Malte et l'immigration : une question européenne

Par L'équipe | 29 avril 2008

Pour citer cet article : L'équipe, “Malte et l'immigration : une question européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 29 avril 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/474, consulté le 01 octobre 2022

Malte n’est qu’à quelques centaines de kilomètres des côtes libyennes et tunisiennes et constitue, depuis son intégration à l’Union européenne, un des avant-postes pour la régulation de l’immigration clandestine. Or, de quelles manières, avec ses maigres moyens, les autorités maltaises peuvent-elles couvrir un espace maritime de 3 800 km2 et une zone de sauvetage en mer de 200 000 km2 ?

Historiquement un pays d’émigration

Micro-Etat insulaire de 316 km2, Malte a été marquée par une tradition séculaire : l’émigration vers le continent européen. En effet, du fait des conditions météorologiques et géologiques peu propices – stress hydrique important (quand la demande en eau dépasse la quantité disponible), peu de possibilités de pratiquer un élevage intensif – l’industrie du calcaire reste la seule exploitation rentable – les Maltais sont contraints de partir vers le continent pour échapper à ces conditions de vie. Il s’agit donc en premier lieu d’une émigration économique : la diaspora maltaise a su s’implanter dans les pays européens riverains de la Méditerranée, comme en Italie, au Portugal, et en Espagne, se spécialisant dans le commerce, notamment comme intermédiaires ou armateurs. Depuis le XVIIe siècle, les revenus envoyés par les expatriés à leurs familles ont permis de dynamiser l’économie de l’île : tout d’abord par des importations de nourriture et d’eau, puis par un financement du reste de l’économie à travers la construction de bateaux de pêche, les importations – puis exportations – des premiers plants de coton pour le développement d’une industrie textile.

Certains analystes ont vu, dans la pratique de la religion catholique par une majorité de la population, un facteur favorisant la répartition équitable des revenus entre les membres de la famille. Quant à l’Ordre de Malte, prompt à favoriser la population, a su exploiter ses capacités quant à la navigation maritime, leur donnant notamment la responsabilité de l’entretien de la flotte de commerce. L’arrivée des Britanniques sur l’île n’a pas pour autant stoppé l’émigration, elle n’a fait que la rediriger : entre 1946 et 1996 (c’est-à-dire bien après le départ britannique en 1964), alors que les Maltais préféraient s’installer sur le continent européen, la tendance est au départ vers les pays anglo-saxons, comme l’Australie (86 787 départs) et le Royaume-Uni (31 489 départs). Les autorités britanniques ont su attirer les « cerveaux » maltais du secteur médical ou de l’industrie. Dès 1970, le Partit Nazzjonalista (Parti Nationaliste), devant un phénomène qualifié de réussite – l’industrialisation progressive de l’île –, décide de faire voter l’Immigration Act, qui vise à restreindre l’accès de l’île aux immigrants et de donner un cadre aux retours des Maltais expatriés.

Le tournant des années 1980

La réussite du micro-Etat ne fait plus aucun doute : l’industrie textile est en pleine expansion et le développement d’une industrie électronique commence à voir le jour. Le secteur touristique emploie quant à lui de plus en plus de Maltais, qu’ils soient d’anciens expatriés, ou d’anciens chômeurs touchés par les fermetures des industries de défense britanniques installées sur l’île. Le tourisme de masse sied bien à Malte : urbanisation des côtes, capitaux étrangers de grandes chaînes hôtelières attirées par un climat peu capricieux, et touristes européens en mal de soleil. Tout concourt à rendre l’île florissante... Mais les arrivées progressives d’immigrants inquiètent les politiques face à cette économique en expansion certes, mais dont l’équilibre reste fragile. A la fin des années 1980, début des années 1990, 2 822 réfugiés irakiens, fuyant le régime de Saddam Hussein, demandent l’asile politique à Malte ; puis des Libyens, des Somaliens, des Soudanais et d’autres immigrants de la corne de l’Afrique. Face à ces arrivées, le gouvernement tente de trouver une solution par les réformes successives de l’Immigration Act qui visent à contenir ces immigrants par la restriction du statut de réfugiés humanitaires ou des conditions du droit d’asile. De 1981 à 1990, les réformes reflètent à la fois la peur des gouvernements successifs d’arrivées massives dans un micro-Etat qui manque de moyens, et l’impossibilité à résoudre le problème à la base, autrement dit les causes de l’immigration.

Les réformes des lois en question visent à resserrer les conditions d’accès, pour les immigrants, à l’asile politique ou au statut de réfugiés. Pour cela, la loi prévoit qu’un Principal Immigration Officer (Officier Principal de l’Immigration), nommé par le Premier ministre, ait la charge des dossiers des demandeurs d’asile et statue au cas par cas, tout en veillant au respect de la loi pour les 110 agents de l’immigration sous ses ordres. Toutefois, les Maltais ont bien en tête que l’île n’est pas l’objectif final des immigrants : il s’agit d’un tremplin pour accéder à l’Europe, notamment à l’Italie par la Sicile.

Malte, avant-poste de l’Union européenne

Avec l’entrée de Malte dans l’Union européenne, cette dernière s’est rapprochée un peu plus de l’Est du Maghreb : elle n’est plus qu’à 340 kilomètres des côtes de la Libye, et seulement 290 kilomètres des côtes tunisiennes. L’intégration de Malte au sein de l’Union est donc passée par l’intériorisation, dans la loi, de l’acquis communautaire, en particulier le règlement n°343/2003, dit « règlement Dublin », qui implique qu’un pays qui fait rentrer un immigrant illégal est responsable de son traitement ; et le règlement n°407/2002, dit « règlement Eurodac », qui prévoit que chaque pays accueillant des immigrants illégaux doit prendre les données biométriques (empreintes digitales principalement, pour toute personne âgée de plus de 14 ans) afin de les intégrer dans la base de données européennes. En somme, un travail considérable devant être exécuté par 110 agents…

A cela s’ajoute une autre variable : comment contrôler 3 800 km2 d’espace maritime avec seulement trois patrouilleurs et plusieurs embarcations rapides ? Pour faire face à cette situation préoccupante, le ministre maltais des Affaires étrangères Michaël Frendo a lancé un appel au secours à l’Union européenne et aux pays membres riverains de la Méditerranée. Pendant plusieurs années, le gouvernement a justifié la législation en vigueur et le sort réservé aux « boat-people » africains et maghrébins par le manque de moyens : en témoignent les morts d’une vingtaine d’immigrants clandestins à plus de 320 kilomètres des côtes en février 2008, ainsi que le sauvetage d’une vingtaine d’autres par, non pas un navire des gardes-côtes, mais un thonier en les remorquant avec l’aide du filet de pêche, et bien d’autres exemples qui viennent rythmer l’actualité. Les organisations non gouvernementales (ONG), quant à elles, reprochent au gouvernement de tenir ce discours depuis trop longtemps, reprochant l’insalubrité des locaux d’accueil sous contrôle de l’armée maltaise (cinq camps, auxquels s’ajoute le dépôt de l’aéroport), jugés inadaptés pour les flux des migrants auxquels ont à faire face les autorités, accusées de privilégier la solution dite « de la dissuasion par l’enfermement ».

C’est donc un dialogue de sourds auxquels se livrent gouvernement et ONG. Pour les uns, le salut ne peut venir que de l’Union européenne et de son Agence aux Frontières Extérieures (FRONTEX), laquelle a régulièrement lancé depuis 2004 une série d’opérations baptisées Nautilus. Actuellement, Nautilus III, en coopération avec la France, la Grèce, l’Italie et l’Espagne, consiste à patrouiller, arrêter les immigrants et les identifier. Pour les autres, la trop grande complaisance des pays de l’Union à l’égard du « syndrome maltais », comme ils l’appellent, s’explique à la fois parce que le gouvernement maltais clame haut et fort auprès des instances, et notamment du Conseil de l’Europe (lequel a régulièrement donné raison à Malte jusqu’à récemment) et de ses partenaires, qu’il s’agit d’une situation de crise, mais aussi parce que Malte est aujourd’hui en première ligne pour faire face à ces afflux.

La politique de l’immigration jouera vraisemblablement un rôle moteur durant la présidence française de l’Union. Les acteurs politiques, tant sur le plan européen que national, sont conscients que les dynamiques socio-économiques de l’immigration sont à prendre en compte dans la lutte contre l’immigration clandestine même si l’apport d’une solution à la base reste difficile. Aussi, forts de leurs expériences respectives en la matière, les Etats membres s’orientent vers une solution européenne et globale à un problème qui lui-même ne connaît pas de frontières.

Parmi les chantiers, une politique commune du droit d’asile est programmée pour septembre 2008, idée française qui trouve un fort soutien à La Valette. Le gouvernement maltais a privilégié une solution globale à l’immigration en appelant à une coopération globale entre les Vingt-Sept, et non au « chacun pour soi », privilégiant notamment un renforcement des moyens de contrôle en faveur de l’île de Malte. Une problématique qui sera assurément reprise au cours de la conférence sur l’Union pour la Méditerranée organisée prochainement à l’ambassade de Malte en France, et au cours de la future visite du Premier ministre français François Fillon, prévue pour début mai.

 

Pour aller plus loin 

Sur Internet

À lire

  • Joe Inguanez, « D’un pays d’émigration à un pays d’immigration : le cas de Malte », Outre-terre, n°17, 2007, p. 239-245
  • Jean-Marie Miossec, « Malte en transition : démographie, économie et gestion de l’espace », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°71, 1994, p. 199-216 
  • Claire Rodier & Catherine Teule, « Enfermement des étrangers : l’Europe sous la menace du syndrome maltais », Cultures et conflits, n°57, printemps 2005, p. 119-153

 

Crédit photo - Myriam Thyes (Own work) [CC-BY-SA-3.0 or GFDL], via Wikimedia Commons