Lire et écrire l’histoire en Croatie

Par Emilie Proust | 1 septembre 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “Lire et écrire l’histoire en Croatie”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 1 septembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/263, consulté le 14 août 2022
hist_hrarticleLa Croatie a mené pendant les premières années de son indépendance une entreprise de construction nationale, en réaction à la guerre qui divisait son territoire. Bâtir et revaloriser ce socle identitaire commun a impliqué une redéfinition, parfois contestable, de l’Histoire.

hist_hrarticleLa Croatie a mené pendant les premières années de son indépendance une entreprise de construction nationale, en réaction à la guerre qui divisait son territoire. Bâtir et revaloriser ce socle identitaire commun a impliqué une redéfinition, parfois contestable, de l’Histoire.

 
 

Toute Histoire, même si elle se veut scientifique, est nécessairement écrite à travers un prisme plus ou moins déformant, tant il est impossible que l’homme se débarrasse totalement de sa subjectivité. La Yougoslavie et ses Etats successeurs témoignent, de manière un peu extrême, de ce qu’un contexte politique peut avoir comme influence sur l’historiographie officielle.

 

En finir avec le communisme

 

Durant toute la période communiste, les manuels scolaires de la Yougoslavie affichaient comme dans les pays voisins une vision extrêmement idéologique de l’histoire. On retrouve ainsi les thématiques classiques des régimes de l’Est. Le communisme est décrit comme le meilleur régime possible. Le maréchal Tito est loué pour ses bienfaits envers la Yougoslavie et les livres d’école portent ses citations.

 

La ligne idéologique visait à démontrer la supériorité du communisme en décrédibilisant les régimes antérieurs, ce qui n’était d’ailleurs pas si difficile puisque ceux-ci avaient tous été des échecs notoires. La monarchie de l’entre-deux-guerres était un masque commun derrière lequel se cachait une désunion profonde, à quoi s’ajoute l’autoritarisme d’une dictature proclamée par le souverain même en 1929.

 

La Seconde Guerre mondiale a elle aussi permis au titisme de faire valoir sa supériorité. Effectivement, tant les oustachis – fascistes croates – que les tchetniks – Serbes nostalgiques de la monarchie yougoslave – s’étaient rendus coupables de massacres à l’encontre des groupes ethniques voisins. Les Partisans avaient certes libéré la région yougoslave, mais il est avéré qu’ils n’avaient guère de raison de s’enorgueillir de leur innocence dans la résolution de la guerre : les épurations menées pendant et après le conflit attestent de la violence des communistes. Mais la version officielle faisait apprendre aux écoliers que c’étaient les Partisans qui avaient glorieusement mit fin au cycle de barbarie et de massacres des années 1940.

 

L’idée de Tito étant également de créer une nation yougoslave, toute tentative d’une communauté ou d’une autre de se mettre en avant par rapport aux voisines était proscrite. La langue de rédaction était nommée serbo-croate. Le régime a tenté de former un réel patriotisme yougoslave dans les générations qu’il a formées.

 

Cependant les cultures nationales étaient suffisamment affirmées pour que cette éducation échoue à en atténuer réellement la force. Alors que le pays a connu un demi-siècle de communisme, la proportion des citoyens qui se déclarent yougoslaves au début et à la fin du régime n’a pas beaucoup évolué.

 

Rendre aux Croates leur fierté nationale

 

Avec la chute du régime communiste, un lourd travail d’historiographie commençait. Ce que l’on peut constater en Croatie, dès l’indépendance du pays, c’est une réécriture largement orientée vers la redécouverte de la nation. Dans le contexte de guerre, souder la nation croate et asseoir sa fierté était un des points centraux de la politique culturelle et éducative. De fait, les manuels scolaires croates des années 1990 ont immédiatement donné une vision glorieuse de ce peuple.

 

Le serbo-croate laisse la place au croate, comme le demandait déjà la Déclaration sur la langue et la culture croates, publiée en 1967 par des intellectuels qui dénonçaient à la fois les défaillances du communisme et l’hégémonie serbe dans la fédération yougoslave. La mise à l’écart des auteurs yougoslavistes dans les programmes scolaires veut aussi marquer la rupture avec le régime de Tito.

 

Sur le plan proprement historique, on observe de grandes différences avec la vision communiste.

 

Sur le rôle du communisme d’abord. L’indépendance a coïncidé avec la fin du communisme et sa remise en question par les chercheurs. L’abandon des symboles titistes a été suivi par la dénonciation des failles yougoslaves. Ainsi, le fait que la nation croate a été brimée est parfois mentionné : la difficulté à exprimer ses particularismes nationaux et le sentiment que l’économie croate était pillée par les républiques les plus pauvres sont des éléments récurrents.

 

En ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, la Croatie admet la tendance fasciste du régime oustachi. Néanmoins, l’insistance sur les motivations ethniques des massacres perpétrés est assez faible, et les ouvrages n’oublient pas de mentionner que certains Croates ont également été victimes du régime de Pavelić.

 

Le débat le plus brûlant se situe dans l’explication des conflits des années 1990. L’implication de Croates dans un certain nombre de tragédies est souvent éludée ou expliquée comme un moyen de riposte face à l’agression dont les Croates étaient alors victimes.

 
A l’heure actuelle, diverses organisations internationales veillent à ce que le contenu des manuels scolaires soit peu à peu réformé pour prendre compte de certaines réalités qui étaient difficiles à admettre il y a quelques années. Ce processus nécessite toutefois du temps. En France, ce n’est pas dans les années immédiatement consécutives à la fin de la Seconde Guerre mondiale que les écrits historiographiques sur cette période les plus crédibles ont été rédigés. Le recul des générations nées après la guerre est sans doute une nécessité pour qu’un regard moins teinté d’émotion se pose sur cette histoire.
 
Pour aller plus loin
picto_1jpeg Le Monde diplomatique
picto_1jpeg OBAD Orlanda, "Manuels scolaires : les élèves slovènes, croates et serbes ne lisent pas la même histoire", Jutarnji  list, in Courrier des Balkans, archive du 12 novembre 2003 
picto_2jpeg KUBLI Olivier Ladislav, Du nationalisme yougoslave aux nationalismes post-yougoslaves, Paris, L’Harmattan, 1998, 255 p.