de l'organisation à Paris à partir de 2004. Elle dirige en outre l'Institut du Bosphore depuis 2009.

 

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Source photo : Serap Atan pour Nouvelle Europe

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