Les pays et régions du nouvel « Entre-deux »

Par Nicolas Escach | 18 novembre 2010

Pour citer cet article : Nicolas Escach, “Les pays et régions du nouvel « Entre-deux »”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 18 novembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/959, consulté le 28 octobre 2020

À mesure que l’élargissement de l’Union européenne progresse vers l’est, la frontière orientale, souvent qualifiée de « nouveau rideau de fer Schengen », se rapproche de plus en plus des pays de « l’étranger proche » (J. Radvanyi), anciens membres de l’URSS ou du bloc soviétique. Une première série de pays en situation d’« Entre-deux » entre héritage soviétique, transition et culture européenne avait finalement choisi l’ancien camp occidental (Lettonie, Lituanie, Estonie, Pologne) en adhérant à l’UE (2004) et à l’OTAN (1999 et 2004).

La particularité des pays et régions du nouvel « Entre-deux », situés encore plus à l’est (Ukraine, Biélorussie, Kaliningrad, Moldavie, Géorgie, Arménie...), est que ceux-ci, suite aux « crises européennes » récentes (notamment les retards dans la ratification du Traité constitutionnel de Lisbonne) et dans un contexte de ralentissement des élargissements, n’ont pas de perspective proche d’entrée dans l’UE. Ils doivent donc trouver un équilibre non plus dans le choix entre les deux anciennes grandes puissances mais bien dans un rôle durable « d’Entre-deux » et de « nouveau glacis ».

Histoire d'une région hybride, entre Europe et Russie

Les pays et régions du nouvel « Entre-deux » cultivent à la fois des liens avec l’Union européenne et avec la Russie. Historiquement, ils ont toujours subi les influences de l’Ouest et de l’Est, alternant les situations de carrefours et celles de glacis. Ils appartiennent à la construction identitaire et mythologique de la Russie et de l’Europe, ce qui peut expliquer l’attachement que portent l’une et l’autre à ces espaces. La Russie kiévienne (dans l’actuelle Ukraine) aussi appelée Ruthénie ou Roussénie, fondée par les Varègues et prétendument par le héros légendaire Riourik, est considérée par beaucoup de Russes comme le berceau primordial de la Russie. La citadelle navale de Sébastopol, érigée au XVIIIe siècle par l'impératrice Catherine II, symbolise également l'attachement historique de la Russie pour la Crimée, province du sud de l'Ukraine. Mais l'Ukraine a également connu la domination des Polonais et des Lituaniens au XIVe siècle (Grand-Duché de Lituanie). Le gouvernement polonais lui accorde aujourd’hui une place importante dans sa politique étrangère, considérant que l’indépendance et la liberté de celle-ci garantissent celles de la Pologne en suivant l’idée de Zbigniew Brzezinski selon laquelle « sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire euro-asiatique ». La situation de Kaliningrad, oblast russe et enclave au sein de l’UE, met également en jeu un « conflit des mythologies ». Certains nationalistes russes prétendent en effet que la généalogie sur le berceau de l’actuelle Russie, remontant jusqu'ici à la principauté de Vladimir Souzdal, laquelle a succédé à la Russie kiévienne après son éclatement, devrait être approfondie. Selon Andréï Sakhanov, directeur de l’Institut d’histoire (RAN) à l’Académie des sciences de la Fédération de Russie, le berceau des Varègues et la patrie de Riourik se situerait dans « une enclave étatique slave sur la côte sud de la Baltique ». Des découvertes archéologiques à Kaliningrad confirmeraient cette hypothèse. Parallèlement, l’ancienne « Königsberg » appartient à l’univers mental allemand : de nombreux touristes reviennent régulièrement se recueillir sur la tombe d’Emmanuel Kant et partent sur les traces disparues de leur enfance ou de leurs familles chassées lors des vagues d’expulsions et de russification de la région.  

L’histoire de ces pays et régions, qui ont subi de multiples influences, a créé un peuplement et un ensemble de cultures et de langues complexe. Les Russes sont souvent implantés dans les parties est de ces pays (en Crimée, ils représentent 60,5% en 2010) mais ils côtoient des Roumains, des Ukrainiens, des Polonais….   

Le nouvel « Entre-deux » a connu, autour de la décennie 2000, une transition démocratique qui s’est exprimée par différents canaux. La région a été traversée d’une vague de  « révolutions de couleur » ou de mouvements démocratiques (Révolution des Roses en 2003 en Géorgie, Révolution orange en Ukraine en 2004) ou annoncés comme démocratiques (Révolution des Tulipes au Kirghizstan en 2005). Des manifestations pacifiques ont également eu lieu. À Kaliningrad, en août 2010, 3000 personnes environ, dont des membres de groupes tels que « Patriotes de Russie », « Solidarité » et « Autre Russie » ont manifesté afin de réclamer la démission du Premier ministre Vladimir Poutine et le rétablissement de l’élection directe des gouverneurs régionaux. En janvier 2010, des manifestations similaires ont rassemblé 10 000 habitants. Le rassemblement de janvier visait également à réclamer la démission de l'impopulaire gouverneur régional, Georgy Boos, qui avait été nommé par Moscou. En Biélorussie, l’association Zubr (« Le Bison ») a milité ces dernières années en collaboration avec les Ukrainiens de Pora pour l’établissement de la démocratie dans le pays et l’intégration à l’UE et à l’OTAN. En Moldavie, enfin, suite aux élections législatives de juillet 2009, quatre partis d’opposition (Libéral-démocrate, Libéral, social-démocrate, chrétien-démocrate) se sont unis pour former une « Alliance pour l’intégration européenne » (AIE) : ils ont remporté 53 sièges contre 48 pour le Parti communiste qui reste le plus puissant des partis politiques du pays. Les pays du nouvel « Entre-deux » ont également adhéré à des organisations pro-démocratiques comme le GUAM (Organisation pour la démocratie et le développement qui comprend la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie), la CCD (Communauté du choix démocratique qui comprend la Moldavie, l’Ukraine et la Géorgie), le FMN (Forum de la mer Noire pour le partenariat et le dialogue dont font partie la Moldavie, l’Ukraine, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan) et l’OCEMN (Organisation de coopération économique de la mer Noire qui compte la Moldavie, l’Ukraine, la Géorgie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie).

Un espace traversé de tensions Est-Ouest

Depuis la fin de l’ère soviétique, et de manière accentuée depuis le début de la décennie 2000, le nouvel « Entre-deux » connaît une instabilité politique et une versatilité des partis. Après la victoire de Ioulia Timochenko en Ukraine en 2004, Viktor Ianoukovitch, le candidat pro-russe vient de remporter les élections de février 2010, dressant un bilan contrasté des années orange marquées par des réformes inachevées (dans le domaine de la lutte contre la corruption notamment) et par un progrès limité dans la politique étrangère tournée vers l’Europe. Le pays n’a pu rejoindre l’OTAN puisque les candidatures de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie ont été ajournées lors du sommet de Bucarest (avril 2008). De même, à Kaliningrad, en 2005, le Kremlin a décidé de confier la gouvernance de l’oblast à un homme d’affaires proche du maire de Moscou (Youri Loujkov). Ces revers politique ont parfois scindé les pays en deux. En Ukraine, la Révolution orange de 2004 a révélé une scission entre l’Ouest du pays pro-orange et l’Est soutenant le candidat pro-russe. L’élection présidentielle de 2010 semble avoir confirmé cette tendance même si le candidat Ianoukovitch a gagné du terrain.

Ces espaces sont l’objet d’intenses conflits indirects et directs (la guerre en Géorgie a durci les relations entre l’UE, Washington et la Russie autour de la question des hydrocarbures et de celle d’un encerclement de la Russie par les pays de l’OTAN), car leur position d’ « Entre-deux » les rend hautement stratégiques. Ils sont des lieux de transit majeurs sur les itinéraires Est-Ouest et notamment sur les itinéraires de passage des hydrocarbures. Kaliningrad est libre de glace toute l’année et peut constituer, côté russe, une porte de sortie intéressante, alors que, côté européen, l’oblast est perçu comme un nouvel eldorado vers lequel pourraient se porter de multiples investissements (secteur de l’automobile, exploitation offshore des hydrocarbures). L’Ukraine est l’un des pays par lesquels transitent les gazoducs et oléoducs en provenance de Bakou II (Russie), alors que la Géorgie accueille le gazoduc BTE (Bakou-Tbilissi-Erzeroum) et l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) le long de l’itinéraire TRACECA (corridor de transport européen) qui suit l’ancienne route de la soie. La région est également un cordon de sécurité constituant un « nouveau glacis » entre la sphère d’influence russe et l’Union européenne. La Biélorussie, la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie ainsi que le Tadjikistan accueillent des bases militaires russes. Le port de Baltiisk, quant à lui, est resté un véritable cimetière pour la flotte soviétique. La Géorgie et le Kirghizstan accueillent parallèlement des bases militaires américaines. 

Le nouvel « Entre-deux » ne forme cependant pas un espace homogène. Si les transitions démocratiques et les réformes sont bien avancées en Ukraine et Géorgie, les liens avec la Russie restent très marqués pour la Biélorussie : l’Union de la Russie et de la Biélorussie (1997, 1999) le montre. Enfin, la région de Kaliningrad, tout en restant sous souveraineté russe, aurait besoin d'une plus grande autonomie pour se tourner vers les investisseurs européens et ouvrir davantage ses frontières en réglant la question des régimes de visa.

L’analyse de ces espaces « à la frange de l’européanité » laisse finalement une question en suspens : ce nouvel Entre-deux » est-il un obstacle ou une aubaine pour le développement économique de pays et de régions hautement stratégiques ? L’Ambassadeur d’Ukraine en France semble avoir tranché en parlant d’une posture « hors-bloc » dans une interview relayée dans le Diplomatie de septembre 2010 : « Je ne sais pas si je pourrais qualifier notre politique de politique de non-alignement. Il s’agit plutôt d'un statut « hors-bloc » qui prévoit la non–appartenance de notre pays aux alliances militaro-politiques. (…) La base économique solide et la stabilité politique sont le fondement de la sécurité de chaque pays. Suivant cette logique, l’élimination de phénomènes négatifs dans l’économie ukrainienne et le retour sur la voie de la croissance économique et de la prospérité ont été déterminés comme les tâches prioritaires du Président, du Gouvernement et de la nouvelle coalition parlementaire. Les tentatives d’adhésion précipitée de notre pays à l’OTAN n’ont pas été couronnées de succès, mais ont provoqué des querelles intestines et l'instabilité politique ».

 

Pour aller plus loin 

À  lire

  • « L’Europe et ses limites », Hérodote, n°118, 2005.
  • « Quai d’Orsay, une diplomatie en danger ? », Diplomatie, n°46, Septembre-Octobre 2010
  • « L’Europe en zone de turbulences », Questions internationales, n°45, Septembre-Octobre 2010

Source photo : The Orange Revolution, par Gueorgui Tcherednitchenko, sur flickr

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