Les nationalismes au Parlement Européen

Par Sara Pini | 29 septembre 2007

Pour citer cet article : Sara Pini, “Les nationalismes au Parlement Européen”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 29 septembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/283, consulté le 13 août 2022
drapeau_europearticleLa plupart des groupes politiques qui composent le Parlement Européen rassemblent des partis appartenant à une famille politique assez bien définie. Il y a toutefois trois groupes qui sont à la fois beaucoup plus hétérogènes et moins différenciés entre eux.

drapeau_europearticle La plupart des groupes politiques qui composent le Parlement européen rassemble des partis appartenant à une famille politique assez bien définie et ayant donc une vision particulière et alternative de l’Europe, de son rôle et de son avenir : à côté du groupe socialiste et de la coalition de centre-droit réunissant conservateurs modérés et démocrates-chrétiens, on trouve les verts, les libéraux et la gauche radicale, à majorité communiste.

La diversité des partis nationalistes

 

Il y a toutefois trois groupes qui sont à la fois beaucoup plus hétérogènes à leur intérieur et moins différenciés entre eux : « Identité, Tradition, Souveraineté », « Indépendance/Démocratie » et, en moindre mesure, « Union pour l’Europe des Nations » sont en effet composés de partis avec des idéologies, des traditions et des histoires très différentes et qui pourraient facilement trouver leur place à l’intérieur de n’importe lequel des trois groupes parlementaires. Leur choix dépend d’ailleurs souvent plus d’affinités bilatérales (le désir d’appartenir au même groupe qu’un parti étranger ami) ou de raisons nationales (en particulier la volonté de se distinguer d’autres formations du même pays situées sur le même créneau politique) que d’un réel sens d’appartenance idéologique.

 

Si ces trois groupes peinent à se distinguer les uns des autres, la raison est principalement le fait que, justement à cause de leur différenciation interne, leurs programmes politiques se limitent à l’expression d’un euroscepticisme plus ou moins nuancé, au nom de la sauvegarde des identités et des souverainetés nationales, ainsi que des valeurs traditionnelles.

 

Mis à part ce noyau dur, ces groupes politiques constituent une constellation de partis à la diversité très marquée : il y a d’abord aussi bien des partis gouvernementaux (Droit et Justice, Fianna Fáil ou Alleanza Nazionale) que des micro-partis représentés au niveau européen mais qui n’arrivent souvent pas à franchir les seuils de barrage nationaux (la Junilista suédoise ou Nezávislí demokraté en République Tchèque) ou encore des partis antisystème, qui refusent par principe la participation à tout gouvernement (Staatkundig Gereformeerde Partij aux Pays-Bas).

 

Il y a ensuite des partis catholiques (la Ligue des familles polonaises), protestants (le Staatkundig Gereformeerde Partij), orthodoxes (Laos en Grèce) ou laïcs (United Kingdom Independence Party). 

 

Certains partis sont présents depuis longtemps sur la scène politique nationale, d’autres ne se sont créés que dans le but spécifique de défendre les intérêts nationaux en Europe ou de s’opposer à la construction communautaire, notamment Juni Bevægelsen au Danemark et Junilistan en Suède, tous deux nés suite au rejet par référendum d’une importante étape de l’intégration européenne, le traité de Maastricht pour le Danemark et l’euro pour la Suède, événements qui se sont tous les deux passés au mois de juin (« Juni » aussi bien en suèdois qu’en danois).

 

Même en ce qui concerne les politiques soutenues, aussi bien au niveau national qu’européen, le désaccord peut être total : au sein d’Ind/Dem on peut par exemple trouver en même temps un parti comme la Christen Unie néerlandaise, qui, au nom de la solidarité chrétienne, soutient une politique de solidarité et d’ouverture envers les immigrés, et le Mouvement pour la France qui prône au contraire « l’immigration zéro ».

Les dénominateurs communs 

 

Tout ce qui fédère cet ensemble hétérogène est une attitude de méfiance, voire d’ouverte hostilité envers l’Union européenne, plus marquée pour le groupe Identité, Tradition, Souveraineté et moins pour l’Union pour l’Europe des Nations, ainsi que la raison d’une telle aversion : contrairement à l’euroscepticisme de gauche, qui est essentiellement motivé par la vision d’une Europe ultralibérale et qui ne protège pas ses citoyens des méfaits de la mondialisation, l’opposition de ces trois groupes politiques à tout approfondissement de la construction communautaire, voire carrément le soutien du retrait du pays de l’Union trouvent leur fondement dans des motivations traditionnellement « de droite », différentes mais intimement liées.

 

La première est la défense des « valeurs traditionnelles », que l’Union européenne est accusée de mettre en danger : ce qu’on reproche à l’Union n’est donc pas le libéralisme économique, sur lequel les différents partis ne partagent pas forcément la même position, mais le libéralisme moral ou culturel. Les Chartes des trois groupes soutient en effet un « engagement en faveur de la famille traditionnelle en tant que trait d'union naturel de la société » (ITS), le « respect des valeurs traditionnelles et culturelles » (Id/Dem) et « une Europe qui considère la famille comme l’unité fondamentale de notre société, qui reconnaisse la sacralité de la vie et qui s’oppose à une vision exclusivement matérialiste de la société » (UEN).

 

La deuxième raison de leur euroscepticisme est la défense des souverainetés nationales : ainsi, ITS, au nom de la « reconnaissance des intérêts nationaux, des souverainetés, des identités et des différences », s’oppose « à une Europe unitaire, bureaucratique et à un super Etat européen », tout comme Id/Dem, qui, dans le « respect des différences et des intérêts nationaux » et considérant que « la démocratie repose sur la légitimité des États nations et de leur parlement dans la mesure où il n'existe pas de peuple européen unique », rejette « la création d'un seul super-État européen ». Seul UEN ne fait pas de référence au « super-Etat » européen, mais se limite à demander que soient respectées « la tradition, la souveraineté, la démocratie et l’identité des peuples européens ».

 

Souverainetés et valeurs traditionnelles ne sont que les deux faces d’une même médaille : l’Etat est en effet vu, par ces différentes formations, comme le défenseur de toutes les valeurs, les usages et les modes de vie qui constituent le fondement des identités nationales, contre toute atteinte portée par « les autres », étrangers ou bureaucrates lointains, qui menacent cet héritage commun qui est le ciment de toute communauté humaine.

 

Souveraineté ne signifie toutefois pas forcément souveraineté nationale : si tel est le cas pour la plupart des pays représentés au sein de ces trois groupes, c’est juste parce qu’en France, en Pologne, au Danemark, en Suède ou en Roumanie l’identité est avant tout nationale ; les partis souverainistes de ces pays défendent donc l’indépendance et l’unicité de leur Etat parce que c’est l’Etat qui incarne toutes les spécificités de leur identité et c’est donc à l’Etat qu’ils s’identifient.

 

Dans les pays où l’identité nationale est au contraire faible, comme en Belgique ou en Italie, les nationalismes deviennent alors régionalismes : le Vlaams Belang et la Lega Nord ne diffèrent en effet de leurs homologues des autres pays que par le niveau territorial qu’ils représentent, la substance restant la même. Dans ces pays, c’est en effet le niveau local qui est le mieux à même de susciter l’identification des individus et c’est donc le niveau local qui pourra inspirer la mobilisation et l’engagement partisans.  

 

Ainsi, la seule chose qui distingue le Vlaams Belang de Nezávislí demokraté est le fait que la République Tchèque, contrairement à la Flandre, a déjà obtenu l’indépendance et que ce qui constituait un mouvement régionaliste s’est donc retrouvé avec un Etat indépendant, et non plus une région, à défendre.

 

Nationalismes « nationaux » ou nationalismes locaux ne sont donc pas aussi opposés qu’ils pourraient paraître, mais partagent au contraire tous une même philosophie : celle de défendre celle que les citoyens considèrent comme leur véritable « patrie », réelle ou imaginaire qu’elle soit, avec tout ce qu’elle représente en termes de communauté de sentiments, de valeurs et de souvenirs, avec comme conséquence l’identification d’un ennemi extérieur - immigrés, Union européenne ou globalisation - sur lequel déverser toutes les critiques, et parfois la frustration, desquelles on veut protéger le « sol natal ».  

 

Pour en savoir plus :

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