Les Ressorts culturels de l'amitié franco-russe, du premier Emprunt de 1888 au début du siècle

Par Pierre-Louis Michel | 19 décembre 2012

Pour citer cet article : Pierre-Louis Michel, “Les Ressorts culturels de l'amitié franco-russe, du premier Emprunt de 1888 au début du siècle”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 19 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1610, consulté le 14 novembre 2019

2012 marquait une nouvelle année croisée France-Russie centrée sur les littératures et les langues, et prolongeant le grand succès de 2010. Cet enchantement culturel franco-russe n'est pas récent. Déjà au XIXe siècle, pouvoir et médias s'évertuaient à construire un rapprochement franco-russe. Revenons aux prémices de ces rapprochements et de leurs ressorts.

De part en part, l'histoire diplomatique de l'Europe est ponctuée d'alliances, de conventions et de traités bilatéraux. Longtemps, et bien que les engageant directement, ces rapprochements se sont faits derrière le dos des peuples, peu instruits et peu considérés. Le second 19ème siècle, sous les progrès conjugués de l'alphabétisation et des techniques de l'information, voit pourtant l'émergence de vraies opinions publiques, auprès desquelles il faut dorénavant justifier les décisions. Certes, les pouvoirs s'en tiennent le plus souvent à la presse, laquelle alors suffit pour faire apprendre à la masse la pertinence du traité conclu. À y regarder de plus près, pourtant, une autre, méthode semble apparaître, plus feutrée encore -éloignée, à vrai dire, de toute forme d'argumentaire-. Son propos est ''culturel'': plutôt que d'expliquer les avantages stratégiques de tel ou tel rapprochement, il s'agit de créer, au sein de l'opinion, une curiosité, sinon une attirance, pour le futur allié. Ainsi, si l'on considère l'alliance franco-russe des années 1890 -exemple typique de rapprochement militaire et économique à l'orée du conflit de 1914-, on perçoit un lien tenace entre la décision -prise par les classes dirigeantes- et un mouvement plus ou moins informel de ''justification culturelle''. Derrière les fameux Emprunts russes et la recherche d'un allié militaire à l'Est, pouvoir et médias se lancent dans une entreprise unique alors, savant mélange de mise en scène politique, de propagande médiatique et d'élan artistique, une entreprise qui allait susciter dans la population, un engouement inouï pour l'Empire des Tsars, amenant à ce que l'on allait appeler plus tard la « russophilie ». Qu'il soit mondain ou populaire, cet intérêt présente une forme ambigüe, à la fois «démarche artificielle» et élan spontané, porté par les milieux artistiques, et capable, dans une période de tensions continentales, de penser une culture européenne commune aux deux pays, et même - pied-de-nez aux engrenages diplomatiques- entre Paris, Saint-Pétersbourg et Berlin.

Une alliance faite de symboles

L'initiative de l'alliance franco-russe ne vient pas de Paris, mais de Saint-Pétersbourg. Comme souvent, le projet germe sur un terreau financier. À la fin des années 1880, Alexandre III, malgré un budget en déficit et de premiers troubles sociaux, tente de moderniser un Empire sclérosé et autoritaire. Un vaste plan industriel voit le jour; on compte alors sur l'apport de capitaux allemands, au nom de la vieille tradition d'alliance continentale. Or, la donne européenne a changé : depuis son intronisation en 1888, Guillaume II prend le contre-pied de la politique bismarkienne d'alliance des trois empereurs. Il refuse de renouveler le Traité d'assurance avec le Tsar, et se rapproche de l'Autriche-Hongrie, dont les visées expansionnistes dans les Balkans inquiètent par ailleurs le Kremlin. Les valeurs russes sont interdites à la bourse de Berlin. Pour Alexandre conseillé par son entourage -notamment le banquier Hoskier, danois comme l'impératrice-, il est impératif de trouver un nouvel allié, capable d'investir et de soutenir l'effort économique; ce sera la France, la république "régicide", dont on a interdit l'hymne sur le territoire impérial.

La Troisième République est alors en proie à l'agitation boulangiste et poursuit l'entreprise coloniale en Guinée et dans la corne de l'Afrique. Du fait du système bismarkien et de la nature de son régime, elle reste pourtant isolée diplomatiquement, et à la Triplice qui lie depuis 1882 l'Allemagne, l'Autriche et l’Italie, s'est récemment ajoutée une légère inflexion de la Grande-Bretagne, disposée à un rapprochement avec Berlin. Au sein de la société française, l'Allemagne demeure une question épineuse. Bien sûr, toute Revanche est écartée par les responsables -selon la formule de Gambetta: pensons-y toujours mais n'en parlons jamais- mais le contexte d'expansion et de montée du chauvinisme n'est pas sans raviver les tensions -l'escalade de Pagny-sur-Moselle, avec Boulanger, le montre encore en 1887.

Pour l'État-major, au demeurant, une alliance militaire avec le Tsar, qui prendrait l'Allemagne en tenaille et garantirait le rouleau compresseur russe, serait excellente. Tout aussi grand est l'intérêt des banques, en recherche de nouveaux marchés en relais des investissements réalisés dans les colonies. À l'été 1888, Alexandre III envoie alors Hoskier "sur la place de Paris", intéresser les financiers au lancement d'un Emprunt russe. Les courtages sont intéressants et la proposition fait rapidement son effet. Le rapprochement est en marche ; il tient en quelques dates. Le premier des trois emprunts est lancé en décembre 1888; c'est un succès. Encouragés par la presse, investisseurs et petits épargnants les achètent en masse. Sur place, ces emprunts d'État, de collectivités, ou de compagnies de chemins de fer, financent la construction de lignes, comme le Transsibérien ou le développement des industries chimiques. De grandes entreprises hexagonales investissent, et quelques milliers d'employés, artisans, commerçants et ingénieurs, partent s'établir dans l'Empire, où les échanges sont facilités par l'usage du français, répandu parmi les classes instruites, et obligatoire dans l'enseignement secondaire.

Du côté des diplomates, on cherche évidemment à exploiter ce rapprochement. Le 27 août 1891, un accord secret est conclu : la France, qui attendait des engagements forts, n'obtient du Tsar qu'une « promesse de concertation commune » en cas de conflit. L'année suivante, elle propose une convention plus aboutie, prévoyant une mobilisation mutuelle en cas d'attaque par une des puissances de la Triplice. Le tsar la ratifie en décembre 1893, malgré les pressions allemandes. La France rompt alors deux décennies d'isolement, et s'introduit pleinement dans un jeu d'alliances, comprenant encore l'Entente cordiale en 1904 puis la Triple-Entente.

« Prêter à la Russie, c’est prêter à la France »

Dans son déroulement, l'alliance franco-russe s'accompagne d'actes symboliques forts. C'est par exemple l'arrivée triomphale, à l'été 1891, d'une escadre française à Kronstadt pour une visite officielle. Le tsar offre alors un banquet aux officiers et, écoute, tête découverte, la Marseillaise. C'est aussi la réponse russe, en octobre 1893, quand une partie de la flotte mouille en rade de Toulon dans l'enthousiasme général ; les officiers rejoignent Paris où, reçus par le Président Carnot, ils assistent à de grandes festivités. En 1896, le nouveau tsar Nicolas II effectue en France un voyage officiel, relayé par les journaux, et pose la première pierre du Pont Alexandre III, image persistante et étincelante de l'union des deux régimes. Tous ces symboles véhiculent un message décisif. Colportés par la presse et l'iconographie, ils séduisent une opinion française, pour laquelle un rapprochement avec la Russie autocratique -qui n'a aboli le servage qu'en 1861- semble paradoxal. Pouvoir et médias, trois décennies durant, travaillent de concert pour inciter la population à investir près d'un tiers de l'épargne nationale en Russie -pour un montant d’environ 15 milliards de francs or-. Des campagnes de publicité sont lancées par affiches et dans la presse : « Prêter à la Russie, lit-on, c’est prêter à la France ! ». En outre, pour 1896, l'historien René Girault a calculé que les cinq plus grands quotidiens de l'époque ont consacré entre 40% et 60% de leur surface à couvrir le voyage du tsar. Aussi le rapprochement peut-il, de prime abord, sembler artificiel. On a peine à croire Joseph Reinach quand il écrit que de la France à la Russie, il n'y a pas d'autre chose que cette grande chose qu'on appelle l'amour, et finalement, le constat le plus lucide et amer, en 1893, vient de Russie par la voix de Tolstoï : depuis des siècles, Russes et Français se connaissent. Parfois ils ont eu des rapports amicaux, mais leur gouvernement les ont souvent mis en guerre les uns contre les autres. Tout à coup, une chose étrange vient d'avoir lieu : une escadre française est venue à Kronstadt, et des officiers descendus à terre burent et mangèrent beaucoup en prononçant de belles paroles [...] et parce qu'en 1893 une escadre russe se posa à Toulon, et que les officiers venus burent, mangèrent beaucoup et parlèrent de manière semblable, alors des millions de Français et de Russes se mirent à penser qu'ils s'aimaient. Et Tolstoï d'évoquer ces cris spontanés : nous sommes transportés de joie à l'idée que nous nous sommes si subitement pris d'affection -oh, notre but n'est pas la guerre, certes non ; c'est la paix bienfaisante, avant de livrer son jugement : voici ce que sont les foules livrées à l'hypnose des gouvernements. Et d'évoquer les premiers soutiens de l'alliance russe, dans les milieux nationalistes français : Il y a quatre ans déjà, une première hirondelle du printemps de Toulon nous fit visite ; c'était un nommé Déroulède [...] Infailliblement, on finira par sonner les cloches, et les popes se vêtiront de sacs et se mettront à bénir le meurtre...

 

La littérature comme première passerelle

Pour autant, ce rapprochement a une valeur si ambigüe qu'on peut le considérer sous un aspect moins formel. Toute la production littéraire n'est pas assujettie à une fonction sensibilisatrice. S'il est éveillé par les actualités, le lectorat populaire s'oriente vers une littérature de gare qui chante les steppes. On voit fleurir une série de romans d'aventures, de qualité variable, exploitant les mêmes thèmes que ceux de Jules Verne dans Michel Strogoff. Beaucoup sont publiés en feuilleton par le populaire Journal des Voyages, fondé en 1877, et qui prend acte du goût marqué des français pour les récits de voyages et d'aventures en souhaitant éveiller un large lectorat (le journal est vendu 15 centimes). Des noms complètement oubliés aujourd'hui sont alors parcourus : Les aventures de trois fugitifs en Sibérie de Constant Amérot en 1882, Les Français au Pôle Nord de Louis Boussenard... En tout, 300 romans seront publiés de 1880 à 1900, qui concerneront la Russie. Des pics seront atteints en 1889, et en 1896 avec la visite de Nicolas II en France. L'intérêt du roman est alors essentiellement lié à sa puissance métaphorique. La Russie de Michel Strogoff fait rêver le lecteur, non parce qu'elle est conforme aux récits de Madame de Bourboulon ou aux études géographiques d'Élisée Reclus, mais parce qu'elle est le lieu d'une aventure mythique, fantasmée et se prêtant à des interprétations multiples.

Le Roman russe d'Eugène-Melchior de Vogüé

De même, dans les élites culturelles, une certaine frange de l'opinion n'a ainsi pas attendu la propagande gouvernementale pour se piquer, dès 1886, de passion pour la région, notamment avec la parution du Roman russe d'Eugène-Melchior de Vogüé, qui rassemble d'anciens articles publiés dans La Revue des deux Mondes. Vogüé, ancien secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg et marié à une Russe, s'est depuis longtemps tourné vers les richesses intellectuelles et spirituelles du monde slave. Il éveille un engouement bourgeois en présentant, à travers cinq chapitres, cinq figures dominantes de la littérature nationale : Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski et Tolstoï. Le rôle du Roman russe, s'il est fondamental, est aussi troublant. Sa publication, aux dires de son auteur, répond à trois causes saintes, aussi bien littéraires que politiques. En homme de lettres, Vogüé défend tout d'abord une certaine conception de l'art. Ses recherches permettent une étude comparée des romans nationaux, et lui servent à condamner la décadence et le pessimisme des ouvrages français, saturés de rhétorique naturaliste (Zola vaudrait par son impassibilité et son manque de compassion, là où le roman russe serait une forme plus vraie et plus profonde du réalisme). Savant mélange de la plus naïve simplicité et de la subtilité de l'analyse psychologique, à la fois perfection du naturel et totale compréhension de l'homme intérieur, il permettrait aux auteurs de peindre un paysan sans travestir un instant son humble pensée. Dans le domaine théorique, le naturalisme -pensé comme rétrécissement de la vision et nihilisme pessimiste- est ainsi dépassé  par des romanciers russes allant plus loin dans l'exploration de la vie, mieux armés de l'esprit chrétien et répondant mieux à la complexité du réel. Ce message spirituel annonce la deuxième finalité, religieuse, de l'ouvrage. Le chrétien qu'est Vogüé reste fasciné par la présence orthodoxe qui l'entoure lors de ses voyages. Imprégnés du souffle biblique, les Russes font de leurs œuvres l'expression d'une âme et d'une qualité religieuse du cœur pénétrée d’humanité et de charité. Ce souffle puisé à la source de la vie universelle, et qui n'est autre que l'élément certain et impénétrable qui nous meut, doit être répandu en France. À ce titre, Vogüé constitue l'image précoce de l'intellectuel chrétien, tenant d'un néo-spiritualisme anti-naturaliste et anti-positiviste. Enfin, il ne s'en cache pas, l'une des saintes causes consiste à faciliter l'entente diplomatique en rendant aimable un pays considéré comme une tyrannie. Vogüé, blessé à Sedan et homme d'ambassade qui a observé l'essor de l'Allemagne, contribue sciemment à une préparation psychologique aux emprunts, à travers d'autres articles dans la Revue des deux mondes ou le Journal des débats.

La vogue de l’âme russe

Les répercussions du Roman russe sont considérables ; si le Collège de France compte, dès 1840, une chaire de langues et de littératures slaves, et si la Revue des Deux mondes consacre dès 1870 quelques articles au monde slave, Vogüé est le premier à ouvrir à ce point la porte de cet univers insoupçonné. La littérature sera la première passerelle. Avant 1880, on ne traduisait en France que cinq romans russes par an, et Dostoïevski ou Tolstoï, n’étaient connus qu’au travers de traductions incomplètes. Après 1886, le nombre de traductions augmente, et on compte, jusqu'à la fin du siècle huit éditions de Guerre et Paix, neuf d'Anna Karénine...

Apparaissent aussi les premiers grands stéréotypes sur l'Est. L'historien littéraire Ferdinand Brunetière ne craint pas d'aborder la question du nihilisme russe à travers l'analyse d'un roman de Tchernichevky. C'est aussi la vogue de l'âme russe, dont le public français n'a alors qu'une vague idée, faite de souvenirs historiques -la campagne de Russie, l'occupation de 1815, la guerre de Crimée- ajoutés aux témoignages de voyageurs et d’exilés (notamment les Polonais). Ce sont alors des portraits schématiques, que la postérité ne parviendra pas à effacer : le moujik, barbare dévoué au tsar, l'aristocrate prodigue, violent et généreux, le Cosaque, mangeur de chandelle selon le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert.

Le Russe apparaît déjà comme une énigme, capable du pire -rudesse, froide cruauté- comme du meilleur -courage, sympathie-. Vogüé encore, dans Cœurs russes, en 1893, synthétisera ces clichés pour donner une définition étonnante : « à mon sens, le Russe est le produit de la soupe qu'il mange. Des choses excellentes et des choses exécrables : on ne devine jamais ce qu'on va ramener de là. Ainsi de l'âme russe : c'est une chaudière où fermentent des ingrédients confus, tristesse, folie, héroïsme, mysticisme... Vous en retiendrez toujours ce que vous attendiez le moins […] Si vous saviez jusqu'où cette âme peut descendre... Si vous saviez jusqu'où elle peut monter... En de quels bonds désordonnés ! ». Vogüé ne se limite pas au domaine littéraire. Dans le courant de l'année 1894, il fait publier un compte rendu d'exposition moscovite d'art de 1882, et consacre quelques articles à la musique du jeune Glazounov, de Rimsky-Korsakov et de Borodine -membres du Groupe des cinq-, lesquels ont tous l'avantage de proposer une forme déjà connue et appréciée des Français : la polonaise.

La ligne Paris-Berlin-Saint-Pétersbourg

La fin du siècle voit donc l'avènement d'une amitié, au caractère maintenant spontané. En matière d'enseignement, la France rattrape son retard : 1891 voit l'ouverture de l'Institut des Langues Orientales, avec des cours de russes, 1902, la création d'une chaire de russe à la Sorbonne. Une première génération de slavistes se développe. La Russie se pare subitement des charmes habituellement prêtés au voisin allemand. Au moment où l'essor industriel et le militarisme altèrent la fascination séculaire pour la savante Allemagne, l'Est propose à son tour l'image d'une nature apaisante, idéal d'intériorité et d'émotion, loin des nouveaux espaces urbains. « Rentré ce matin dans le grand silence, doux et bienfaisant, de la solitude petite russienne rapporte Vogüé dans son journal personnel ; pas de bruit, des journaux vieux de dix jours, des chênes, du soleil, de l'eau, l'enveloppement de la nature et de l'espace ouvert aux ailes de la pensée. Dieu donne que je me retrempe ici physiquement et moralement. Que j'y vive de foi, au sortir de la desséchante fournaise ! ». Voici déjà annoncées les Forêts de Sibérie dont parlera Sylvain Tesson.

La Russie succédanée de la patrie de Goethe? Peut-être, mais elle est surtout un ''complément'', en particulier dans le domaine littéraire, au point que l'on imagine, à l'opposé des calculs diplomatiques, un axe culturel nouveau, à cheval sur cette ligne de chemin de fer reliant Saint-Pétersbourg, Berlin et Paris, et par laquelle passeront les Tourgueniev, Dostoïevski ou Tchaïkovski. D'une certaine manière, la découverte d'un espace est liée à la redécouverte de l'autre. Dans un ouvrage intitulé Écrivains étrangers en 1894, le critique français Theodor de Wyzewna traite côte à côte de Nietzsche et Tourgueniev, de Dostoïevski et Fondane. Quand il parle du ''socialisme'' de Tolstoï, c'est pour le comparer à celui de Bebel, député SPD. L'entreprise littéraire de Vogüé s'élargit donc. Un livre d'Émile Hennequin, publié en 1889, détermine pourquoi, dans un paysage français fatigué des ciselures linguistiques des Flaubert et Goncourt, des écrivains étrangers parviennent à faire entendre une musique nouvelle : leur succès viendrait de cette capacité à exprimer jusqu'aux incohérences de la sensibilité : la sympathie. Heine comme Tolstoï se trouvent singulièrement rassemblés comme les garants d'un renouvellement de l'art français (du fait d'une instabilité émotionnelle métamorphosée en style).

Dans le domaine musical, le même rapprochement transparait même si, dans leur fondement, les musiques nationales empruntent des voies divergentes : les Russes, en réaction à une suprématie deux fois séculaire du répertoire austro-allemand, continuent de former leur art autour de valeurs nationales, plus ou moins loin des canons européens. La musique allemande, elle, s'hypertrophie sous les influences conjuguées de Bruckner, Strauss ou du jeune Schönberg, tenant du dodécaphonisme. La France reste tiraillée entre héritiers d'un passé romantique -Fauré ou Saint-Saëns- et compositeurs de la modernité, comme Debussy, Satie et Ravel... Toujours est-il que les chefs d'orchestre germanophones invités à Paris, comme Arthur Nikisch, jouent de la musique russe, en particulier la Symphonie pathétique de Tchaïkovski, ou le répertoire de Scriabine, dont la recherche mystique d'un art total, combinaison des sons et des couleurs, étonne. En 1907, la série de concerts donnée par Nikisch à l'opéra Garnier tourne autour de la musique russe. Pour l'occasion, la location des places est ouverte à tous, sans privilège pour les abonnés, et le public venu en masse réserve un triomphe à l'ensemble. Invités l'année suivante, les troupes des théâtres de Moscou et de Saint-Pétersbourg donnent Boris Goudounov de Moussorgsky, monté par Diaghilev. La période des Ballets Russes s'annonce.

Quelques années plus tard, la peinture met elle aussi en scène cette relation triangulaire. Elle tend à constituer un espace homogène où artistes et œuvres deviennent itinérantes. À l'orée du siècle, une trentaine de collectionneurs russes parcourt la France et l'Allemagne. Le même Diaghilev organise, en 1899, une exposition où les toiles allemandes jouxtent les russes. L'année précédente, il a créé Le Cercle du Monde de l'art, qui entretiendra jusqu'en 1914 des relations avec Pan, la grande revue de la jeunesse allemande. Enfin, le souci occidental de faire connaître la culture russe, implique une familiarité avec les tendances diverses de l'Occident et virtuellement la recherche d'une synthèse, la fusion de ces tendances dans un seul ensemble. Aussi Diaghilev aspire-il lui aussi à une œuvre totale, qui n'est pas exempte de racines wagnériennes.

En définitive, ces divers rapprochements invitent à dépasser l'histoire officielle, trop souvent liée à la seule problématique des engrenages diplomatiques. Cette Europe qui émerge, celle des artistes et des penseurs, est une Europe de paix et de culture, éloignée des calculs et prospectives stratégiques. Une étude plus longue aurait même permis d'analyser certaines alliances subversives, opposées aux pouvoirs en place : la France bâtit alors sa tradition de refuge, arpentée par les opposants de l'Est à la faveur des congrès socialistes, sociaux démocrates et sociaux révolutionnaires-.

1914 malgré tout

Le lien peut paraître surprenant. Ce serait toutefois l'ultime ambiguïté du rapprochement franco-russe, ce mouvement d'union globale, annonçant à la fois le meilleur et le pire du siècle à venir. Le meilleur : cette curiosité étendue aux diverses strates sociales, cette ouverture à l'inconnu, cette recherche d'émulation et de progrès stylistique, la volonté de penser un espace homogène. Pendant des décennies, circonspection et indifférence avaient prévalu à l’encontre d’auteurs supposés barbares et éloignés du bon goût européen. Leur place, les grands écrivains russes ne l’ont acquise chez nous que peu à peu, grâce à un peuple de critiques et de passeurs-traducteurs. Avec Le Roman russe, rarement un essai aura fourni au public matière à une telle révélation. Le pire, c'est finalement le projet diplomatique de départ. Car en rompant son isolement, la France se jette aussi tête première dans l'engrenage de l'Entente cordiale, de la Triple-Entente et donc d'une alliance, même indirecte, avec la Serbie. Autant dire que l'union de 1894 la précipite déjà dans le 20ème siècle, dans ce court 20ème siècle dont parle Éric Hobsbawm, et qui, faute d'y débuter, s'achèvera bien dans les Balkans.

Pour aller plus loin

A lire

  • DE VOGUE, Eugène-Melchior, Le Roman russe, Paris, Classiques Garnier, 2010.
  • DE VOGUE, Eugène-Melchior, Coeurs russes, Paris, Armand Colin, 1893.
  • DMITRIEVA Katia, ESPAGNE, Michel (ed.), Philologiques - Tome IV Les Transferts culturels triangulaires France-Allemagne-Russie, Paris, Miason des Sciences de l'hommes, 1996.
  • LEJEUNE, Dominique, La France des débuts de la IIIème République, Paris, Armand Colin, 2010.
  • NEBOIT-MOMBET, Janine, "L'Image de la Russie roman français 1859-1900", Romantisme, 2006, vol. 36, n° 134, p. 140.

Sources photo: Au Moulin-Rouge: L'Union Franco-Russe, par Henri de Toulouse-Lautrec sur Wikimedia commons

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