Lier emploi et travail domestique : la persistance d'inégalité sur l'un des terrains influe sur l'autre (2/3)

Par Aurélie Champag... | 12 mars 2012

Pour citer cet article : Aurélie Champag..., “Lier emploi et travail domestique : la persistance d'inégalité sur l'un des terrains influe sur l'autre (2/3)”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 12 mars 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1451, consulté le 26 juin 2017

Les inégalités entre hommes et femmes ont une spécificité par rapport aux autres inégalités, c'est qu'elles sont le résultat d'une imbrication très forte entre la sphère privée et la sphère professionnelle. Etudions-en les rouages...

Théorie de la division du travail domestique entre hommes et femmes...

Toutes les inégalités observées sur le plan de l'emploi ou sur celui du travail domestique ne peuvent être comprises de manière isolée. Il existe des théories visant à expliquer la répartition du travail domestique en fonction de contingences économiques directement issues de la situation d'emploi des couples considérés. Il existe aussi des approches qui cherchent à expliquer comment le travail domestique peut être mesuré et même rémunéré.

Les tâches accomplies dans le travail domestique sont des tâches indispensables à la reproduction de la société. En effet, « c'est ce travail qui, par exemple, permet de transformer les achats du ménage en produits consommables (épluchage, cuisson) ou qui permet l'éducation des enfants (soins, nourriture, habillement, instruction) » affirment Anne Chadeau et Annie Fouquet. Or, il est par définition un travail non marchand : on trouve des biens de substitution sur le marché, mais le travail domestique consiste d'abord et avant tout à produire des biens et services indispensables à la perpétuation de la famille, et donc à la reproduction de la société. Les individus effectuent donc un choix entre allouer du temps au travail domestique, ou recourir au marché pour assurer ce travail.

C'est J. Mincer qui introduit le premier le travail domestique dans l'analyse économique : en effet, il va s'intéresser au ménage, et reconnaître que tout temps extérieur au travail n'est pas un temps de loisirs. Il observe qu'une augmentation du salaire entraîne une hausse du coût d'opportunité du travail domestique. Si l'offre de travail demeure négativement liée au salaire pour les hommes mariés (qui n'effectuent qu'une part minime du travail domestique), elle est positivement liée au salaire pour les femmes mariées (il y a un effet de substitution qui s'opère via l'achat de matériel supposé supplanter le travail domestique).

Selon Becker, la division du travail domestique au sein du ménage est le résultat d'un processus rationnel de décision et de débat au sein de la famille. Celui des deux partenaires qui gagne le plus va avoir tendance à moins effectuer de tâches domestiques. Ainsi, la division du travail au sein du ménage dépend à la fois du capital humain de chacun des deux membres du couple, mais aussi de leur position sur le marché du travail. Il intègre donc la variable temps : celle-ci explique que les comportements des individus soient liés au souci de se ménager du temps libre, une ressource rare. Ainsi, chacun des membres va se spécialiser dans les activités où il a le rendement le plus fort. Dans la mesure où les femmes ont des perspectives professionnelles moins alléchantes que celles des hommes, il est rentable qu'elles fassent du travail domestique une spécialité. Lorsque les femmes sont insérées dans l'emploi, alors elles consacrent un peu moins de temps au travail domestique. En effet, elles ont davantage de ressources et l'écart d'investissement entre elles et leur mari est réduit. Cependant, on constate que même dans les couples salariés où les femmes travaillent autant que leur mari, voire gagnent plus, l'égalité n'est toujours pas de mise. L'écart se réduit légèrement, mais la différence demeure importante.

… et pratique

Comme l'a montré la dernière enquête emploi du temps de l'INSEE, les femmes sont nombreuses à occuper des emplois à temps partiel, des emplois qui résultent pour partie de leur implication dans le travail domestique et notamment dans l'éducation des enfants. S'il est interdit de discriminer une femme dans le cadre de la grossesse, de l'accouchement, de la maternité, cette période va entraîner très souvent un décalage en termes de progression de carrière et donc de salaires. A l'issue du congé maternité, il est ainsi essentiel de trouver un mode de garde pour le tout-petit, et les difficultés qui y sont attenantes entraînent des conséquences sur l'investissement professionnel des femmes : les femmes en charge d'enfants vont voir leur temps de travail se réduire, que ce soit par le passage au temps partiel ou en se retirant du marché de l'emploi grâce aux aides sociales (comme la prestation d'accueil du jeune enfant). Ces aides sociales ne sont pas neutres, mais bien discriminatoires, car elles freinent l'évolution vers davantage d'égalités entre hommes et femmes. D'autres femmes vont chercher à travailler de nuit pour mieux concilier travail et famille. Certaines auront choisi dès leurs études de s'orienter vers des métiers leur assurant plus aisément ce partage (notamment le métier d'enseignante). En outre, ce sont les femmes qui s'absentent du travail lorsque leur enfant est malade, bien davantage que les hommes. Cela induit des tensions dans le monde professionnel, qui vont parfois justifier de manière inexprimé leur absence de progression. Or, « dès lors que le salaire du ménage n'est pas suffisamment élevé pour qu'une partie des tâches domestiques et familiales soit prise en charge par l'extérieur, la nécessité de les assumer fait peser sur l'emploi du temps des femmes une énorme contrainte ; tout converge pour qu'elles restreignent leur investissement professionnel » rappelle Dominique Méda. Se crée alors un cycle selon lequel l'apparition d'inégalités sur un plan va déteindre sur l'autre et entraîner d'autres inégalités.

Pour Christine Delphy, cette inégalité sur le marché du travail a même pour but d'extorquer des femmes le travail domestique gratuit. Dans la mesure où le salaire des femmes est en général inférieur à celui des hommes mais surtout insuffisant, elles sont dans une situation de dépendance à l'égard de leur conjoint. Ainsi, « l'exploitation sur le marché du travail est redoublée par l'extorsion du travail domestique ». L'inégalité sur le marché du travail, par la discrimination des femmes, est donc à la fois cause et origine de l'extorsion du travail domestique non rémunéré. Elle fustige également les politiques publiques visant à concilier travail et famille, puisqu'elles ont pour résultats de maintenir les femmes à la maison, avec peu de ressources, et qui ne remettent donc pas en cause la répartition du travail domestique. Pourtant, l'idée qu'être femme au foyer donne autant de satisfaction qu'un emploi rémunéré n'est pas morte : environ 50 % des Français acquiescent à cette assertion. L'enfant est un investissement de plus en plus valorisé, et on ne compte pas les couvertures de magazines féminins qui interrogent la lectrice : vouloir être femme au foyer est-il réactionnaire après tant d'années de féminisme ?

Pour aller plus loin:

Sur Nouvelle Europe

À lire

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Source photo: Kheel Center, Cornell University

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