Nathalie Janne d'Othée : Quels freins au rapprochement euro-méditerranéen ?

Par Luce Ricard | 1 mars 2011

Pour citer cet article : Luce Ricard, “Nathalie Janne d'Othée : Quels freins au rapprochement euro-méditerranéen ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 1 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1050, consulté le 11 août 2020

upmedeax130.jpgNathalie Janne d’Othée est directrice de l’Institut Européen de Recherche sur la Coopération Euro-Arabe (MEDEA) de Bruxelles. L’Institut propose des éditoriaux et revues de presse hebdomadaires ainsi que des fiches d’information sur le paysage politique arabe et la coopération euro-méditerranéenne et euro-arabe en ligne. Il organise et collabore à des débats sur ces thématiques.

 

L’Union pour la Méditerranée (UpM) a été officiellement lancée à Paris, le 13 juillet 2008. Deux ans après, peu après la mise en place de la structure à Barcelone, le secrétaire général de l’UpM, le Jordanien Ahmad Massadeh a démissionné et l’UpM semble rester lettre morte. Cette incapacité de l’UPM à s’imposer est indubitablement due à différents facteurs. Quel serait selon vous, le principal frein au développement d’une union des deux rives méditerranéennes ?

Tout d’abord, doit-on considérer le lancement même du projet comme un facteur de blocage ? L’UpM semble avoir pris un bien mauvais départ : entre une communication française souvent blâmée sur ce projet, la Commission européenne qui n’a pas apprécié cette critique frontale du processus de Barcelone, l’Allemagne qui s’est sentie injustement exclue du processus et la Turquie qui a vu l’UpM comme une alternative à son adhésion à l’Union européenne (UE). Par ailleurs, mis à part au Maroc et en Égypte voire en Tunisie, la rive sud n’a pas exprimé d’intérêt particulier face à l’UpM.

L’UpM a avant tout été un projet franco-français, ce qui a été un facteur de blocage dès le début.

Par la suite, l’Union européenne (UE) a endossé le projet en l’assimilant au Processus de Barcelone. Ce mélange a sa part de responsabilité dans les difficultés de l’UpM en termes de visibilité et de clarté.

Les institutions européennes ont par ailleurs du s’adapter à cette « surcouche » qu’est l’UpM et les États de la rive sud méditerranéenne n’ont souvent pas perçu la plus-value de ce nouveau projet. Cette complication supplémentaire peut expliquer un certain manque d’enthousiasme de la part des pays arabes, mis à part les cas du Maroc ou de l’Égypte par la voix de Moubarak.

L’UpM a revendiqué la mise sur un pied d’égalité des partenaires de la rive nord avec ceux de la rive sud, or cette initiative venait comme toujours de la rive nord.

On le voit à travers le volume des échanges, la rive sud de la Méditerranée n’est pas un espace intégré face à une rive nord qui est à l’inverse l’une des zones les plus intégrées commercialement, économiquement et politiquement au monde.

Cette hétérogénéité à la fois entre les deux rives mais également au sein même de la rive sud, n’empêche t elle pas la « sauce méditerranéenne » de prendre ?

Le terme même de « Méditerranée » dans le cadre de l’UpM rassemble à la fois les États membres de l’UE, des États arabes, Israël et la Turquie.

L’UpM va même plus loin dans sa classification puisqu’elle intègre la Mauritanie et  la Jordanie mais exclut l’Irak et le Golfe arabo-persique, un regroupement qui n’est pas facilement compris.

Dans ces circonstances, il est difficile de faire appel à une voix commune « sud-méditerranéenne ».

Le manque d’intégration Sud-Sud est déjà visible dans les dissensions à l’œuvre au sein de la Ligue Arabe. L’UE ne s’est d’ailleurs jamais appuyée sur cette dernière pour développer sa politique de coopération méditerranéenne.

Avant la création en 1995 du partenariat Euro-méditerranéen, dit « Processus de Barcelone », l’Union européenne privilégiait un dialogue euro-arabe. Or les pays arabes auraient, il me semble, préféré construire une coopération avec l’UE qui n’incluait pas l’État d’Israël.

La Méditerranée est évidemment marquée par le conflit israélo-palestinien. Sans sa résolution quel avenir pour un rapprochement ?

L’Union européenne ne peut pas penser une politique méditerranéenne sans s’engager sur le terrain israélo-palestinien.

L’UE n’as pas de position claire sur le conflit, ce qui met à mal sa crédibilité dans le Monde Arabe.

L’UE a souvent été dénoncée pour son immobilisme, agissant à l’instar d’un « banquier muet ». Mise à part le gel du rehaussement des relations UE/ Israël, elle se contente d’une politique déclaratoire, calquée le plus souvent sur celle des États-Unis

Pourtant, l’UE a les moyens de faire pression sur son interlocuteur israélien lors de la tenue de négociations de paix, notamment en tant que premier partenaire commercial. Or si l’UE manie avec régularité la stratégie de la carotte par le biais des rehaussements des relations et de l’accès au statut avancé, elle néglige la stratégie du bâton qui pourrait s’avérer plus payante.

De par sa proximité géographique, l’UE ne peut feindre d’ignorer l’impact régional et mondial de cet enlisement au Proche-Orient. Aujourd’hui, les dirigeants arabes, israéliens ou turcs regardent vers Washington, Londres ou Paris mais jamais vers Bruxelles.

Cette perte croissante de crédibilité dans la région est un frein évident à une intégration méditerranéenne sur le modèle de l’UpM.

Quid des autres conflits ? Le conflit israélo-palestinien n’est pas l’unique source de déstabilisation de la région. La mésentente et les tensions entre États méditerranéens n’est un secret pour personne.

Quel est l’impact du conflit du Sahara Occidental, des tensions syro-libanaises, par exemple ?

Le conflit israélo-palestinien est un catalyseur qui permet dans bien des cas pour les dirigeants de la région de détourner l’attention des opinions publiques de difficultés internes et d’échecs du pouvoir en place mais il n’est certes pas l’unique conflit dans la région. S’il était un jour résolu, d’autres conflits régionaux feraient très certainement surface.

Celui du Sahara Occidental et la mésentente qu’il génère entre le Maroc et l’Algérie a été, dès le lancement de l’UpM, source de tensions et de susceptibilités.

Cependant, force est de reconnaître que dans le cas des « tensions » syro-libanaises, l’UpM a permis un rapprochement significatif des deux parties. En effet, c’est à l’occasion du lancement de l’UpM que les deux États ont annoncé qu’ils allaient de nouveau échanger des ambassadeurs.

Cette journée de lancement fut d’ailleurs l’unique moment où l’UpM s’est voulue politique. En revanche, il s’agit d’un coup d’éclat, d’une réussite de la diplomatie française et non d’une réalisation de l’UpM en tant que telle.

Les récents événements agitent et pourraient redessiner le bassin méditerranéen : quel impact sur un rapprochement des États méditerranéens ?

Ces bouleversements pourraient en effet être une bonne nouvelle pour les relations euro-méditerranéennes.

Tout d’abord parce que dans le cas des pays à l’aube d’une transition politique, les sociétés civiles devraient être plus impliquées dans les affaires de l’État.

Par ailleurs, contrairement aux craintes d’un embrasement islamiste, il se pourrait que les nouveaux gouvernements soient animés par un certain pragmatisme et visent à la prospérité de leur pays. Or cette prospérité passe par une coopération avec la rive nord.

Ces mouvements sont également l’occasion d’une prise de conscience collective d’une certaine unité dans le monde arabe, ce qui sera sans doute à l’avenir facteur d’une plus grande cohésion politique et donc par la suite d’une meilleure intégration économique, commerciale, culturelle régionale.

Les récents événements tunisien et égyptien offrent également aujourd’hui l’occasion d’une certaine introspection. L’UE se doit de s’interroger sur la portée de son action, sur la répartition des fonds qu’elle a pu accorder à ces États dans le cadre de la Politique européenne de voisinage et du Processus de Barcelone et sur le bénéfice qu’en ont retiré les populations.

L’UE a aujourd’hui un rôle à jouer, un rôle d’appui aux pays méditerranéens désireux de s’engager dans une transition politique. Ce n’est qu’après ces restructurations politique et sociale profondes que les États de la rive sud méditerranéenne pourront réellement émettre des propositions, dans le cadre de la coopération euro-méditerranéenne entre autres.

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe 

Source : logo MEDEA

 

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