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Les religions en Europe et à ses portes : état des lieux démographique

Rédaction Paris Par Antoine Lanthony — Jeudi 1 janvier 2009 | Tags : Religion
Les religions en Europe et à ses portes : état des lieux démographique

carte_religions_europe_complete.jpgDémographie et religion : deux mots relativement tabous. Depuis environ un siècle, le continent européen a subi de profondes modifications. Au-delà d’une histoire de plusieurs millénaire qui a façonné l’Europe des religions, cette histoire récente, l’une des plus brutales et rapides, a engendré de nombreux changements en termes confessionnels que nous allons tenter de restituer par un aperçu cartographique, puis d’expliquer et de présenter plus en détails, insistant notamment sur les évolutions les plus récentes.carte_religions_europe_ouest.jpg

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Quelle Europe des religions en 2050 ?

Plusieurs tendances lourdes semblent se dessiner. Tout d’abord, une partie non négligeable des Etats européens voient leur population délaisser le fait religieux. S’il est permis de généraliser, la géographie de cette baisse voire quasi-absence de religiosité (qui n’empêche pas les pays et leurs populations d’être imprégnés de tradition judéo-chrétienne) ressemble à celle d’une Europe du nord-ouest, avec la Scandinavie, les Etats finno-ougriens et la France en figure de proue. A l’opposé, l’Europe du sud-est et ses marges font preuve d’une grande religiosité (croyance en un Dieu supérieure à 90 % en Turquie, en Roumanie, à Malte et à Chypre) et nous observons globalement un renouveau religieux dans les Etats anciennement communistes, particulièrement chez les orthodoxes et les musulmans. Ces tendances vont-t-elles s’accentuer ou bien s’estomper ? Assisterons-nous à un réveil du catholicisme et des cultes protestants non évangéliques ? Assisterons-nous au contraire à un essoufflement de l’orthodoxie et de l’islam ? Malgré la religiosité maintes fois annoncée du vingt-et-unième siècle, un retour massif du fait religieux en Europe dans les années à venir est-il totalement crédible, même en prenant en compte l’essor de l’islam et des courants chrétiens charismatiques ?

En outre, l’essor de ces derniers, contrairement aux autres confessions (portées par les flux migratoires), semble se faire souvent contre les religions traditionnellement ancrées. Il est possible que cet essor se poursuive mais qu’il génère également des réactions vives de la part des Etats face au prosélytisme et à la portée politique (même implicite) du message parfois transmis (notamment en Ukraine et en Russie, et plus loin en Asie centrale). Au sein même du monde chrétien, comment l’Eglise catholique, de moins en moins européenne par ses fidèles et son clergé, va-t-elle réagir à cette offensive évangélique ? La présence de Benoit XVI, Allemand, à la tête du Saint-Siège n’est-elle pas en ce sens une réponse, alors qu’un non-Européen était pressenti par certains à cette fonction ?

Plus largement, de nombreuses réactions politiques sont possibles face au fait religieux et à ses mutations, mais elles apparaissent très difficiles à anticiper. A quel type de discours politique assisterons-nous ? Sera-t-il homogène ? Assisterons-nous à une promotion ou non de la laïcité ? Assisterons-nous à des tentatives accrues d’instrumentalisation politique des confessions ? Verrons-nous l’émergence de nouveaux partis créés sur une base confessionnelle ? Plus globalement, quelle place la religion prendra, et quelle place lui sera accordée dans l’Europe de demain et au cœur de chacun de ses Etats, très divers en la matière ? Quel sera l’impact de la religion sur des questions très concrètes comme l’avortement, impact qui semble par exemple déjà se faire sentir en Slovaquie ? S’il apparaît difficile d’anticiper, la probabilité de profonds désaccords entre les Etats mais aussi en leur sein semble quant à elle une quasi-certitude.

Enfin, l’évolution des flux migratoires et la concentration de nouvelles populations, souvent musulmanes, dans les zones urbaines constitue une autre évolution très marquante de ces dernières années, évolution qui semble amenée à se poursuivre. En ce sens, malgré certains discours alarmistes et le poids de la thèse huntingtonienne du « choc des civilisations » (seul concept retenu, et souvent simplifié à l’extrême, d’une œuvre pourtant bien plus riche), l’opposition (si elle existe) ne semble pas forcément se situer de manière frontale entre l’islam et la chrétienté (ainsi le démographe Emmanuel Todd ne voit en l’islam aucune menace pour l’Europe) mais plutôt entre les grandes métropoles et le reste des pays (voire entre différents quartiers d’une même ville) et entre les différentes groupes sociaux, davantage qu’entre les confessions historiquement présentes (certes largement chrétiennes) et les nouvelles confessions (certes largement musulmanes).

Dans les grandes métropoles d’Europe du Nord, la conjugaison de ces facteurs pourrait en effet aboutir d’ici quelques décennies à ce que Bruxelles, Amsterdam, Stockholm et d’autres agglomérations deviennent majoritairement musulmanes, alors que les campagnes environnantes seraient peuplées de populations, même non religieuses, imprégnées de tradition luthérienne ou catholique. Quelles seront alors les conséquences de cette situation et les réactions des populations concernées ? Observerons-nous une recrudescence de tolérance ou de défiance ? Quel poids aura alors la religion, pourrait-elle jouer un rôle pacificateur et de (re)découverte de valeurs et d’éléments culturels ou bien s’effacera-t-elle devant le matérialisme et la vie urbaine ? Comment s’imbriquera-t-elle avec les autres composantes qui participent de la formation des identités ? Assisterons-nous plutôt à un enchevêtrement de populations, groupes ethniques et confessions à l’instar d’une ville comme Marseille où catholiques, juifs, musulmans, apostoliques arméniens et tant d’autres cohabitent avec peu de heurts et de clivages ? Ou bien au contraire assisterons-nous à une communautarisation sans cesse accrue sur le modèle anglo-saxon, certes très décrié (notamment en France), mais qui semble cependant se développer, créant des quartiers clairement identifiables et presque mono-ethniques et / ou mono-confessionnels au cœur des villes (y compris en France) ?

Ailleurs en Europe, particulièrement dans les Balkans et dans le Caucase, pourrions-nous, à la faveur d’évolutions des équilibres démographiques et confessionnels, voir (re)surgir de nouveaux conflits ? Dans cette optique, la religion jouerait-elle un rôle ? Si des Etats comme la Macédoine seront vraisemblablement confrontés à ces questions dans un avenir proche à la faveur d’une augmentation de la population albanaise, quelle sera la nature des revendications qui ne manqueront certainement pas d’être formulées par la partie albanaise, demandant plus que stipulé dans les accords d’Ohrid ?

En tout état de cause, et malgré le cliché éculé que représente cette expression, il s’agit bien dans tous les cas de « vivre ensemble ». Il semble à cet égard que les nombreux échanges passionnés, mais manquant souvent de clarté et de hauteur, autour du métissage, du communautarisme, du multiculturalisme, de l’assimilation, du dialogue ou du choc des civilisations, des cultures et des religions… ne font que commencer. Ainsi, alors que l’écriture noir sur blanc des racines judéo-chrétiennes de l’Europe a été l’objet de discussions sans fins, la France se caractérise par des stigmatisations, des polémiques et des tabous, mais une relative absence de débat de fond, tandis que la Lettonie se pose la question de la signification, des possibilités et des risques d’une société multiculturelle (c’est-à-dire lettone et russe dans le cas précis) pour la pérennité de l’identité lettone, déjà menacée de disparition à la période soviétique. Dans ces deux Etats, il est intéressant de noter que les discussions concernent principalement les aspects ethniques, sociaux (et linguistiques dans le cas letton) et que les questions religieuses sont laissées de côté pour le moment.

Parmi quelques éminentes opinions exprimées, l’historien israélien Elie Barnavi, observateur privilégié du continent, reproche aux Européens de ne pas affirmer et assumer leurs racines chrétiennes. De plus, il condamne l’idée même de dialogue des civilisations, trop propice selon lui à amener à la table des discussions des extrémistes religieux. Il plaide pour un retour du sacré, qu’il distingue du religieux, afin d’aider les sociétés occidentales à faire face à leurs défis nouveaux. De son côté, le Pape Benoit XVI, après des hésitations sur les bienfaits et les risques du dialogue interreligieux, et la polémique qui a suivi le discours de Ratisbonne, a répondu favorablement à une lettre signée par de nombreux dignitaires musulmans et le premier forum de discussion de haut niveau entre catholiques et musulmans s’est ainsi tenu en novembre 2008 à Rome.

Les défis, importants, mais traités d’une manière qui parait souvent plus médiatique que politique et prospective, méritent de vrais et riches débats portant sur les questions identitaires au sens large, au niveau non seulement des communautés religieuses, mais aussi des villes, des Etats, de l’Union européenne, de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural », et également dans les relations interétatiques.

Pour aller plus loin :

  • Willaime, Jean-Paul, Europe et religions : les enjeux du XXIème siècle, Fayard, collection Les Dieux dans la Cité, Paris, 2004

  • Laruelle, Marlène, Peyrouse, Sébastien (dir.), Islam et politique en ex-URSS : Etude comparée des cas russe et centrasiatique, L’Harmattan, Paris, 2005

  • Huntington, Samuel, Le choc des civilisations, Odile Jacob, collection Poche, Paris, 2007

  • Gauchet, Marcel, Un monde désenchanté ?, Pocket, collection Agora, Paris, 2007

  • Barnavi, Elie, Les religions meurtrières, Flammarion, collection Café Voltaire, Paris, 2006

  • Balkanologie, vol. IX, n°1-2, décembre 2005 (dossiers consacrés aux « diasporas musulmanes balkaniques dans l’Union européenne » et aux « orthodoxies balkaniques »)

Les religions en Europe et à ses portes : état des lieux démographique

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