Les nationalistes remportent la présidentielle en Serbie

Par Jean-Baptiste Kastel | 28 mai 2012

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Les nationalistes remportent la présidentielle en Serbie”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 28 mai 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1489, consulté le 18 août 2022

Printemps de changement en Europe ! Après la France, le Land de Rhénanie-Westphalie et la Grèce, c’est au tour de la Serbie de défrayer le calendrier électoral. Le candidat du parti progressiste serbe (SNS), Tomislav Nikolic à été élu le 20 mai 2012 Président de la République de Serbie. Ce parti d’obédience nationaliste et défendant la thèse de la « Grande Serbie » vient de défier tous les pronostiques, les sondages donnant le Président sortant, Boris Tadic, vainqueur avec 58%. Un scrutin qui risque de réorienter les priorités serbes.

Élections groupées en Serbie

Le 6 mai, alors que les Français étaient appelés aux urnes pour le second tour des présidentielles et les Grecs pour les législatives, les Serbes devaient se prononcer pour le renouvellement de la majorité des instances nationales du pays. En effet, le même jour, les citoyens devaient voter pour le premier tour des présidentielles, les législatives, les régionales et les municipales. Même si cela peut sembler ‘pratique’, il existe un risque dans ce procédé. Il peut verrouiller la vie politique pendant cinq années si un parti remporte l’ensemble des élections. Ainsi, aucune élection intermédiaire ne peut sanctionner la politique du gouvernement.

Dans la vie politique serbe, le Président occupe le premier rôle. Par ses attributions, définies à l’article 112 de la Constitution de Serbie, il représente la République de Serbie à l’international, promulgue les lois ou encore propose un Premier ministre à l’Assemblée nationale.

C’est surtout à travers son rôle de représentation à l’international que le personnage se démarque. Le pays possède un statut particulier dans la région, dû à son histoire et à ses intérêts. Depuis la chute de Slobodan Milosevic (2001), la Serbie a choisi la normalisation des relations avec l’ensemble de ses partenaires, et plus particulièrement ses voisins. Mais cela passe aussi par une coopération accrue avec l’Organisation des Nations unies (ONU), notamment sur le dossier du Kosovo, et avec l’Union européenne (UE).

Lors du scrutin du  6 mai, aucune tendance ne semble l’emporter. Dans toutes les élections, aucune majorité n’arrive à se dégager et la composition de l’Assemblée nationale ne permet pas la composition d'un gouvernement sans la formation de ‘grande coalition’.

Le vote anti-Tadic

Le 20 mai, Tomislav Nikolic remporte l’élection avec 49,51% des scrutins contre 47,35% pour le Président sortant (les votes blancs et nuls étant compris). Ce scrutin est là pour punir le bilan du Président sortant. Le seul point positif du mandat de Boris Tadic semble avoir été l’international. En effet, celui-ci à véritablement réussi à apaiser les relations avec les pays voisins. L’été dernier, les dirigeants bosniens, serbes et croates se rencontraient pour la première fois depuis la guerre. En juin 2011, Zagreb et Belgrade avaient décidé la création d’une banque de prêt dont l’objectif était d’aider les réfugiés qui avaient perdu leurs biens pendant la guerre. Concernant le processus d’élargissement, depuis l’arrivée au pouvoir de Boris Tadic en 2004, la Serbie s’est rapprochée de l’Union européenne. Elle a obtenu le statut de candidat officiel le 2 mars dernier.

Cependant, sur le dossier international, le Kosovo reste un sujet sensible. Le 24 février 2008, par le biais de son Premier ministre, Hashim Taschi, la province autonome déclarait son indépendance. Dans un premier temps, les rapports étaient tendus, mais certains éléments ont permis un apaisement entre les deux parties.

Belgrade avait obtenu le 8 octobre 2008 de l'Assemblée générale des Nations unies qu'elle saisisse la Cour international de Justice (CIJ) sur la légalité de la proclamation d'indépendance du Kosovo. La décision de la CIJ a été rendue le 22 juillet 2010 et affirme que la proclamation d’indépendance ne viole pas le droit international. L’avis donna raison au Kosovo et isola la Serbie qui dut assouplir sa position sur ce dossier. De plus, le début des médiations entre Pristina et Belgrade en mars 2011, sous l’égide de l’Union européenne, ont abouti à des accords sur la reconnaissance universitaire ou sur les droits de douanes et permettent une discussion entre les deux parties.

Cependant, malgré cet apaisement, la population serbe n’accepte pas ce jeu entre puissances. Ainsi, l’ancien Président était accusé de vendre les intérêts nationaux aux puissances étrangères. Lors des deux tours, les Serbes du Kosovo étaient aussi appelés aux urnes. Ils ont clairement plébiscité les formations nationalistes.

C'est essentiellement en raison de son bilan économique que Boris Tadic a été sanctionné. La crise de 2008 à fortement perturbé la production serbe. Avant la chute de Lehman Brothers, la croissance serbe était supérieure à 7%. En 2009, la récession touche le pays (3%) et la Serbie connaît actuellement une croissance timide de 2%.

Cette situation n’est pas un phénomène isolé. Dans la majorité des pays balkaniques, la récession a frappé. Le retrait massif des capitaux étrangers, essentiellement allemands, ont diminué les capacités productives du pays. De plus, la balance commerciale s’est profondément déséquilibrée depuis 2009. La part des importations est deux fois supérieure aux exportations, au profit des principaux partenaires commerciaux de la Serbie, en tête l’Allemagne, l’Italie et la Russie. 

Après la récession, le chômage n’a cessé d’augmenter dans le pays. Aujourd’hui, celui-ci atteint 23.7% de la population active.

Au-delà du bilan économique, la défaite de Boris Tadic représente aussi une défiance contre le pouvoir. Certains intellectuels serbes dénonçaient « le système Tadic ». Au pouvoir depuis 2004, il avait réussi à imposer son influence sur le pouvoir judiciaire et jouissait d’une grande 'sympathie' dans les médias.

Ce vote anti-Tadic est notable à travers le taux de participation aux élections présidentielles. Le premier tour enregistre une participation de 63 %, tandis que le second arrive timidement à mobiliser 43% des citoyens serbes. Dans l’entre deux tours, les partis sociaux-démocrates, libéraux et centristes avaient appelé à voter Boris Tadic. Selon le report des voix du premier tour, la ré-élection de Tadic ne faisant aucun doute.

La Serbie tournée vers le prisme nationaliste ?

Qui est Tomislav Nikolic ? Ancien membre du parti serbe, parti nationaliste anti-européen, il a été cinq fois candidat aux élections présidentielles. Après sa défaite en 2008 aux présidentielles, il décide de fonder son propre parti, le parti progressiste serbe. Une formation politique qui ne s’oppose pas à l’entrée du pays dans l’Union européenne, mais qui considère que le Kosovo fait parti intégrante du territoire serbe. Une position qui, de facto, écarte la Serbie de l’UE. En effet, même si l’amélioration des relations entre la Serbie et le Kosovo ne fait pas partie des conditions additionnelles d’adhésion de la Serbie à l’UE, l’Allemagne et les Pays-Bas ont tendance à bloquer les avancées européennes du pays en pointant les relations entre Pristina et Belgrade. A titre d’exemple, Berlin a bloqué l’obtention du statut de candidat officiel par la Serbie en décembre 2011 car les relations Serbie-Kosovo s’étaient détériorées.

Cependant, comme le montre ce graphique, les élections législatives du 6 mai ne donnent pas de majorité absolue au parti de Tomislav Nikolic. 

Il sera ainsi obligé de former une grande coalition, donnant de ce fait au Parlement un contre-pouvoir aux aspirations nationalistes du nouveau Président. Dans certains cas, le Parlement doit approuver les traités internationaux, article 99 de la Constitution serbe, et peut s’opposer à la politique du nouveau Président. Au soir de sa défaite électorale, Boris Tadic avait déclaré qu’il ne se présenterait pas au poste de Premier ministre. Le nom de Dragan Dilas, lui aussi membre du DS, avait alors circulé, mais celui-ci, ré-élu maire de Belgrade le 6 mai, a à son tour décliné l’offre. L’heure des grandes tractations a donc commencé pour former une nouvelle coalition. Le parti socialiste de Serbie d’Ivica Dacic est en position d’arbitre, mais les négociations pourraient être très longues.

Les incertitudes traînent suite à l’élection. Le pays doit traiter des sujets délicats, au-delà de sa situation économique : le Kosovo, l’intégration à l’UE et les relations avec ses voisins sont des dossiers qui ne feront pas consensus entre le Parlement et le Président. Afin de symboliser cette nouvelle période, le Président de la Republika Srpska, Etat serbe composante de la Bosnie-Herzgéovine, Milorad Dodik, a déclaré qu’il avait perdu son « ami Tadic ». Affaire à suivre.

Aller plus loin

A lire : 

Ouvrages

  • DERENS Jean-Arnault, Comprendre les Balkans : histoire, sociétés, perspectives, Non Lieu, Paris, 2007, 375 pages

Sur internet 

  • Site de l’OSCE 
  • Journal en ligne, Blic
  • Constitution de la République de Serbie, adoptée le 8 novembre 2006
  • The CIA World factbook

 

Source photo : Affiche Nikolic et Tadic sur Wikimedia commons