Les Turcs de Bulgarie : entre intégration et isolement

Par Sevil Budak | 12 octobre 2010

Pour citer cet article : Sevil Budak, “Les Turcs de Bulgarie : entre intégration et isolement”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 12 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/610, consulté le 14 décembre 2017

La chute de l'empire ottoman et la fin de la Seconde Guerre mondiale redessinent les frontières étatiques dans les Balkans : les forts courants migratoires touchent toutes les populations de la région. La montée des nationalismes bulgare et turc dans l’entre-deux-guerres, l’inclusion de la Bulgarie dans le bloc communiste provoquent des tensions entre les deux États, attisées par le non respect des droits des minorités qui visent les Turcs de Bulgarie.  Grâce à la dynamique de l'après-1989 et de l'Union européenne, cette minorité a su revendiquer ses droits et s'affirmer sur le plan politique.

D’une guerre à l’autre…

La chute de l'empire ottoman et la fin de la Première Guerre mondiale redessinent les frontières étatiques dans les Balkans et provoquent de forts courants migratoires touchant les populations de la région. La migration la plus significative concerne la minorité turque de Bulgarie (qui est aussi la plus importante). Entre 1878 et la Seconde Guerre mondiale, environ 400 000 personnes quittent le territoire bulgare selon les sources nationales, 1,5 millions selon les sources turques. Après la Première Guerre mondiale, la montée des nationalismes bulgare et turc, avec deux coups d'État en 1923 puis en 1934 en Bulgarie, couplée avec la révolution kémaliste en Turquie, provoquent des tensions importantes entre ces États.

Alors que jusqu'aux années 1920, les communautés turques sont traitées par les autorités avec une relative tolérance, la convention de 1925 entre la Bulgarie et la Turquie qui règle les conditions de l’émigration spontanée conduit les Turcs à quitter la Bulgarie pour s'établir en Turquie. Pendant l'entre-deux guerres, l'émigration des Turcs représente alors les deux tiers des personnes quittant le pays. Les politiques bulgares contestées par la Turquie ont été mouvantes, car exercées sur des populations diverses en raison de ces mêmes vagues de migrations, comme dans toute la région égéenne à la suite de la Première Guerre mondiale (Turquie, Grèce, Bulgarie). Avec l'inclusion de la Bulgarie dans le bloc communiste des périodes de crises se succèdent également, attisées par le non respect des droits des minorités.  

Les politiques d’assimilation en Bulgarie communiste et les relations turco-bulgares

Entre 1946 et 1989, la politique du gouvernement bulgare face à la minorité turque manque de cohérence de manière évidente. Dans un premier temps, le parlement à majorité communiste adopte la constitution Dimitrov, dont une clause stipule que les minorités nationales ont le droit de recevoir un enseignement dans leur langue maternelle et de développer leur culture nationale. L’existence de ces minorités est alors implicitement reconnue. Entre 1947 et 1971, la minorité turque jouit d’une certaine liberté linguistique et religieuse. Par la suite, le ton se durcit et les mesures restrictives et oppressives à l'égard des minorités et des opposants ne cesseront qu'avec la chute du bloc communiste. Finalement, entre 1971 et 1991, la constitution Zhivkov rejette toute référence aux minorités. Durant cette période, le régime totalitaire bulgare va jusqu’à restreindre l'émigration et il n’est possible de quitter le pays que via les accords bilatéraux conclus entre la Turquie et la Bulgarie. En effet, seuls les accords d'émigration entre la Turquie et la Bulgarie représentent dans ce contexte une échappatoire pour les membres de la minorité comme pour le gouvernement bulgare se construisant sur le modèle de l'État-nation.

Les plus fortes vagues sont visibles entre 1949 et 1951, lorsque 155 000 personnes sont contraintes de quitter le territoire car jugées inassimilables et inconvertissables au nouveau régime. Cet évènement se produit dans le contexte des accords d'échange de population de 1968-1978, conclus à la suite de discriminations touchant les Turcs à partir des années 1960 et qui ont poussé 130 000 d'entre eux à quitter la Bulgarie. La période de 1956 à 1965 marque une diminution importante de l'émigration. Dans les années 1980, le régime restreint l'expression de l’identité culturelle et entreprend une vaste campagne d'assimilation. Celle-ci s'accompagne de mesures de répression  : d'où le faible taux d'émigration jusqu'en 1988. Lors de ce que l'on appelle la « nouvelle émigration » de 1989, un exode massif est enregistré et touche 360 000 Turcs. Cet exode est la conséquence de la campagne de « bulgarisation » des noms et des prénoms qui débute pendant l’hiver 1984 et vise à éradiquer tous les noms d'origine turque et arabe dans le pays. Des mesures de restriction des libertés individuelles sont également introduites comme l’interdiction de parler le turc dans les lieux publics, de porter des habits traditionnels musulmans, de pratiquer les coutumes et les rituels musulmans comme la fête du Kurban-Bayrami, la circoncision ou le mariage traditionnel, d'écouter et de danser sur de la musique turque. Les publications en langue turque sont également interdites. Le socle idéologique de ces mesures est resté flou jusque qu'en 1988, année où on a finalement évoqué un « processus de renaissance ». Derrière cette expression, c'est l’idée que les Turcs bulgares, qui seraient Bulgares d’origine, auraient été « turquisés » et convertis à l'islam de force au cours des siècles de domination turque. S’ensuit au cours du printemps et de l’été 1989 une immense vague d’émigration, appelée « la Grande excursion » lors de laquelle plus de 350 000 Turcs quittent la Bulgarie. Bien que 132 000 personnes soient revenues plus tard en Bulgarie, cette émigration définitive vers la Turquie s’élève à plus de 218 000 personnes.   

Exils et identités

Lorsqu'en 1990, les frontières s’ouvrent pour tous les ressortissants bulgares, le nombre d'émigrés est de 88 000, dont 71 000 Turcs. Dans un souci de rupture avec le passé, le Parti socialiste (anciennement Parti communiste), met symboliquement fin à la politique d'assimilation des Turcs bulgares et fait adopter une législation qui les autorise à reprendre leurs noms d'origine.

Cependant, les vagues migratoires et les liens tissés de part et d’autre perdurent sous d’autres formes, si bien qu’entre 1989 et 2004 la minorité turque connaît plusieurs types de vagues migratoires : la première, déjà évoquée, est provoquée par le « processus de Renaissance », la seconde par les changements politiques et économiques du post-communisme et la troisième représente la « migration des brues ». De plus, on distingue les « migrants », les « ré-émigrants » et les « personnes naturalisées ». Les principales caractéristiques de cette minorité sont entre autres la double citoyenneté, une mobilité permanente, la diglossie et le bilinguisme, la préservation de la religion et de la culture traditionnelle, les mariages communautaires et un système de valeurs propre.

Tout au long du XXème siècle, elle connaît pourtant un processus d’acculturation qui la fait se distinguer de plus en plus des Turcs de Turquie. La politique menée par les autorités bulgares a d’une part contribué négativement à la construction des différences et à la conservation de la langue et de la religion et la politique turque. D'autre part,  elle a renforcé ce sentiment d’appartenance collective en défendant les droits de « sa » minorité ; sans oublier ses intérêts politiques et économiques dans la région.

Pour ceux qui sont arrivés et se sont installés en Turquie, les difficultés d’adaptation sont nombreuses. Ce pays qui représente pour eux la patrie des ancêtres est malheureusement bien souvent celui des désillusions : les conditions de vies sont rudes et les politiques turcs n’ont pas tenu leurs promesses. Deuxième point, la langue : les Turcs de Bulgarie ont reconnu des différences considérables entre leur langue et celle des populations locales. La leur présente des caractéristiques empruntées au vieux turc ottoman, toujours pratiqué parmi les migrants en Turquie, bien qu'ils se soient entre temps appropriés le turc standard. Cette diglossie et ce bilinguisme renforcent également le sentiment du collectif. Troisième point, la religion : les Turcs de Bulgarie s’aperçoivent qu’ils pratiquent également un islam assez différent de celui pratiqué en Turquie. {mospagebreak}

La minorité turque : un poids démographique et politique 

  Population totale Part des Turcs
En effectif En pourcentage
1900 3 744 283 531 240 14,19
1905 4 035 575 488 010 12,09
1910 4 337 513 465 641 10,74
1920 4 846 971 520 339 10,74
1926 5 478 741 577 552 10,54
1934 6 077 939 591 193 9,73
1946 7 029 349 675 500 9,61
1956 7 613 709 656 025 8,62
1965 8 227 966 780 928 9,49
1975 8 727 771 730 728 8,37
1992 8 487 317 800 052 9,43

 

La proportion des minorités turques est relativement constante au XXème siècle. Les Turcs représentaient, et représentent encore, environ 9,5% à 10,5% de la population totale en Bulgarie. Ces populations semblent stables mais les données des recensements de 1965 ne sont pas fiables et celles de 1975 sont faussées. De plus, le taux d'accroissement de la minorité turque a été contrebalancé par ses nombreuses et denses vagues d’émigration. Cette minorité représente aujourd’hui sur plan démographique 10% de la population nationale.

Depuis la chute du régime de Jivkov en 1989 et le rétablissement des droits constitutionnels, elle s'affirme aussi sur le plan politique, et est représentée par le Mouvement pour les Droits et les Libertés (MDL) créé en 1990 et dirigé par Ahmed Doğan. Ce parti influent contribue à l’équilibre du paysage politique en canalisant les frustrations et les revendications de la minorité turque par la voie parlementaire et constitutionnelle. Aux premières élections législatives de juin 1990, il fait élire 24 députés. Or, les deux principaux partis s’opposent à la présence de ces députés au Parlement. Politiques et opinion publique sont défavorables à l'existence d'un tel parti : les uns redoutent un "modèle chypriote" ; les autres pensent qu’Ankara tire les ficelles du MDL. La Cour constitutionnelle autorise l’année suivante le parti ainsi que sa participation à la vie politique. C’est ainsi qu’aux élections législatives de 2001, deux députés turcs accèdent au gouvernement.

Le 20 mai 2007, après l'entrée de la Bulgarie dans l'UE, ont lieu les élections européennes partielles pour élire les 18 députés européens. L’une des polémiques suscitées par ces élections porte sur la mesure qui exclut du vote les citoyens bulgares vivant en dehors de l'Union européenne. En effet, les électeurs sont limités aux citoyens bulgares de l'Union européenne dont le domicile est établi dans l'Union (au moins 60 jours dans les trois derniers mois avant les élections). En raison de cette « clause de sédentarité », 232 800 personnes auraient ainsi été déclarées comme non ayant droit au vote, dont 185 000 seraient des Bulgares d'origine turque résidant en Turquie. Cette mesure vise effectivement les Bulgares d'origine turque émigrés en Turquie depuis de nombreuses années et qui continuent de participer à la vie politique nationale et locale en Bulgarie.

Au-delà de cette polémique et le faible taux de participation des citoyens bulgares à ces élections, le parti de la minorité turque, le Mouvement des Droits et des Libertés, arrive en troisième position. Il obtient quasiment autant de députés que les principales formations du pays, c'est-à-dire 4 sièges à Strasbourg. Ces élections européennes ont donc représenté l'entrée, dans les institutions de l'Europe élargie, de députés d'origine turque issus d'un parti « fondé sur une base ethnique et religieuse ». Cet événement a été intitulé en Turquie « la victoire parlementaire des Turcs de Bulgarie » : les députés ont symbolisé la voix des Turcs dans les institutions européennes.  

La minorité turque qui a longtemps subi les politiques assimilationnistes comme les tensions de la Guerre froide a su grâce à la dynamique de l'après-1989 et de l'UE revendiquer ses droits et accéder au pouvoir. Ces deux dernières années, l’image du MDL est ternie par plusieurs scandales qui sont susceptibles de nuire à ces avancées politiques. Fin 2008, le MDL est accusé par l'européiste Boïko Borisov, maire de Sofia d'embraser un « conflit ethnique ». Ahmed Doğan, le chef du mouvement, mettrait le feu aux poudres pour remédier à sa possible mise à l’écart du pouvoir dans les mois à venir. Cette affaire a pour toile de fond la mort d’Ahmet Emin, chef du cabinet politique du chef de file du LDP, en octobre 2008. Doğan, lui, a accusé des proches du gouvernement d’être responsables de ces tensions, et de manigancer un complot anti-turc.

Récemment un procès a été lancé par la Commission parlementaire Anti-corruption à l’encontre d’Ahmet Doğan. La Court suprême administrative doit effectivement prononcer son verdict pour une affaire de conflit d’intérêt dans le cadre de quatre projets énergétiques. Sur le plan social, la fracture entre les Bulgares dits de souche et la communauté turque reste vivante et visible, en particulier dans les régions rurales. Elle est aggravée par un taux de chômage et de pauvreté qui est plus important au sein de la communauté turque. Le « modèle ethnique bulgare » tant vanté serait-il en danger  ?                                 

 

Pour aller plus loin

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Sur Internet

Source photo : Pazar Kule, par Carabul, sur Flickr

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