« On ne mélange pas les pommes et les poires » : la ségrégation scolaire en Bosnie-Herzégovine

Par Amélie Moretti | 28 octobre 2010

Pour citer cet article : Amélie Moretti, “« On ne mélange pas les pommes et les poires » : la ségrégation scolaire en Bosnie-Herzégovine ”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 28 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/947, consulté le 23 septembre 2018

Depuis 2000, le système des "deux écoles sous le même toit" est officiel. Le principe est simple : séparer les élèves bosno-croates de leurs camarades bosniaques dans les cantons  mixtes de Bosnie-Herzégovine. Une logique de ségrégation pure et dure qui ne fait pourtant guère de remous. Professeurs, politiques, parents d'élèves : peu de voix s'élèvent contre ce raidissement des identités nationales. Analyse d'une éducation et d'une mémoire de la guerre bien particuliers.

« On ne mélange pas les pommes et les poires ». C’est en ces termes que Madame Greta Kuna, Ministre de l’Éducation du canton de Bosnie centrale, justifie le système scolaire mis en place, dans certaines écoles de la  Fédération de Bosnie-Herzégovine (FBiH), celui des « deux écoles sous le même toit ».

Dans ces écoles présentes dans les villes mixtes (croates et bosniaques) de la Fédération, les élèves bosno-croates et leurs camarades bosniaques ont cours dans le même bâtiment, mais dans deux écoles différentes, d’où le nom. L’organisation varie d’une école à l’autre, soit les élèves ont cours le matin, et leurs camarades l’après-midi, soit ils ont cours en même temps, mais n’utilisent pas les même salles ni la même entrée pour l’école. Il y a deux principals, deux salles des professeurs, et surtout deux programmes différents enseignés. Ces écoles ont dans la majorité des cas deux personnalités juridiques distinctes. Ce sont bien deux écoles, et aucun contact n’est voulu entre les élèves.

Une solution pour encourager le retour

Cette ségrégation, qui semble être la conséquence du conflit d'ex-Yougoslavie, est en fait une solution temporaire négociée par les organisations internationales présentes (l’Office of the High Representative (OHR) et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE)). Elle vise à annuler une des caractéristiques du conflit : le « nettoyage ethnique ». L’objectif était d’inciter les plus de 2,2 millions de personnes qui avaient fui ou été expulsées de leur domicile à rentrer chez eux. Le droit au retour était explicitement mentionné dans les accords de Dayton par l’article 1-1, Annexe 7, et s’adressait aussi bien aux personnes ayant trouvé refuge dans d’autres parties du pays (il s’agit de déplacés internes) ou à l’étranger (des réfugiés).

Le retour a été limité. Entre 1996 et 1999, le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR) a enregistré le retour de plus de 32 000 réfugiés et plus de 250 000 déplacés, soit un quart de l’ensemble des personnes ayant fui leur domicile pendant la guerre.  À la fin de l’année 2008, seulement 45% des déplacés et réfugiés étaient rentrés. Ces statistiques sont également à relativiser, car de nombreuses familles ont fait les démarches administratives pour récupérer leur ancien domicile mais n'ont jamais abouti, ou bien seul un membre de la famille est rentré, ou encore ils l’ont revendu tout de suite.

Ceci s’explique par de nombreux facteurs : les obstacles légaux (droits de propriété…), des conditions économiques et un climat politique défavorables, leur état psychologique, l’absence de sécurité sociale, l’éducation, mais aussi la composition « nationale » (au sens de « narod », Croate, Serbe ou Musulmane) de leur ville qui a changé. À leur retour, les déplacés et réfugiés regagnent une ville où ils sont minoritaires, ce qui a un impact sur certains aspects de la vie quotidienne mais surtout sur l’éducation. Ainsi, les cours sont enseignés dans la langue parlée par la majorité, le programme suivi et les symboles présents dans l’établissement sont également ceux du groupe majoritaire. Ceci peut être considéré comme inacceptable, surtout pour les individus qui ont été victimes pendant la guerre et qui y ont perdu des proches.

Les « retournés » (de l’anglais « returnees ») ont donc demandé à pouvoir suivre une éducation dans leur langue et le programme scolaire de leur choix. C’est ainsi que le système des « deux écoles sous le même toit » a été créé en 2000.

Une solution temporaire qui dure et qui déplaît

L’objectif étant de créer un sentiment de sécurité pour les “retournés” afin de pérenniser le retour et d’en encourager d’autres. 54 écoles fonctionnent sur ce système principalement dans deux cantons (le canton de Bosnie centrale et le canton d’Herzégovine-Neretva.)

Cependant, cette solution au départ temporaire a un impact négatif, au-delà des cours eux-mêmes. L’éducation est un outil d’ingénierie sociale. Pour reprendre les termes de Benedict Anderson, elle est au cœur de « la formation de l’identité nationale et de la construction de la ‘communauté imaginée’ surtout en période de nation-building intense ». La Bosnie-Herzégovine se trouve dans cette situation. Avec les élèves scindés par communauté et n’ayant aucun contact avec leurs camarades, ce système institutionnalise la ségrégation à l’école et légitime une séparation de fait au sein de la société. Au lieu de promouvoir une société multiculturelle fondée sur une identité bosnienne commune, il encourage la division et la séparation et non la cohésion sociale.

La génération qui reçoit cette éducation est née après le début de la guerre et n’a pas connu la société antérieure, quand un individu n’était pas réduit à sa seule identité nationale (au sens de « narod »). « Avant j’étais un sociologue, maintenant je suis un Croate » a répondu à regret le père d’un élève lors d’une enquête.

Ce système éducatif divisé ne favorise pas la tolérance et la compréhension de l’autre ni l’appartenance à son pays. Bien au contraire, il favorise l’appartenance à un groupe communautaire. Par exemple, en insistant sur les différences qui existent entre le croate et le bosnien, on met en lumière une différence à la marge et non la partie commune. Le système mis en place dessine une certaine société pour le futur. Pourtant, il n’est pas nécessaire de choisir entre une identité commune bosnienne et une identité « nationale » . Aucun individu ne se réduit à une seule identité.

Face à cette situation, certains acteurs nationaux et internationaux ont commencé à réagir depuis 2003. Pas un rapport relatif à la situation des droits de l’homme dans le pays n’est publié qui ne demande pas la fin de ce système.

Une première étape devrait être l’unification administrative (une personnalité juridique, un corps professoral, une salle des professeurs, un créneau horaire). Ceci n’a été fait que dans peu d’établissements. À l’heure actuelle, chaque école est différente (un ou deux bâtiments, une ou deux personnalités juridiques, une ou deux administrations), mais le cœur du problème demeure la séparation des élèves.

Le 16 février 2010, le Parlement de la Fédération, a adopté une résolution suite à la présentation d’un rapport sur ce sujet, en faveur de l’ouverture d’écoles mixtes pour la rentrée. Cette demande est restée lettre morte, car aucune des parties prenantes ne souhaite y mettre un terme.

Un soutien généralisé à ce système

Toutes les tentatives de réformes imposées ont été un échec, car il y a de nombreuses résistances de la part des élèves, des parents, des professeurs, et des hommes politiques quelle que soit leur origine. Pour mieux comprendre les justifications de chacun, il faut prendre en compte l’environnement dans lequel s’inscrit l’éducation.

Les caractéristiques propres à chaque ville

La population de la municipalité se repartit entre les différentes communautés. Celle qui est majoritaire ne s’opposera peu ou pas à une réforme scolaire, qui serait bien évidemment à son avantage : son programme serait enseigné. Les élèves croates suivent le programme de l’État voisin de Croatie et les élèves bosniaques celui de la Fédération, chacun ne présentant qu’un aspect des choses. Ce qui est inacceptable pour le groupe minoritaire.

Chaque commune a vécu des évènements particuliers pendant la guerre qui ont laissé des marques dans la mémoire de tous. Plus cette ville est petite, plus il est probable que les victimes et les auteurs de ces actes et crimes se connaissent et se reconnaissent. La situation sera donc très polarisée et ne facilitera pas l’intégration à l’école. La pression sociale est également plus forte dans une petite communauté, garantissant ainsi le respect par l’ensemble des individus de cette séparation.

L’expérience individuelle liée au conflit

Quelle que soit la place d’un individu dans une communauté, qu’il soit élève, professeur, principal, maire, etc., son expérience individuelle lors du conflit va influencer sa position vis-à-vis de ce type d’école. Deux chercheuses de l’Université de Göteborg ont mis en avant que les personnes les plus affectées par le conflit sont celles qui soutiennent le plus activement la ségrégation actuelle.

La situation économique du pays

La Bosnie-Herzégovine est un pays en pleine transition économique, avec un fort taux de chômage ; les règles de l’économie de marché pas encore connues de tous. En conséquence, le personnel de ces écoles ne veut pas perdre son emploi en cas de fusion des classes et les parents veulent faire les bons choix pour leurs enfants. Ces derniers adoptent donc une vision pragmatique en liant éducation et communauté. Dans un environnement où tout dépend des contacts, les réseaux sont devenus de plus en plus « ethniquement exclusifs ». Ainsi en allant dans ce type d'école, tout un chacun peut alors garantir sa loyauté envers une communauté. À titre d’exemple, une interlocutrice bosniaque qui a été à l’École Croate à Sarajevo doit se justifier à chaque fois sur les raisons ce choix : elle est de Sarajevo. On ne peut qu’imaginer quelle aurait été la réaction dans une des villes où les « deux écoles sous le même toit » sont instituées.

Il faut également noter que pour les parents croates, faire suivre à leurs enfants le programme de Zagreb leur garantit de meilleures chances pour entrer à l’université en Croatie, pays dont l’accession à l’Union européenne se rapproche. {mospagebreak}

Une confiance limitée dans les institutions

Les institutions du pays sont peu légitimes aux yeux de la population et donc leurs décisions sont souvent remises en cause et peu respectées. Or, ce sont ces mêmes institutions qui devront mettre en place la réforme du système éducatif et il est très peu probable que les intérêts de chaque groupe soient pris en compte. Les jeux de pouvoir politique, en particulier dans les cantons mixtes, rendent toute réforme très difficile. Les organisations représentant la communauté internationale ne sont pas en meilleure position, car peu appréciées.

Le besoin d’être entendu

Dans un pays où le « vivre ensemble » n’a pas encore était redéfini et où les décisions de justice nationales ou internationales sont loin d’avoir fait l’unanimité, un sentiment de « victimisation » est très présent. Chaque communauté a le besoin d’être entendu, qu’elle se considère comme victime ou qu’elle soit perçue comme ayant été le bourreau. Chacun se sent dans son droit de voir sa version de l’histoire présentée et enseignée, d’autant plus pour ceux considérés comme responsables. L’école se trouve donc prise en otage d’une tâche que la société n’a pas accompli, et cela en plus des intérêts de chacun.  

Les élèves et leurs parents

Cette jeune génération n’a rien connu d’autre que la ségrégation. Ce système leur paraît normal. Pourquoi le questionner ? De plus, pour passer dans la classe supérieure et obtenir son diplôme, il faut apprendre ce qui est enseigné et non pas le remettre en cause. Leurs parents ont été jusqu'à manifester devant certaines écoles à la rentrée pour éviter l’unification. Ils doivent avoir très certainement peur pour la sécurité de leurs enfants et se demander quel sera le contenu de ce qui sera enseigné.

Les professeurs

Les enseignants ne sont pas en reste pour empêcher l’unification. À titre d’exemple, dans une école, ils ont empilé des chaises pour empêcher les élèves bosniaques d’entrer.

En plus de ne pas vouloir perdre leur emploi à l’issue de l’unification des écoles, il faut prendre en compte un élément essentiel du milieu éducatif en Bosnie-Herzégovine : le rôle des partis politiques. Ces derniers gèrent les écoles au travers des conseils d’administration des établissements. Pour être nommé et garder son poste, il est recommandé d’être affilié à l’un des partis.

Les politiques

Tout d’abord, le principe directeur du système politique est l’« ethno-nationalisme » et fait qu’il n’y a aucun intérêt pour les candidats aux élections de faire le moindre compromis et de tenter d’aller chercher des votes dans l’autre camp. Bien au contraire, dans un contexte de tensions permanentes, tout vote se fait en réaction à une menace faite contre une communauté. Dans notre cas, quel meilleur moyen de se faire réélire que de se présenter en tant que défenseur d’un système soutenu par la majorité ?

Deux anecdotes pour illustrer la résistance de certains politiques. Le 25 août 2003, le Haut-Représentant Ashdown a condamné le HDZ (le parti politique croate) à une amende de 20 000€ pour ne pas avoir publié les instructions pour l’unification administrative des « deux écoles sous le même toit » dans les cantons de Bosnie centrale et d’Herzegovine-Neretva.

Madame Greta Kuna, déjà mentionnée auparavant, a pris la succession de Nikola Lovrinovic à la tête du Ministère de l’Éducation du canton de Bosnie centrale, car ce dernier avait été écarté de son poste par le Haut-Représentant pour avoir ne pas avoir mis en œuvre la loi pour unifier les écoles.

Ségrégation de droit versus ségrégation de fait

Après une telle description, on ne peut s’empêcher de se demander quelle est la situation dans le reste du pays. Si un article a été dédié au cas des « deux écoles sous le même toit », la situation doit donc être différente dans le reste du pays.

Oui, tout directeur d’école ou principal présentera son école comme étant ouverte à tous. Cependant, la répartition démographique fait que les villes, les villages, les quartiers restent majoritairement peuplés de membres d’une seule communauté. Ainsi, les élèves vont dans l’école la plus proche de chez eux, ou bien prennent le bus pour aller dans l’école de leur choix. La ségrégation y est donc un fait.  

De fait ou de droit, en cette veille des 15 ans des accords de Dayton, cette situation ne semble pas de bon augure pour la Bosnie-Herzégovine de demain.

La solution possible à l’heure actuelle serait la mise en place de classes communes avec des cours séparés pour les matières dites « nationales ». Ce groupe de matières a été créé par l’accord intérimaire pour accommoder les besoins spécifiques et les droits des enfants retournés du 5 mars 2002, afin de permettre des contacts entre élèves en dehors ces cours. Il s’agit des cours de langue et Llttérature, d’histoire, de géographie et de religion.

Il en est déjà ainsi dans le district de Brcko, où une réforme complète a été menée sous les auspices du superviseur international. Dans ce système, les trois langues et les deux alphabets sont utilisés de façon égale dans les cours et les documents officiels. Les élèves passent moins de 30% du temps séparés. Cette réforme n’a pu aboutir que grâce à des mesures « de choc » : elle fut imposée par le superviseur, les enseignants furent tous renvoyés et réembauchés s’ils acceptaient le nouveau système et une grande campagne d’information a été mise en place. Une telle réforme ne semble pas transposable au reste du pays et en particulier dans les « deux écoles sous le même toit », en l’absence de volonté politique favorable.

Ainsi, comme le souhaite Madame Kuna, les « pommes [restent] avec les pommes et les poires avec les poires ». Cependant, comme l’a fait remarquer une professeure de psychologie dans l’une de ces écoles, lors d’une interview pour un documentaire « si on ne mange que des poires, il nous manque les vitamines présentes dans l’autre fruit. Et vice versa. »

 

La Bosnie-Herzégovine est un État divisé en deux entités, la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la Republika Srpska, plus le district de Brcko. La Fédération est elle-même divisée en 10 cantons : 5 majoritairement bosniaques, 3 majoritairement bosno-croates et 2 « mixtes ». Ces derniers disposent de mécanismes législatifs afin de garantir le respect des droits des deux « peuples constituants ».

Depuis les accords de Dayton, un Haut-Représentant international supervise le pays, plus connu sour le nom de OHR, l’ « Office of the High Representative ». Du fait de sa situation géographique, le district de Brcko a un statut particulier et dispose de son propre représentant international.

 

Pour aller plus loin

  • The General Framework Agreement for Peace in Bosnia and Herzegovina (GFAP), 14 décembre 1995
  • HCR, Representation in BiH, Statistics Package, 31 décembre 2008
  • Benedict Anderson, Imagined Communities, 1983
  • Marita Eastmond, Melita Cukur, Education and the relevance of national identities, Legacy of War and Violence, University of GothenburgGordana Bozic
  • Reeducating the Hearts of Bosnian Students: An Essay on Some Aspects of Education in Bosnia and Herzegovina, East European Politics and Societies, 2006, vol. 20
  • OSCE, Mission en Bosnie-Herzégovine, “Lessons from educational reform in Brcko”, 2007

Source photo : les "deux écoles sous le même toit" de Uskoplje 

 

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