Macron, Merkel, Szydło (et Trump) : aperçu de la géographie mouvante des alliances européennes

Par Francis Masson | 9 août 2017

Pour citer cet article : Francis Masson, “Macron, Merkel, Szydło (et Trump) : aperçu de la géographie mouvante des alliances européennes”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 9 août 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1986, consulté le 22 novembre 2017

Depuis l’élection du nouveau président français, les gouvernements de l’Union européenne spéculent sur une relance du projet européen qui se réaliserait déjà. Un choix s’offre : être acteur ou spectateur du changement. Le premier rôle est convoité de tous, mais le choix des partenaires peut bien enfermer un gouvernement dans le second.

L'opérationnalité franco-allemande

Avec la victoire d’Emmanuel Macron de nombreux observateurs ont déclaré la relance du moteur franco-allemand. Les faits leur ont donné raison : au sommet de Bruxelles du 22 juin 2017, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne ont trouvé un accord sur la mise en place d’une coopération structurée permanente (PESCO) en matière de Défense menée par la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne.

Les relations franco-allemandes sont au beau fixe et on s’en réjouit. Le candidat soutenu par la chancelière a été élu et cela devrait nous épargner les six mois généralement nécessaires au sein du couple franco-allemand pour que les nouveaux gouvernants apprennent à se connaître. Épaulé par l’ancien ambassadeur de France en Allemagne Philippe Etienne comme conseiller diplomatique, Emmanuel Macron est un allié d’ores et déjà opérationnel pour la chancellerie allemande à Bruxelles. Mais il a aussi ses propres opinions à défendre.

À Varsovie, d'autres espèrent la relance des relations franco-polonaises et de facto du Triangle de Weimar, c’est-à-dire du trio France-Allemagne-Pologne œuvrant à l’approfondissement de l’Union européenne. Les essayistes des grands quotidiens polonais ont débattu pendant quelques semaines des perspectives des relations entre la France et la Pologne et de l’occasion à saisir pour la Pologne afin de ne pas se retrouver écartée de cette relance.

Les spéculations polonaises

Dans l’édition du 8 mai 2017 de Gazeta Wyborcza (quotidien d’opposition), on lisait qu’Emmanuel Macron va privilégier une intégration différenciée accrue, ce qui devrait ancrer le projet européen dans un modèle « centre-périphérie ». Les éditorialistes prédisent que la politique du gouvernement polonais du parti Droit et Justice (PiS) va enfermer la Pologne dans la périphérie européenne. Cependant, le « phénomène Macron » est aussi perçu comme un renouveau pro-démocratique qui pourrait être de bon augure pour la démocratie polonaise.

Le quotidien (plutôt conservateur) Rzeczpospolita soutenait que la Pologne devrait tout faire pour prendre en marche le train du renouveau de l’intégration européenne. Parce que le président français veut relancer l’intégration économique dans des mesures qui vont à l’encontre des positions défendues par la Pologne, les éditorialistes de Rzeczpospolita appelait très justement les décideurs politiques à intensifier les contacts avec Paris.

Et pourtant, le surlendemain des élections, la première ministre Beata Szydło reprochait au nouveau président les propos « irresponsables » qu’il avait tenu durant la campagne présidentielle en commentant les réformes menées en Pologne. Dans un registre plus sombre, le quotidien de droite Gazeta Polska Codziennie énonçait qu’avec la victoire d’Emmanuel Macron, le Triangle de Weimar sera un forum de lutte franco-polonaise pour le soutien allemand. Le 10 mai, l’ancien ministre (sous différentes majorités gouvernementales) Radosław Sikorski estimait dans un entretien avec Rzeczpospolita que le gouvernement PiS avait d’ores-et-déjà loupé l’occasion de créer un moteur franco-germano-polonais.

Le lendemain, l’actuel ministre des Affaires étrangères Witold Waszczykowski signait un article dans le même journal soutenant que l’arrivée d’Emmanuel Macron pouvait être l’occasion d’une relance des relations bilatérales franco-polonaises. Elle sont en mauvaise état depuis que le gouvernement polonais a rompu les négociations avec Airbus, octobre 2016, sur l’acquisition de 50 hélicoptères de transport Caracal. Selon Waszczykowski, les positions européennes annoncées par le mouvement « En marche ! » et celles du PiS concordent sur la vision d‘une « Europe politique et économique forte » (ce qui reste à définir). Il y a selon lui une marge de coopération franco-polonaise sur les dossiers de la Politique de Sécurité et de Défense commune.

Une conjoncture de mauvais augure pour le trio France-Allemagne-Pologne

Quid alors d’une possible relance du Triangle de Weimar ? Je la pensais frêle, symbolique mais existante. Un nouveau sommet de Weimar avait été annoncé pour aout 2017. Avec le sommet commémorant les 25 ans de la coopération franco-germano-polonaise qui s’est tenu en 2016, un nouveau sommet aurait donné l’image que le Triangle de Weimar reste un outil politique fonctionnel. Cependant, les évènements récents ont coupé court à ces spéculations. En effet, en réaction aux récentes régressions de l’État de droit polonais, le sommet trilatéral été annulé. Cette annulation a servi de message de soutien franco-allemand aux mobilisations de la société civile polonaise dans la semaine du 25 juillet 2017.

Nonobstant cette nouvelle annulation, les choix d’alliance des dirigeants ne laissent aucun doute : nous allons vers une nucléarisation des relations intra-européenne (au sens continentale plus que d’Union), avec une multiplication de groupements d’États. La Pologne est prise entre deux feux : il y a, d’une part, les tentatives des dirigeants du précédent gouvernement (Plateforme civile) de travailler avec la « vieille Europe » pour faire valoir les intérêts Polonais à Bruxelles. D’autre part, on observe la volonté du gouvernement actuel (PiS) de travailler en étroite collaboration avec ses voisins au sein de groupes régionaux pour contrebalancer la « vieille Europe » et surtout le couple franco-allemand.

Quelles alliances d'intérêts au sein de l'Union?

Quels sont ces groupes ? La plupart du temps ils sont dictés par la conjoncture. Le triangle franco-germano-italien avait fait parler de lui il y a un an après le référendum sur le Brexit. On lui doit dans une certaine mesure la relance des projets de Défense européennes. Du côté Polonais, on pensera d’abord au quadrilatère de Višegrad, groupement mini-latéral d’Europe centrale au sein duquel le PiS a pourtant bien du mal à trouver des soutiens pour ses réformes. Mais Viktor Orbán, le président Hongrois reste un soutien ferme du dirigeant du PiS Jarosław Kaczyński. Il a assuré apposer son véto si la Commission européenne se servir de l’article 7 du traité de l’Union européenne pour imposer des sanctions à la Pologne en réaction aux réformes de l’État de droit.

Un autre grand groupe régional voit le jour sous le nom de code Intermarium (ou « l’Initiative des trois mers »). C’est un projet de coopération régional entre les trois mers Baltique, Adriatique et Noire incluant plus ou moins de pays selon la conception retenue. Ce groupement régional lancé en aout 2016 par le président Polonais Duda est orienté autour des questions économiques, notamment sur les enjeux énergétiques et les infrastructures de transport et de communication.

Il est alors très symbolique que le président américain Donald Trump ait été invité à Varsovie début juillet 2017, avec en arrière-plan de sa visite la tenue d’un « sommet de l’Initiative des trois mers ». En route pour le G20 d’Hambourg, Donal Trump a fait une halte à Varsovie et s’est exprimé devant une foule pro-PiS rassemblée pour l’occasion face au monument de l'Insurrection de Varsovie. Pour les éditorialistes de Rzeczpospolita, la venue du président américain marque la recherche de nouvelles alliances dans un paysage géopolitique européenne où, le Brexit avançant, la Pologne se trouve de plus en plus isolée face à un duo franco-allemand revigoré. Faire venir Donal Trump à ce sommet, c’était obtenir une forme de bénédiction américaine pour un projet régional intra-européen mené par la Pologne. Cependant, les principales motivations de cette visite restent les enjeux économiques, énergétiques et militaires.

Ne pas jeter la pierre...

Il est difficile en ce moment d’écrire sur la Pologne sans donner l’impression que le PiS porte toute la responsabilité de son isolation politique sur la scène européenne. Assurément, les réformes de l’État de droit menées depuis octobre 2015 n’ont pas aidé la Pologne à être perçue comme partenaire enviable pour la France et l’Allemagne sur de nombreux dossiers européens. Mais dans toutes négociations, chaque parti défend ses intérêts et il faut s’efforcer de les comprendre.

La Macron-mania européenne semble en effet limitée en Europe Centrale et Orientale. Le nouveau président français y est critiqué pour ses projets de réformes de la directive sur les travailleurs détachés. Selon la narrative française, ces dispositions légales menacent les emplois français notamment dans les secteurs du transport et de la construction. Pour les pays de Višegrad, cet avantage comparatif sur les salaires est nécessaire pour préserver la compétitivité de leurs économies.

De même, une guerre des valeurs divise les pays européen sur les moyens de partager équitablement les coûts de l’accueil des réfugiés qui fuient vers l’Europe. Les dirigeants de ce qu’on appelle encore trop souvent la « nouvelle Europe » adressent, à juste titre, un message commun au nouvel exécutif français : quand on s’exprime à Bruxelles, il convient de prendre en compte toutes les sensibilités présentent dans l’Union européenne.

...ni céder à la résignation

Cependant, dans cet échiquier européen à trois faces, c’est bien le joueur polonais qui est en mauvaise posture, et il semble que ses têtes pensantes aiment à foncer dans le mur. L’appel saisissant du groupe de réflexion germano-polonais "Kopernikus Gruppe" publié le 4 aout 2017 met en lumière l’isolation polonaise durable sur la scène européenne. Le groupe, composé d’experts et acteurs des relations germano-polonaises issus des mondes politiques, économiques et des médias, appelle à résister à une résignation tentante face à la politique européenne du PiS. Cela même alors que Jarosław Kaczyński, chef du PiS, a ressorti l’outil politique de l’instrumentalisation de l’histoire en relaçant le sempiternel débat sur des réparations de guerre que l’Allemagne devrait payer aux contribuables polonais.

Ainsi, dans cette analyse de l’avenir du Triangle de Weimar suite à l’élection d’Emmanuel Macron, je ne peux que retransmettre les conclusion du Kopernikus Gruppe: en jouant la carte des alliances multiples en Europe afin de freiner la relance de l’intégration européenne par le couple franco-allemand, le PiS fait clairement savoir son désintérêt à être acteur de cette relance en faisant un usage intelligent des outils de consultations et de coopération politique qu’offre le Triangle de Weimar. Et vu de Varsovie, c’est bien dommage.

 

Aller plus loin

Sur Internet

 « Après l’élection de Macron, Varsovie craint d’être marginalisé », Courrier International, 08.05.2017

« La Pologne juge "malvenue" la déclaration de Macron en faveur de sanctions contre elle », Le Parisien, 28.04.2017

 « Poland ready to work with Russia despite difficulties: FM », Radio Poland, 07.08.2017

Elena Blum, « Que se passe-t-il en Pologne ? », Eurosorbonne, 27.07.2017

Michel Cabriol, « Hélicoptères Caracal : quand la Pologne fâche tout rouge la France », La Tribune, 70.10.2016

Sudip Kar-Gupta et.al. « France's Macron, on Eastern Europe trip, to raise issue of cheap labor », Reuters, 07.08.2017

Sylvie Kauffmann, « Donald Trump à Varsovie pour redorer son blason européen », Le Monde, 05.07.2017

Gérard Maïder , « Réforme de la justice : l'UE menace la Pologne de sanctions », Libération, 19.07.2017

Nicholas Vinocur, Maïa de la Baume, « Macron’s EU charm offensive stops at Eastern Europe », Politico, 23.06.2017

 

Conseil européen, « Conclusion du Conseil européen des 22 et 23 juin 2017 », Bruxelles, 23.06.2017

Kopernicus Gruppe, « Der Resignation widerstehen », Arbeitspapier 29. 4.08.2017

 

Crédit illustration

Emmanuel Macron, Angela Merkel et Andrzej Duda lors de la réunion des chefs d’États et de gouvernements de l’OTAN le jeudi 25 mai 2017 à Bruxelles, d’après la photo originale de Jonathan Ernst (FORUM)

 

 

 

 

 

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