Les Lipovènes, peuple du Danube

Par Marine Michault | 29 novembre 2006

Pour citer cet article : Marine Michault, “Les Lipovènes, peuple du Danube”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 29 novembre 2006, http://www.nouvelle-europe.eu/node/63, consulté le 20 novembre 2018

 Le delta du Danube (5000 km²) est le deuxième plus grand d'Europe après celui de la Volga. Ce fleuve international se jette dans la Mer Noire, et son extrémité vaste et sinueuse, scindée en 3 grands bras, s'étend sur une partie de la Roumanie et de l'Ukraine.

 

 Le delta du Danube (5000 km²) est le deuxième plus grand d'Europe après celui de la Volga. Ce fleuve international se jette dans la Mer Noire, et son extrémité vaste et sinueuse, scindée en 3 grands bras, s'étend sur une partie de la Roumanie et de l'Ukraine.

 

L'eau est un élément indispensable à la vie : les hommes la consomment ou utilisent ses ressources pour se nourrir. Les deltas en particuliers, souvent très fertiles, offrent à l'homme des ressources exceptionnelles, et sont donc, partout dans le monde, des coeurs de vie; par ailleurs, souvent isolés et difficilement accessibles, ils constituent un abri idéal pour des espèces ou des peuples menacés.

 

Ainsi, en plus d'être la plus grande réserve naturelle d'Europe, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, le delta du Danube abrite une population un peu particulière, d'origine russe, qui a émigré en territoire roumain il y a trois siècles pour fuir les persécutions dont elle faisait l'objet dans son pays : les Lipovènes.

Histoire 

 

Tout commence en Russie, au XVIIème siècle. Le tsar Alexis Ier entend moderniser son pays, afin de le rendre plus « européen », et intensifier la centralisation du pouvoir. Il impose ainsi un certain nombre de changements dans la vie civile (en matière vestimentaire par exemple), et souhaite que les réformes s'appliquent aussi dans le domaine religieux.

 

Depuis 988, la Russie est chrétienne de rite byzantin, et le patriarcat de Moscou fut d'abord rattaché à celui de Constantinople. Mais au fil des siècles, l'Eglise Russe avait acquis une certaine autonomie, et le rituel avait progressivement intégré des caractéristiques spécifiquement russes. En 1653, le patriarche Nikon accède à la tête de l'Eglise russe. Très marqué par les traditions de l'Eglise grecque, il veut rapprocher les dogme et rituel russes de ceux de la Grèce. Son objectif est de faire de Moscou une « troisième Rome », ce qui suppose une conformité de rites avec ceux utilisés dans les autres patriarcats.

Ce changement, appuyé par le tsar, se fait dans la douleur, un certain nombre de croyants refusant une réforme perçue comme étrangère à leur culture, et qui leur a été imposée par la hiérarchie.. Il ne semble s'agir que de changements liturgiques mineurs, mais les fidèles soutiennent que lorsqu'on touche à la forme du rituel, on en dénature également le contenu.

 
 Carte du delta

La grogne s'amplifie, mais les décisions du tsar ne peuvent souffrir d'aucune contestation, et les protestataires sont mis au pas par la force : conversions contraintes au nouveau rituel, torture, mutilations et exécutions sont le lot des plus récalcitrants.En ­­1666, les autorités de l'Eglise officielle jettent l'anathème sur ces « schismatiques » (les Raskolniki) - qui perdent alors la jouissance de leurs droits civiques -, ainsi que sur les anciens rites et livres utilisés. Après plusieurs milliers de morts (au moins 20 000, dont un certain nombre par immolations), les fidèles du vieux rite ne voient d'autre solution que l'émigration. La vague de départs se forme au début du 18ème siècle. Une partie des "Vieux Croyants" comme on les nomme partent pour la frontière occidentale de l'Empire Tsariste et ce retrouvent aujourd'hui autours du Lac Peipsi en Estonie (voir les photos);  une petite fraction échouera sur les côtes de la Mer Noire, plus exactement en Bucovine du sud, alors sous domination autrichienne. Les nouveaux arrivants bâtissent de petits villages au cœur du delta du Danube - le premier, Sokolinti, est fondé en 1724-, et des monastères.

 

 

Un accord avec l'Empereur autrichien leur offre un statut privilégié, et ils obtiennent le droit d'établir une Métropole (un centre religieux) dans la ville de Fontana Alba (aujourd'hui en Ukraine) en 1846. Après l'invasion russe de la Roumanie pendant la seconde guerre mondiale, les Lipovènes se replient quasiment exclusivement en Bucovine du Sud, soit dans la zone du delta, et transfèrent leur siège métropolitain dans la ville de Braila.

 

Dans leurs terres d'adoption, ils sont appelés Lipovènes ; ce nom vient du mot lipa (tilleul en russe), le bois dont sont faites leurs icônes.

 

La religion des Lipovènes 

Les Lipovènes sont donc des schismatiques russes, contraints de déserter leur pays natal après les réformes de Nikon. Fidèles au vieux rite « non dénaturé », ils sont désignés comme « vieux croyants » (Starovari). Ils maintiennent, par exemple, le signe de croix avec deux doigts (symbole de la nature duale du christ) et non 3 (symbole de la Trinité) comme le fait l'Eglise orthodoxe russe depuis les réformes de Nikon, le port de la barbe, afin de ressembler physiquement au Christ, et l'usage des anciens noms, non dérivés du grec (celui de Jésus par exemple). Ils utilisent le rituel russe ancien, prononcé en slavon, selon le calendrier Julien. Lors des cérémonies, longues de 4 heures, qui ont lieu plusieurs fois par semaine, les hommes et les femmes sont séparés. Ils n'ont pas de lieu sacré « historique ».

Les vieux croyants sont extrêmement conservateurs. A l'église, les hommes sont à gauche et les femmes à droite. Deux jeûnes par semaine sont observés. Les relations entre jeunes gens sont elles aussi très surveillées, la perte de la virginité avant le mariage n'est pas tolérée, de même que la contraception ; un adultère entraîne l'interdiction de communier pendant 7 ans.

Leur chef a le titre de « métropolite de Balo-Krinitsa et de tous les vieux chrétiens», et siège à Braila, en Roumanie. Actuellement, il s'agit du Métropolite Léonce. L'Eglise lipovène est reliée à une autre branche du courant « vieux ritualiste », à savoir l'Eglise orthodoxe vieille ritualiste russe. Elle est divisée en 3 diocèses : celui de Braila/Tulcea, celui de Slava et celui de Bucovine (également en charge des croyants moldaves). Il existe un quatrième diocèse, basé aux Etats-Unis, qui s'occupe des croyants résidant dans les pays étrangers.

Les particularités rituelles des Lipovènes 

 

Vieux rituel (celui des Lipovènes)

Nouveau rituel (celui de l'Eglise orthodoxe russe actuelle)

Ecriture du nom Jesus

Исусъ

Іисусъ

Credo

рождена, а не сотворена (begotten but not made); И в Духа Святаго, Господа истиннаго и Животворящаго (And in the Holy Ghost, the True Lord, the Giver of Life)

рождена, не сотворена (begotten not made); И в Духа Святаго, Господа Животворящаго (And in the Holy Ghost, the Lord, the Giver of Life)

Signe de croix

2 doigts

3 doigts

Nombre d'hosties dans la liturgie

7

5

Baptême

Par immersion uniquement

Par immersion principalement

Icônes

Traditionnelles, moulées, en relief ou peintes

Images réalistes du Christ admises

Attitude

Prosternation

Inclinaison

Langue

Slavon

Russe moderne

Sens de la procession

Sens du soleil

Sens inverse à la course du soleil

Alleluia

Dit 2 fois

Аллилуия, аллилуия, слава Тебе, Боже (Alleluia, alleluia, glory to Thee, o God)

Dit 3 fois

Аллилуйя, аллилуйя, аллилуйя, слава Тебе, Боже (three times alleluia)

 
 
 

Les Lipovènes aujourd'hui

 

Les Lipovènes sont aujourd'hui environ 40 000 (dont 35000 en Roumanie , les deux tiers dans la région de Tulcea, à l'entrée du delta), et vivent en symbiose avec le Danube, dans de petits villages qu'ils ont bâtis eux-mêmes. Il y a en fait assez peu de villages où ils sont majoritaires dans le delta (seulement 5 sur une bonne vingtaine, les autres étant peuplés de Roumains ou d'Ukrainiens). Leurs maisons, généralement bleues, sont édifiées sur des « îlots » boueux qui émergent des marais du delta, avec des éléments « locaux » : de la boue pour les murs, du chaume pour les toits. La fragilité de cet habitat contraint ses habitants à de fréquentes reconstructions. Le bois étant disponible en quantité  très limitée, le roseau fait office de moyen de chauffage.

 

Les Lipovènes vivent des ressources que leur fournit leur environnement : la pêche et l'agriculture. Les hommes sont chargés de ramener du poisson, la nourriture de base de la population, le surplus (en particulier les esturgeons) étant vendu à des sociétés d'agro alimentaire. Ils utilisent des méthodes de pêche ancestrale, très respectueuses de l'environnement, et ont établi un réseau de canaux au sein du delta dans lequel ils sont plus ou moins les seuls à pouvoir s'orienter. Le savoir-faire de la pêche se transmet de père en fils, qui commencent très jeunes leur initiation.

 

Les femmes sont quant à elles chargées de l'agriculture, là encore avec des méthodes traditionnelles. Chaque famille possède un lopin de terre. Les terres du delta sont très fertiles du fait du nombre et de la qualité des alluvions que le fleuve ne cesse de charrier dans la zone.

 

L'attachement des Lipovènes aux traditions se voient aussi dans leur apparence ; ils continuent à porter les mêmes vêtements qu'au 17ème siècle : pantalon et chemise boutonnée sur le côté et une ceinture pour les hommes, qui ne portent par ailleurs jamais de cravate, «car cette dernière coupe l'homme en deux au niveau du cœur, alors que la ceinture sépare les parties nobles de celles qui le sont moins.» Les femmes, elles, s'habillent en jupes longues et larges ou en robe traditionnelle avec la taille sous la poitrine (sarafan). Leur tête est couverte d'un foulard, qui dissimule, pour les femmes mariées, un bonnet povoinik qui retient tous leurs cheveux et les fait ressembler à des religieuses.

 

Ces apatrides, éloignés du reste de la Roumanie, ne se considèrent pas comme des Russes et ne rêvent pas d'un retour dans le pays de leurs ancêtres ; mais leur appartenance à la civilisation russe est indéniable. Ils continuent à s'exprimer en  vieux russe, incompréhensible pour un Russe du 21ème siècle, dans lequel apparaissent parfois quelques mots d'allemand ou de roumain. 90% des Lipovènes sont russophones, et seulement 10% d'entre eux sont citadins. Leur isolement géographique leur a également évité d'être, à l'instar des autres minorités roumaines, contraints à l'assimilation forcée décidée par le dictateur Ceausescu. Les Lipovènes ont ainsi intégré quelques mots de roumain dans leur langue, assez pour ne pas être inquiétés par le régime, et suffisamment peu pour ne pas la déformer.

 

Aujourd'hui, les Lipovènes ont un statut officiel de minorité, qui leur donne le droit à avoir un député au Parlement roumain. Ils publient également un journal bilingue roumain/slavon, Zorile.

 

Quel avenir pour cette minorité?

 

Les Lipovènes ont réussi à préserver leur mode de vie ancestral dans un pays étranger, grâce à la nature de leur lieu de refuge, le delta du Danube, garant de leur survie matérielle et culturelle. Mais ils doivent faire face aujourd'hui à de multiples menaces : en matière de pêche, le delta est aujourd'hui de plus en plus pollué, entraînant la raréfaction d'un poisson de moins bonne qualité, aux cours donc moins élevé ; et les pêcheurs subissent la concurrence de sociétés privées bien mieux équipées et beaucoup moins soucieuses de la protection de l'environnement. Le tourisme, amené à se développer du fait de l'entrée prochaine de la Roumanie dans l'UE, est susceptible de leur apporter des ressources supplémentaires, mais aussi d'accélérer la dénaturation de leur mode de vie.

 

La société lipovène est également en sursis : la population est vieillissante (on compte 22% de plus de 65 ans, et seulement 15% de moins de 18 ans), et doit faire face à l'exode des jeunes. Ceux-ci quittent en effet le nid familial pour aller étudier dans des lycées roumains, où ils perdent l'usage de leur langue natale. Et le retour au village n'a rien d'attractif à leurs yeux par rapport au mirage des villes et de la civilisation moderne.

picto_1jpeg Pour aller plus loin 
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Roumanie : Les Lipovènes, le peuple du fleuve  
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Le voyage des Lipovènes (avec une carte) - en anglais

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