"Monnet se préoccupait de ce qu’on fait après-demain"

Par Pauline Joris | 10 juillet 2007

Pour citer cet article : Pauline Joris, “"Monnet se préoccupait de ce qu’on fait après-demain"”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 10 juillet 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/232, consulté le 24 octobre 2021

Jacques-René Rabier était l’un des plus proches collaborateurs de Jean Monnet à la fin des années 1940 et des années 1950, alors que l'idée d'union européenne politique par l'économie n’était que projet dans la tête de quelques-uns. « J’y étais, comme on dit » au Salon de l'Horloge le 9 mai 1950, il revient sur ce moment fondamental pour Nouvelle Europe.

Souriant, vif et maniant l’autodérision en évoquant le jeune homme qu’il était, Jacques-René Rabier décrit au détour d’anecdotes historiques la fameuse « Méthode Monnet » et la mise en place et les premiers choix de la construction européenne, et quelques-uns de ses choix personnels lors de ces années 1940 et 1950.

Formation

Je suis né en 1919. Après le baccalauréat latin-grec dans un lycée parisien qui s’appelait à l’époque le lycée Rollin, j’ai fait simultanément du droit et de l’économie à la fac et également l’Ecole libre de science politique. Tout ça entre 1937 et 1940.
En 1940, le 1er mai 1940, j’arrivais à l’armée, à l’école de cavalerie de Saumur. Et dès le milieu du mois de mai, nous étions engagés. Du service traditionnel dans les écoles militaires, nous sommes passés à la guerre. Avec l’école de Saumur, pendant deux jours – ce n’est pas très long mais encore fallait-il y être – nous étions à la bataille de la Loire, autour du 18-20 juin 1940. Et nous nous sommes repliés avec l’école de Saumur.
Comme je devais accomplir mon temps de service militaire, je devais rester dans l’armée ; donc j’ai continué mon temps légal dans les chantiers de jeunesse dans la Saône-et-Loire.

En 1943, je suis rentré à Paris. Mon père était mort, j’avais ma mère dans la région parisienne. J’ai repris mes études, c’est-à-dire mes DES de droit public et d’économie. En économie, j’ai notamment eu un professeur qui m’a beaucoup marqué, François Perroux. C’est un économiste sociologue, pas un économètre - je ne suis pas très matheux - qui m’a très profondément marqué. C’est un économiste qui a introduit Keynes en France, très célèbre à cette époque.

J’ai appris beaucoup de choses à côté de lui, notamment une que je cite souvent. La séparation de l’économique et du social est une idéologie ; l’économique et le social se sont deux faces d’une même réalité, qui ne peut se séparer que d’un point de vue idéologique ; je pense que l’économie et le social c’est le même combat, la même réalité, la même analyse. J’ai appris cela de François Perroux.

Le Commissariat au Plan 

En 1945 je me marie ; par la suite j’ai eu six enfants.

En 1945 je vois une annonce dans Le Monde, dans les premiers numéros du Monde ; il est créé un Commissariat au Plan. A ce moment là, depuis la Libération, j’étais au Ministère de l’économie nationale, dans un centre d’information économique. J’étais donc déjà dans les statistiques, l’économique, comme modeste chargé de mission dans un ministère.

Quand j’ai vu qu’on créait un Commissariat au Plan, cela a fait tilt. Je ne connaissais pas Monnet, je ne savais rien sur lui. Cette idée de planification souple, pas du tout à la soviétique, mais une orientation de l’ensemble de l’économie répondait à mes préoccupations économiques et sociales, et je voulais contribuer dans mon domaine au relèvement, à l’équipement et à la modernisation de l’économie française.

J’en ai parlé à François Perroux, qui de mon professeur était devenu un ami, qui m’a donné un petit mot de recommandation pour Margelin, qui était l’adjoint de Monnet au Plan. Le service administratif du Plan m’a reçut et on m’a dit que, si on a besoin de moi, on me le dira ; pas de coup de piston, je ne suis pas rentré du jour au lendemain.

Quelques mois après, fin 1945, je reçois un coup de téléphone. « Présentez-vous au Plan, il y a un poste de chargé de mission », c’est ce que autrefois on appelait rédacteur. Il y avait une toute petite équipe au Plan, on était je ne sais, une petite cinquantaine. Me voilà donc embarqué comme chargé de mission au Commissariat au Plan dans la division des affaires économiques, où je tâche de lire, de comprendre, de synthétiser, de si possible harmoniser les rapports de la commission de modernisation.

Le Plan reposait sur je crois plus de 23 commissions de modernisation par secteurs (sidérurgie, électricité, agriculture, la main d’œuvre, etc). Dans chacune de ses commissions de modernisation – méthode Monnet – il y avait, sous la présidence d’une personnalité choisie par ses compétences et non par ses appartenances, des représentants des entreprises, des syndicats (y compris la CGT) et des experts, et naturellement le directeur de ministère compétent en la matière ; le tout sous la présidence d’une autorité reconnue comme impartiale et compétente par les membres de cette commission. C’était donc vraiment un travail d’équipe ces commissions de modernisation, qui avaient pour but d’inventorier une branche de l’économie et de voir quelles étaient les réformes et les investissements à proposer pour sortir du malheur dans lequel se trouvait l’économie française en 1945.

Donc me voilà rentré au Plan, le 1er janvier 1946, dans la division économique comme chargé de mission - lecteur et porte-plume en quelque sorte - à lire des rapports de commission et à faire des synthèses, y compris la synthèse globale que Monnet semble avoir lue.

Directeur de cabinet de Jean Monnet au Plan 

Nous arrivons en fin 1946. Un soir Monnet me fait appeler. Nous nous croisions dans les couloirs comme ça, mais enfin nous n’étions pas intimes. Je ne participais pas à l’époque aux réunions autour de Monnet. Il me fait appeler et il me tient à peu près le discours suivant : « Mon chef de cabinet, qui s’appelait Félix Gaillard (qui a été ensuite parlementaire et Premier ministre ; il est mort jeune dans un accident de navigation) va se présenter aux élections en Charente ; il va être élu. J’ai besoin d’un directeur de cabinet, je vous prends. ».

Le petit Rabier a ouvert des yeux ronds, il était un peu intimidé. Cela se passait à l’automne 1946, je suis né en 1919, vous pouvez faire le calcul. La seule chose que j’ai trouvé à bredouiller c’est « Croyez-vous Monsieur que je ferai l’affaire ? » Et Monnet m’a répondu avec superbe : « Si vous ne faites pas l’affaire je vous le dirai ». Il ne me l’a jamais dit.
Il m’a dit : « Installez-vous dans ce bureau à côté du mien – entre parenthèses c’était le bureau de Marie-Antoinette, qui durant quelque temps avait été prêté par le mobilier national au Commissariat au Plan – vous voyez tout ce qui entre, tout ce qui sort, les personnes, les dossiers ; vous entrez chez moi quand vous voulez, là encore si je ne veux pas vous voir je vous le dirai. » C’étaient des relations extrêmement simples, extrêmement simples.

Le travail au cabinet de Monnet, participer à toutes les réunions avec ses principaux collaborateurs – je suis d’ailleurs le seul survivant de cette équipe du Commissariat au Plan – c’était fascinant ! Le travail de liaison avec l’ensemble des services du Plan, ce qui est le rôle de la direction du cabinet, accompagner Monnet dans les commissions parlementaires, tout ça était passionnant.

C’était extrêmement prenant, extrêmement fascinant et là encore, j’ai appris beaucoup de choses sur l’administration, la façon de dialoguer avec les administrations, la façon de dialoguer avec la presse également, parce que Monnet était un homme de la discrétion mais non du secret. Il tenait beaucoup à avoir de bons contacts avec la presse, pas du tout pour se faire valoir mais pour faire avancer ses idées. Il invitait notamment à déjeuner très simplement, il recevait beaucoup les journalistes un par un, il n’aimait pas les grands raouts. 

Je l’accompagnais dans les réunions et je préparais aussi ses discours. Monnet savait ce qu’il voulait dire mais il avait beaucoup de mal à se fixer sur ce qu’il devait dire à un moment donné. Alors il demandait à plusieurs de ses collaborateurs de lui préparer un texte et ensuite, c’est Rabier qui était chargé de mettre tout cela en forme, de le discuter avec Monnet, et souvent de rédiger dix, quinze, vingt éditions. Je me souviens d’un discours au Parlement européen sur lequel nous avions travaillé jusque très tard le soir, et finalement je lui ai dis « Si vous voulez que votre discours soit demain matin dans les mains des interprètes, il faut qu’on termine. » « Bon, donnez-moi la dernière version ».

La déclaration du 9 mai 1950 

Je passe sur les années pour arriver à avril 1950. Monnet et son équipe suivent une idée ses idées – il s’en était entretenu avec Schuman mais l’idée venait de Monnet. Il fallait que la France sorte honorablement d’une conférence internationale avec les Américains et les Britanniques qui devait se régler début mai 1950 ; il s’agissait d’une conférence sur le sort du contrôle allié sur les industries allemandes. Les Américains, dans ce climat de Guerre froide, poussaient à la fin des contrôles sur la Ruhr, les Anglais comme d’habitude étaient près à suivre les Américains, mais les Français s’inquiétaient à cause des échanges de minerai de fer – français – contre de la coke pour la métallurgie tirée de l’Allemagne. La situation était bouchée.

C’est à ce moment là que Monnet à proposé à Schuman un projet de réconciliation de la France et de l’Allemagne : lever les contrôles sur la Ruhr mais assujettir le charbon et l’acier européen – c’est-à-dire au moins français et allemand et des pays qui voudraient se rejoindre – aux mêmes règles, sous des institutions communes, de façon à ce que – c’était une idée très forte chez Monnet – nous évitions de recommencer les erreurs du traité de Versailles. Monnet disait : « N’ajoutons pas aux Allemands l’humiliation à la défaite. » 

Monnet avait vécu les années du premier après-guerre puisqu’il était à la Société des Nations, et il savait très bien que l’une des grandes erreurs du traité de Versailles a été de ne pas « tendre la main », je n’aime pas cette expression, plutôt de ne pas trouver une solution politique entre vainqueurs et vaincus. C’était son idée forte. Dès 1943, il avait proposé à de Gaulle, qui n’en avait tenu aucun compte, l’idée d’une entité économique à vocation politique.

D’où, à la fin du mois d’avril ou au début du mois de mai 1950, ce projet de déclaration que Schuman a reçu dans les premiers jours de mai. Schuman en a fait son affaire au Conseil des Ministres le 9 mai au matin, non sans avoir, le 8 au soir, envoyé un des ses collaborateurs alsaciens auprès du Chancelier allemand Adenauer, pour être sûr que les Allemands acceptent.

La réconciliation de la France et de l’Allemagne, c’est le jour où Schuman a fait lire par Adenauer, le projet de déclaration qu’il allait présenter le lendemain, le 9 mai en fin de matinée. Les Allemands d’un côté délibéraient au Conseil des Ministres allemand, les Français de l’autre délibéraient au Conseil des Ministres français ; et à 18 heures, au salon de l’horloge du Quai d’Orsay, le 9 mai au soir, était lu par Robert Schuman la déclaration que vous avez judicieusement reprise sur le site Internet de votre association.

Schuman connaissait le projet de déclaration avant le 8 mai. C’était la sixième version. Il y a un livre, paru pour le 9 mai 2000 à Lausanne, par la fondation Jean Monnet où se trouvent toutes ses archives, sur cette question des différentes versions de la déclaration.

Le 8 mai donc, Schuman envoie l’un de ses collaborateurs bilingue à Adenauer avec deux lettres : une lettre officielle avec le texte de la déclaration que Monnet avait envoyé la veille à Schuman, et une deuxième lettre avec un mot personnel de Schuman à Adenauer. Ils étaient du même parti, ils étaient démocrates-chrétiens tous les deux.

Monnet lui n’avait pas d’étiquette politique, il était plutôt démocrate au sens américain, c’est-à-dire social-démocrate au sens français. Il votait socialiste à l’époque m’avait-il dit. Il ne s’occupait pas tellement des étiquettes politiques ; il s’intéressait aux gens plus qu’aux étiquettes.

Les deux gouvernements ont donc délibéré pratiquement en même temps dans la journée du 9 mai. Georges Bidault [alors président du Conseil] aurait par la suite dit à Monnet : « Vous auriez du me tenir au courant ». Monnet lui répond « Je vous ai envoyé le texte en même temps qu’à Schuman », le 8 mai, mais Bidault ne l’avait pas lu. C’est dans ses Mémoires cela.
Sur Monnet il y a deux choses qu’il faut lire : Les Mémoires, et la biographie Jean Monnet d’Eric Roussel.

Moi je n’ai pas travaillé directement sur cette déclaration mais j’étais au Salon de l’Horloge à 18h le 9 mai.

Dans la division du travail, j’étais toujours au cabinet de Jean Monnet. Je n’étais pas dans la petite équipe qui directement a travaillé sur les négociations, puisque Monnet était chargé de présider la délégation française. C’est en juin qu’ont commencé entre Français, Allemands, ainsi que les Italiens et les Bénéluxiens, les travaux qui ont aboutit au traité du 18 avril 1951, qui est le Traité européen sur le charbon et l’acier (CECA).

Paris ou Luxembourg ? Avec ou sans Monnet ?

Monnet est nommé peu après Président de la Haute Autorité, laquelle se met en place à Luxembourg, le 10 août 1952. Monnet quitte Paris fin juillet avec une partie de son équipe du Plan. Et il propose à Rabier de le suivre et Rabier renonce à aller à Luxembourg. J’étais marié, j’avais déjà 2 enfants, je venais d’obtenir un appartement à Paris. J’étais nommé par Hirsch, le grand-père de celui d’Emmaüs aujourd’hui, secrétaire général adjoint du Plan. C’était mon projet de rester au Plan, cela me plaisait. Les amis qui partaient là-bas avaient toute ma sympathie, mon admiration pour Monnet ne changeait pas, mais mon option c’était de rester au Plan.

Toussaint 1952. Le Plan m’envoit faire une reconnaissance des préfectures et des chambres de commerce de l’Est de la France. Je devais passer à Metz notamment ; j’y étais la veille de la Toussaint. Pour une fois ma femme m’avait accompagné, et de Metz, je dis : «On est à la porte de Luxembourg, on va aller voir les amis ». Donc le jour de la Toussaint, je me pointe en voiture à Luxembourg pour voir ceux de mes collègues qui avaient rejoint Monnet. Je tombe sur Monnet.

- « Rabier ? Qu’est-ce que vous faites là ? »
- « Monsieur, je suis avec Hirsch, votre successeur, toujours au Commissariat au Plan. »
- « J’ai besoin de vous. Il faut que vous restiez. »
- « Je ne peux pas rester, j’ai des enfants que j’ai laissé à Paris, un appartement, et vis-à-vis de Hirsch je ne peux pas partir comme ça. »
- « Oh, je vais lui téléphoner à Hirsch, venez le plus tôt possible. »

C’était le 1er novembre 1952. J’ai négocié avec Hirsch de pouvoir rejoindre Luxembourg le 1er janvier 1953.

Carrière européenne

Commence alors en janvier 1953 ma carrière européenne. Monnet me dit « Et bien vous travaillez directement avec moi ». A cette époque là, surtout auprès de Monnet, les fonctions n’étaient pas bien fixées et Monnet me dit très vite : « Vous vous tenez en dehors des affaires, vous organisez mon cabinet. Vous savez écrire, il faut que vous fassiez un rapport mensuel pour informer de ce que nous faisons. Il y a le rapport annuel qui est une obligation du traité mais entre les deux rapports annuels, il faudrait que tous les mois le comité économique et social et la presse soient informés dans le détail de ce que fait la Haute Autorité. »

Il avait toujours le souci de rendre public. Tant qu’une décision n’est pas prise, c’est le secret, mais dès qu’elle est prise, Monnet redevient l’homme de contact avec le public, un peu à l’américaine. Alors Rabier créé ce rapport mensuel. Et puis très rapidement il me dit qu’après les séances de la Haute Autorité, il faut faire une conférence de presse.

Ainsi naît un petit service d’information de la CECA. Ensuite on embauche un chargé de mission italien, un Allemand, on fait venir quelqu’un qui était auparavant auprès de Monnet, François Fontaine, à Luxembourg. Et on donne comme mission à cet Italien, cet Allemand, ce Néerlandais, ce Français,… de partir dans leur capitale pour créer des bureaux de presse et d’information et être les « Monsieur CECA » dans leur pays. Et Rabier, au cabinet de Monnet, s’occupe de ces bureaux de presse et d’information à Luxembourg. Ainsi naquît le service de presse et d’information de la CECA.

La CECA et le Royaume-Uni

[Au début des années 1950, dans l’équipe entourant Jean Monnet], on se concentrait sur les six pays [ayant accepté le projet] en disant aux Anglais « Vous viendrez. »

Dès la fin du mois de mai 1950, Monnet va à Londres, où il avait de très nombreuses amitiés, puisque pendant la guerre, après la défaite, il avait été envoyé avec un passeport britannique pour négocier le report sur les Britanniques des commandes d’aviation qui avaient été conclues par la France avant la fin de la IIIe République.

Fin mai, il va à Londres. Il rencontre les autorités, le gouvernement – travailliste à l’époque, je crois – et il leur pose la question de confiance : « Vous venez ou pas ? Voilà la déclaration du gouvernement français ». C’était plus que la déclaration Schuman, il y avait déjà l’adhésion non seulement des Allemands, mais aussi des quatre autres États.

Réponse des Britanniques – je résume - :

- « On est prêt à entrer en négociations. »
- « Mais est-ce que vous acceptez les objectifs ? C’est-à-dire une autorité indépendante des gouvernements, chargée du contrôle des industries du charbon et de l’acier dans la perspective d’une union politique. Acceptez-vous les objectifs ? »
- « Ah non, mais on entre en négociation. »
- Et Monnet a répondu : « Ce n’est pas la peine de rentrer en négociation si vous n’acceptez pas les objectifs. »

Il a ajouté – c’est dans ses Mémoires – que si nous réussissions, les Anglais viendraient. Ils y sont venus, pour le meilleur et pour le pire, mais c’est une autre histoire.

Jean Monnet et l'Europe centrale et orientale 

Monnet a toujours pensé que le rideau de fer finirait par s’écrouler. Comment ? Quand ? Personne n’en savait rien. Il souhaitait que se ne soit pas un écroulement dans une guerre qui serait devenue chaude.

Il était, quoique très ami des États-Unis, toujours très soucieux de solutions de paix, et très soucieux vis-à-vis des États-Unis que l’Europe ne se présente pas en assistée, en commandée, en petit enfant bien sage. Je l’ai toujours entendu dire « Les États-Unis sont nos alliés, nos amis, mais nous ne sommes pas les suppliants, qui viennent implorer quelque chose ; on doit travailler avec eux, d’égal à égal, même si on n’est pas égaux en puissance, notre projet vaut bien le leur. » Je m’exprime mal en disant « vaut bien » mais c’était un souci profond chez lui, de ne jamais – s'il était encore là en face de Bush, il ne se comporterait certainement pas comme certains chefs d’État, britannique par exemple, comme ils se sont conduits. Il était très soucieux de présenter l’Europe en train de se former comme un interlocuteur capable de parler en aspirations d’égal à égal, et en tout cas certainement pas de client à maître, moins encore d’esclave à maître.

Dans ses Mémoires, il a toujours pensé que cette conquête des pays de l’Europe centrale et orientale, cette occupation militaire et politique par l’Union soviétique, ne durerait pas longtemps et que l’accueil devait se faire. Il n’avait pas en tête des idées de frontières nettes. On n'en a jamais parlé avec lui, cela ne rentrait pas dans ses catégories mentales.

Mais en ce qui concerne l’Allemagne orientale – les Allemands y pensaient toujours – , je crois me souvenir que dans le traité CECA il y a des dispositions spécifiquement pour l’Allemagne orientale.

Monnet avait des objectifs à long terme : la paix, l’Europe, la fédération. Et il avait des cheminements à court terme. Il n’avait certainement pas lu les Mémoires de Napoléon, mais Napoléon a écrit quelque part, je crois, « Voir loin et commander court ». Monnet c’était l’homme qui savait voir loin mais qui se préoccupait de ce qu’on faisait après-demain, le mois prochain, etc.

Alors pour répondre à votre question, certainement il y pensait, cela se trouve dans ses Mémoires, mais ce n’était pas une question à l’ordre du jour. Et lorsqu’on évoquait avec Monnet des questions qui n’étaient pas à l’ordre du jour, qu’il s’agisse de questions d’ordre intérieur français ou européen, sa réponse était toujours : « Ne nous évadons pas, aujourd’hui nous discutons de cela ».

Entretien du 26 avril 2007, à Bruxelles. 

Pour en savoir plus : 

picto_1jpegJacques-René Rabier a accordé un entretien filmé au Centre virtuel de la connaissance sur l'Europe en 2002 de plus de deux heures.

Biographie : 

1919 : Naissance à Paris.

1937 – 1940 : Etudes de droit, d’économie et de science politique. 1945 :  Introduit par le Professeur F. Perroux, économiste français, auprès d’Emmanuel Mounier et de la revue « Esprit ». Membre du comité directeur de cette revue de 1946 à 1952.

1946 – 1952 :    Chargé de mission au Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement, il devient très rapidement le directeur de cabinet de Jean Monnet. 

1953 – 1972 : Il suit Jean Monnet devenu en 1952, président de la Haute Autorité de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), à Luxembourg. Il sera directeur du service d’information de la Haute Autorité, puis directeur de Service commun d’Information des trois Exécutifs européens (1960) et ultérieurement directeur général de l’information de la Commission européenne.

1973 – 1987 :    Directeur général honoraire, suite au premier élargissement de la CEE. Nommé conseiller spécial de la Commission européenne, il met en place avec une toute petite équipe, l’Eurobaromètre, ce système d’enquêtes semestrielles par sondages de l’opinion publique.

1987 - 1992 : Chargé d'études sur les attitudes et les comportements du public dans le cadre du programme "L'Europe contre le cancer".