Les législatives tchèques de 2010 : un tremblement de terre électoral

Par Filip Kostelka | 23 juin 2010

Pour citer cet article : Filip Kostelka, “Les législatives tchèques de 2010 : un tremblement de terre électoral”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 23 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/900, consulté le 21 novembre 2017

Les 27 et 28 mai, les Tchèques ont été, pour la septième fois depuis l'écroulement du régime communiste, invités à renouveler la chambre basse du parlement bicaméral. À l'issue du scrutin, qui s'est tenu dans quatorze circonscriptions à la proportionnelle (méthode d'Hondt), il n'est pas exagéré de parler d'un résultat choc.

Un résultat plus qu'inattendu

Pourquoi une telle surprise ? D'abord, le résultat diffère substantiellement des sondages préélectoraux. Selon ces derniers, le parti social-démocrate (CSSD), principal force d'opposition pendant la dernière législature et l'une des deux principales formations partisanes sur la scène politique tchèque depuis 1996, aurait dû largement s'imposer avec approximativement 28 % des voix (au niveau national) et environ 75 sièges (sur 200). La réalité après le décompte des votes a été bien moins rose, même si les socio-démocrates ont gagné tout de même. Leur maigre victoire (22,08 % des voix et 56 sièges) devant le rival principal, l'ODS conservateur (20,22 % des voix, 53 sièges) et la composition du reste da la chambre (cf. ci-dessous) leur ont fait abandonner tout espoir de participer au nouveau gouvernement. Leur leader, Jiri Paroubek, à la tête du parti depuis 2005 et facteur de division dans l'opinion publique en raison de son style politique, a réagi en donnant sa démission immédiate.     

Un autre aspect surprenant dans le résultat des élections tchèques est le recul global des partis établis. Par rapport à l'élection de 2006, le CSSD a perdu 10,24 % des voix, l'ODS 15,16 %, le KSCM (parti communiste non-réformé) 1,54 %, le KDU-CSL (chrétiens-démocrates) 2,83 % et les Verts 3,85 %. Pour les deux dernières formations, ces pertes se traduisent par leurs adieux à la Chambre des députés - leurs scores n'ayant pas atteint le seuil électoral (5 % au niveau national) - et par la démission de leurs leaders respectifs. Elles seront remplacées, pour la nouvelle législature, par deux nouvelles formations de droite, jusqu'alors absentes de la politique nationale, le TOP 09 (16,7 %, 41) et le VV (10,88 %, 24) dont le score - notamment dans le cas du TOP 09 - a été fortement sous-estimé dans les sondages.   

Enfin, la dernière surprise est due à l'utilisation massive des votes préférentiels. Pour la première fois et grâce à une proposition de loi au premier aspect anodine, les Tchèques ont pu en attribuer quatre (auparavant ce n'était que deux) afin de modifier l'ordre des candidats sur la liste qu'ils ont choisi. De surcroît, le seuil de la prise en compte des votes préférentiels a été abaissé de 7 % à 5 %. Conséquence : presque un quart de la chambre (49 députés sur 200) a été élue grâce à cette innovation, certains nouveaux députés étant, à l'origine, les derniers sur leurs listes sans aucune espérance d'être élu. En même temps, de nombreux hommes politiques impopulaires ne siégeront plus sur les bancs parlementaires bien qu'ils soient les têtes de liste dans leurs régions. L'exemple le plus médiatisé est celui d'Ivan Langer, chef de campagne de l'ODS et ancien Ministre de l'Intérieur (2006-2009), qui n'a pas été réélu dans la région d'Olomouc, très probablement, et surtout à cause de ses liens suspects avec le crime organisé. 

Pour comprendre à quel point les résultats sont surprenants mais aussi pour exposer leurs causes, un regard rétrospectif paraît nécessaire.

 

2006

Voix en %

Sièges

2010

Voix en % (+/-)

Sièges (+/-)

1

ODS

35,38

81

CSSD

22,08 (-10,24)

56 (- 18)

2

CSSD

32,32

74

ODS

20,22 (- 15,6)

53 (- 28)

3

KSCM

12,81

26

TOP 09

16,7 (+ 16,7)

41 (+ 41)

4

KDU-CSL

7,22

13

KSCM

11,27 (- 1,54)

26 (0)

5

VERTS

6,29

6

VV

10,88 (+ 10,88)

24 (+ 24)

6

SNK-ED

2,08

0

KDU-CSL

4,39 (- 2,83)

0 (- 13)

7

 

 

 

SPO

4,33 (+ 4,33)

0 (0)

8

 

 

 

Suverenita

3,67 (+ 3,21)

0 (0)

9

 

 

 

VERTS

2,44 (- 3,85)

0 (- 6)

Les résultats des élections tchèques en 2006 et 2010

Bilan de la législature 2006-2010

Après huit ans du gouvernement des socio-démocrates et une longue période de croissance économique soutenue, l'élection de 2006 a débouché sur un pat, car la gauche (le CSSD et le KSCM) et la droite (l'ODS, le KDU-CSL et les Verts) étaient à égalité, disposant chacune de 100 voix. Un gouvernement stable ne s'est ainsi formé qu'après une période record de sept mois de négociations et seulement grâce à l'abandon suspect du camp socio-démocrate par deux députés, ce qui a naturellement donné place à des rumeurs sur la corruption politique. Le nouveau gouvernement, composé des trois partis de droite et présidé par le leader de l'ODS Mirek Topolanek, a mis en place plusieurs réformes dont certaines se sont montrées très impopulaires. C'était notamment la réforme des finances publiques qui n'a pas seulement échoué à rendre le système fiscal plus simple et à réduire le déficit du budget national mais, également, qui a mis en cause les principes de justice sociale. Le nouveau format de l'impôt sur le revenu, à un taux unique et calculé sur les revenus avant le décompte des charges sociales (conduisant, dans certains cas, à la dégressivité de l'impôt), et une augmentation des taxes indirectes (y compris sur les produits de première nécessité), conjugués avec une réforme de certaines prestations sociales (certes parfois trop généreuses), se sont fait sentir dans les couches les plus fragiles de la population. Ces dernières se sont indignées également à cause de l'introduction d'un paiement direct pour chaque accès aux soins de santé, une réforme bien plus défendable et moins asociale (son impact a été modéré grâce à des plafonds annuels de paiement), mais pourtant facile à instrumentaliser par l'opposition. Il était ainsi peu surprenant qu'aux élections régionales d'octobre 2008, le CSSD ait conquis toutes les régions (dont la majorité avait été jusqu'alors contrôlée par l'ODS) et les sondages d'opinion le donnaient gagnant aux prochaines élections législatives avec à peu près 40 % des voix, c'est-à-dire presque le double du score réel de 2010. Comment les socio-démocrates ont-ils pu perdre une moitié de leur soutien en un an et demi ?

Il s'agissait d'un processus progressif. L'ODS a commencé à monter dans les cotes de popularité grâce à la présidence tchèque de l'Union européenne (dès janvier 2009) qui se déroulait plutôt bien jusqu'à ce qu'elle soit interrompue, fin mars 2009, par le renversement du gouvernement par une alliance de la gauche et de plusieurs députés sécessionnistes (de l'ODS et des Verts). Pour les socio-démocrates, ce renversement n'a été qu'une victoire à la Pyrrhus. D'une part, il a été très mal perçu dans l'opinion publique, notamment pour son impact sur la présidence tchèque de l'UE. D'autre part, il a entraîné la création d'un cabinet de transition, composés de hauts fonctionnaires et mené par le chef du Bureau statistique national tchèque Jan Fischer. Ce nouveau cabinet, qui a conduit le pays jusqu'aux élections législatives, a non seulement permis de dédouanner la droite de la responsabilité des difficultés économiques liées à la crise économique mondiale, mais il a également montré, tout en étant efficace, un style politique pragmatique, décent et consensuel. Style qui avait été jusqu'alors absent de la scène politique tchèque et qui contrastait fortement avec celui des leaders politiques établis (dont notamment celui des socio-démocrates). 

 

 

Une campagne plus longue, plus chère, plus médiatisée et plus sale que jamais

À l'origine, les nouvelles élections législatives auraient dû avoir lieu, de façon anticipée, au mois d'octobre. Cependant, le CSSD a, tout au dernier moment, considéré la conjoncture comme moins favorable et, en divergence avec ses prises de position précédentes,  a bloqué les modifications législatives nécessaires (la dissolution de la Chambre des députés est possible seulement dans des conditions stipulées dans la Constitution, et qui n'étaient pas réunies). Par conséquent, les élections ont été repoussées au mois de juin et le cycle électoral standard a été maintenu. La campagne électorale ne s'est pas véritablement arrêtée et elle est devenue la plus longue et la plus onéreuse depuis 1989. Tous les partis politiques ont lourdement investi dans la première partie de la campagne (pour l'élection finalement annulée) et certains (dont notamment l'ODS) n'étaient plus en mesure de collecter autant de fonds pour la deuxième (précédent l'élection de juin 2010). Cette situation était plutôt favorable aux nouveaux partis qui ne pouvaient financer qu'une campagne relativement peu coûteuse. De plus, la longue durée de la campagne donnait également plus de temps pour discréditer les partis politiques établis.

Ainsi, dans la première partie de la campagne, les électeurs ont appris que des représentants de l'ODS et du CSSD rencontraient des lobbyistes et des entrepreneurs puissants lors de leur congé en Italie et, grâce à un test du quotidien MF DNES, que tous les partis parlementaires (à l'exception des Verts) étaient prêts à recevoir des pots-de-vin en échange d'une modification de la législation sur les machines à sous. Dans la deuxième, de nombreux scandales les ont affecté, notamment l'ODS. Celui-ci a été accusé de corruption à la mairie de Prague et de Brno et son leader, Miroslav Topolanek a été forcé à démissionner, à deux mois du vote, à cause de propos maladroits à l'égard des Juifs (y compris du Premier ministre de l'époque Jan Fischer) et des homosexuels dans une interview pour un magazine gay. Du côté du CSSD, le Vice-président de son groupe parlementaire et le Président de la Chambre des députés Miloslav Vlcek a démissionné un mois plus tard pour avoir obtenu une dotation du budget national pour un projet immobilier de son assistant parlementaire. Néanmoins, l'affaire certainement la plus scandaleuse est survenue en février. Elle est relative à l'achat de blindés Pandurs (cf. notre article du début de mois d'avril) et met en cause à la fois l'ODS et le CSSD. Après avoir été très médiatisée entre mi-février et début mars, elle s'est curieusement évaporée des médias...

Mis à part les affaires, l'image des grands partis se dégradait également à cause de leur façon de mener la campagne. La tendance à « l'américanisation », connue également dans d'autres pays de l'Europe centrale, s'est confirmée et les partis ont massivement utilisé la publicité négative, souvent sous forme d'attaques personnelles, de diffamations voire d'accusations de crime. Même les débats télévisés (bien plus nombreux que dans le passé) entre les leaders nationaux (ainsi que régionaux) n'ont pas été épargné par de tels actes. La majorité des commentateurs ont ainsi considéré la campagne comme la plus « sale » dans l'histoire post-communiste tchèque.

De nouveaux joueurs en lice

Les scandales politiques et la campagne négative s'ajoutaient à un mécontentement de long terme de la population tchèque, qui affaiblissaient les partis établis et créaient une fenêtre d'opportunité pour de nouvelles formations extra-parlementaires. Deux d'entre elles, le TOP 09 et le Veci Verejne (VV, « choses publiques ») ont progressivement réussi à croître dans les sondages et à osciller, pendant les derniers mois de la campagne, autour de 10 % d'intentions de vote.

Le TOP 09 a été fondé en juin 2009 par le matador de la scène politique tchèque, ancien leader du KDU-CSL et, selon la revue Emerging Markets, le meilleur Ministre des finances des économies européennes émergentes de 2008, Miroslav Kalousek. Conscient de sa réputation trop compromise par diverses affaires de corruption, il s'est montré grand stratège. Dans le nouveau parti, qui se veut plus à droite (en termes économiques) que l'ODS et dont le programme défend une politique de rigueur budgétaire, il n'a accepté que le poste de Vice-président, laissant celui de leader et de visage du parti à Karel Schwarzenberg, de vieille noblesse et ancien Ministre des Affaires étrangères pour les Verts (2006-2009). M. Schwarzenberg est très populaire, notamment auprès de jeunes mais, en même temps, il est âgé de 72 ans et, probablement, physiquement trop faible pour limiter les ambitions de M. Kalousek. Pour ce qui est de l'image plus générale du parti, le TOP 09 prétend être une force politique nouvelle, bien qu'en réalité il ait accueilli de nombreux transfuges (en particulier du KDS-CSL et de l'ODS) ayant parfois avec une réputation douteuse. Afin d'accroître la force électorale du parti, considérant son manque d'implantation locale, M. Kalousek a réussi à obtenir le soutien du Mouvement de maires, une formation politique extra-parlementaire avec une forte assise territoriale. Enfin, M. Kalousek maintient des relations privilégiées avec le monde des affaires, au sein duquel se recrutent des sponsors généreux du TOP 09.

Dans le cas du VV, la revendication de nouveauté est davantage justifiée. À l'origine petit parti communal, crée dans le 1er arrondissement de Prague au début des années 2000, il s'est transformé en un parti national qui est arrivé septième aux européennes de juin 2009 (avec 2,40 %). À l'époque, la plupart des fondateurs avaient déjà été remplacés par une équipe peu lisible d'hommes d'affaires qui a réussi, tout comme TOP 09, a négocier une coopération avec un petit parti extraparlementaire établi, à savoir le SNK-ED (troisième aux européennes de 2004). Le VV se dit centriste, mais il combine des appels populistes, souvent irréalisables, absurdes ou contradictoires, de tout genre. Il faut ainsi supprimer et/ou réunir des ministères (comme ceux de la Défense et de l'Intérieur), réduire les dépenses publiques tout en maintenant la solidarité, sortir les « dinosaures » (les élites politiques corrompues) et rendre les juges révocables... La composition de la direction du parti semble suivre le même objectif - la séduction de l'électorat : le nouveau leader est ainsi le journaliste d'investigation et publiciste Radek John, qui a animé une émission d'investigation sur la station privée NOVA (détenant la plus grande part du marché télévisuel tchèque) entre 1994 et 2009. La « vice-présidence exécutive » appartient à Jaroslav Skarka, homme d'affaires dont le blog n'est pas épargné par des opinons scandaleuses voire xénophobes, et la plus médiatisée des cinq vice-présidents (« ordinaires ») est Katerina Klasnova, blonde au charme inhabituel sur les bancs parlementaires. En particulier, les deux premier leaders utilisent souvent un langage populaire et ne vont pas chercher loin en matière de vulgarité... Bref, en termes d'image, il s'agit d'un mélange idéal pour plaire à un certain type d'électeurs, notamment peu instruit. Dans les coulisses, celui qui tire véritablement les ficelles est vraisemblablement Vit Barta, principal sponsor du parti, conjoint de Katerina Klasnova et propriétaire de l'une des plus grandes agences de sécurité tchèques. Son influence peut être grande également grâce à l'opacité du processus de la prise de décision.

Jusqu'à récemment, le VV était probablement le seul parti tchèque dont le leader (Radek John) ne pouvait pas signer de documents au nom du parti (ce droit appartenait à Jaroslav Skarka). Les décisions importantes doivent être votées par les sympathisants inscrits du VV (en théorie autour de 16 000 personnes) moyennant des référendums électroniques. L'identité des sympathisants est curieusement peu connue, notamment parce qu'à un moment le système d'inscription permettait (par erreur) des inscriptions multiples, et il paraît que la direction du parti peut opposer son veto au résultat du vote. Par ailleurs, officiellement pour empêcher des défections (relativement fréquentes dans la Chambre des députés tchèque), tous les candidats du VV aux législatives ont dû signer une clause stipulant qu'ils ne voteraient jamais contre le parti (sous peine d'une amende de 7 millions de couronnes tchèques, ce qui équivaut à 270 000 euros). Même si la clause est inconstitutionnelle et donc inapplicable, elle illustre bien que, derrière l'apparence d'ouverture et de démocratie directe, le parti tend à centraliser le pouvoir. La question est de savoir pour le compte de qui...

Le dernier nouveau jouer d'importance dans la course des législatives de 2010 était le SPO (le Parti des droits des citoyens). Cette formation a été créée en automne 2009 autour du personnage de l'ancien leader du CSSD (entre 1993 et 2001) et Premier ministre (1998-2002) Milos Zeman. Elle se présentait surtout comme une force de gauche intellectuelle. Avec son programme économiquement réaliste et son leader expérimenté, elle représentait un danger non-négligeable pour le CSSD... 

 

 

Facteurs (probablement) décisifs de la chute finale du CSSD

Afin d'éclaircir l'échec des socio-démocrates aux élections législatives de 2010, il semble nécessaire de procéder de manière diachronique. Sur la base des sondages, force est de constater que le déclin de la force électorale du CSSD s'est déroulé principalement en trois temps. D'abord, entre octobre 2008 et janvier 2009, il a perdu autour de 10 % d'électeurs potentiels. Ensuite, après deux mois de stabilité, les enquêtes de certains instituts de sondage ont enregistré une forte chute (d'environ 5 %) au mois de mars. Enfin, une dernière chute (d'à peu près de 6 %) a dû se produire tout à la fin de la campagne car dans les derniers sondages pré-électoraux (effectués trois semaines avant l'élection), le CSSD restait en moyenne à 28 %.

Au prisme de l'évolution de l'opinion publique, nous pouvons supposer que le premier déclin du CSSD s'explique notamment par la présidence européenne réussie de l'ODS et par la motion de censure de mars 2009 qui ont miné la mobilisation négative socio-démocrate à l'égard du gouvernement de droite. Au moment de la première campagne, où apparaissaient déjà les nouveaux partis (dont en particulier le VV et, plus tardivement le SPO), et qui était marquée par les scandales politiques (cf. ci-dessus) et par le revirement soudain du CSSD concernant la tenue des élections, les préférences du CSSD ont aussi décru mais seulement de façon limitée et temporaire. La deuxième décroissance durable apparaît donc au mois de mars et s'explique, probablement, à la fois par l'affaire des Pandurs (dont témoigne l'affaiblissement simultané de l'ODS) et, dans une logique d'auto-renforcement, par la montée du VV et du SPO. Quant à l'ultime baisse de soutien au CSSD, elle peut s'expliquer par plusieurs facteurs.

D'abord, les derniers sondages pré-électoraux n'ont pas reflété les tout derniers événements de la campagne électorale : un boycott de certains médias (de droite) par le leader du CSSD Paroubek, pratiqué pendant une dizaine de jours (entre les 6 et 16 mai) et justifié par leur parti pris prétendu, et trois grands débats de la dernière semaine de campagne entre M. Paroubek et le nouveau leader de l'ODS (qui a succédé à M. Topolanek) Petr Necas, dont notamment le deuxième a mal tourné avec des attaques assez personnelles exposant le contraste entre le goût de M. Paroubek pour les produits de luxe (à propos duquel il reste peu discret) et sa préoccupation pour les citoyens ordinaires. Il est possible que, pour certains, ce rappel d'arrogance politique de M. Paroubek ait donné poids aux appels anti-establishment (par exemple du VV) et ait encouragé certains électeurs à quitter le camp socio-démocrate. En même temps, il est peu probable qu'il s'agisse ici d'un facteur décisif car le style de M. Paroubek est bien connu depuis des années et n'a jamais été un obstacle pour une partie non-négligeable des électeurs du CSSD.

Une explication bien plus vraisemblable se focalise sur la crise grecque. Cette dernière a été de plus en plus présente dans les médias tchèques et les hommes politiques de droite ont su habilement l'instrumentaliser. À la fin de la campagne, le consommateur médiatique tchèque moyen devait avoir l'impression qu'en République tchèque, une crise budgétaire à la grecque était imminente et que, comme disait la droite, la victoire du CSSD mènerait à une banqueroute d'État quasi-immédiate. Bien qu'infondée - l'endettement tchèque étant, malgré son accélération récente, incomparablement plus faible que celui de la Grèce (dont est principalement responsable, par ailleurs, un gouvernement de droite) ainsi que de ceux de la plupart des États membres de l'UE - cette manipulation politique a pu jouer un rôle crucial en fin de campagne. Certes, il n'est guère probable que de si nombreux électeurs socio-démocrates aient accompli un changement si radical de positinionnement politique en allant voter pour le TOP 09 (celui qui a le plus insisté sur des mesures anti-endettement). Le score phénoménale et inattendu du parti de MM. Schwarzenberg et Kalousek traduit plutôt le vote des indécis, des jeunes et des déçus de l'ODS. Dans le cas des électeurs socio-démocrates, il est plus vraisemblable que l'instrumentalisation de la crise grecque les aient rendu incertains et confus et qu'ils aient fini par s'abstenir ou par voter pour des partis moins stigmatisé (le SPO ou le VV).

Parmi les autres facteurs qui ont pu, dans une certaine mesure, contribuer à la chute finale du CSSD, nous pouvons citer les inondations du mois de mai qui ont affecté notamment l'Est du pays, c'est-à-dire les régions où le CSSD est traditionnellement le plus fort. Il est tout à fait imaginable que certains de ses électeurs inondés aient renoncé à voter pour se consacrer à des problèmes bien plus immédiats (la comparaison des taux de participation par région entre 2010 et 2006 soutient très modérément cette hypothèse). Un autre facteur négatif pour les socio-démocrates a pu être les déclarations très confiantes à la fin de la campagne. Dans ses interventions, au lieu d'insister sur l'importance de chaque vote (pour la taille de sa majorité et la réalisation de son programme électoral), M. Paroubek considérait sa victoire comme acquise. Étant donné que, traditionnellement, les électorats de gauche (typiques) sont davantage difficiles à mobiliser que les électorats de droite (à cause de leurs handicaps socioculturels), cette erreur stratégique a pu coûter relativement cher au CSSD.

Bien évidemment, ces explications de l'échec des socio-démocrates doivent être prises avec de fortes réserves. Mis à part la nature spéculative de nos interprétations, l'un des plus grands problèmes est que les résultats des enquêtes de différents instituts varient assez fortement. À ce propos, l'écart entre le score réel du CSSD et celui des sondages peut s'expliquer également par les problèmes méthodologiques de ces derniers.

Le bilan postélectoral  

Les résultats de l'élection législative 2010 sont assez révolutionnaires. Avant cette élection, le système partisan tchèque semblait être l'un des plus stables (avec le système partisan hongrois) des pays post-communistes. Désormais, ce n'est plus le cas. Selon l'index de Pedersen (l'instrument classique pour mesurer la stabilité électorale, consistant à diviser par deux la somme des valeurs absolus des écarts entre les gains et les pertes de différents partis d'une élection à l'autre), la volatilité électorale agrégée a doublé par rapport à 2006 et a atteint les valeurs des élections post-communistes les plus déstabilisantes. Les deux plus grands partis qui ont dominé la scène politique tchèque depuis les années 1990 ont été substantiellement affaiblis et doivent bien réfléchir à leurs stratégies pour la législature à venir pour ne pas être progressivement marginalisés comme le KDU-CSL (parti historique, fondé en 1919) ou les Verts, qui ont payé notamment leurs divisions internes et les erreurs en résultant. Du point de vue scientifique, l'élection de 2010 soutient les hypothèses de certains politistes, selon lesquels les systèmes partisans postcommunistes ne retrouveront jamais la stabilité connue en Europe occidentale et resteront perpétuellement fluides.

La magnitude du renouvellement législatif et, plus généralement, du renouvellement de la scène politique tchèque n'est pas due seulement à l'entrée de nouveaux partis à la Chambre des députés. Si l'on reprend les termes employés par le VV, les « dinosaures » ont été aussi très nombreux à démissionner de la présidence de leurs partis respectifs (Jiri Paroubek du CSSD, Cyril Svoboda du KDU-CSL ou Milos Zeman du SPO...) ou à ne pas être élu à cause des votes préférentiels. Ces derniers se sont révélés, grâce à leur réforme, et de façon relativement inattendue, être une arme efficace entre les mains des électeurs, qui étaient incités à s'en servir par plusieurs initiatives citoyennes. Après cette expérience, il est plausible que les hommes politiques veillent dorénavant davantage à protéger l'intégrité de leur réputation et à éviter des affaires susceptibles de les compromettre. Le nouveau système des votes préférentiels peut ainsi avoir des effets sensiblement bénéfiques sur la responsabilisation des dirigeants tchèques.

En ce qui concerne la participation électorale (62,6 %), le résultat de 2010 est moins optimiste. Elle a été la plus faible depuis 1989, à l'exception de l'élection de 2002 (57,9 %) où la forte l'abstention a été probablement provoquée par le contexte exceptionnel de traité d'opposition entre le CSSD et l'ODS (pour la législature 1998-2002), qui a mis en cause la compétitivité du système partisan aux yeux des électeurs. La tendance décroissante de long terme semble donc se confirmer malgré de nombreuses campagnes de mobilisation menées par des acteurs de la société civile.

Quant au nouveau gouvernement, trois semaines après le scrutin, il est presque acquis qu'il s'agira d'une coalition entre l'ODS, le TOP 09 et le VV qui instaurera une rigueur budgétaire. Les trois partis sont en pleines négociations, mais certaines nouvelles mesures ont déjà été annoncées : une augmentation de la TVA, la mise en place des droits de scolarité dans les universités publiques ou l'élection du Président au suffrage universel direct. Parmi les mesures qui sont plus consensuelles à travers le spectre politique, un plan anti-corruption et une réduction de l'immunité parlementaire sont prévus. Seul l'avenir montrera si ces propositions, qui demandent parfois une majorité constitutionnelle (120 voix) dont la coalition avec 118 élus ne disposera pas, seront vraiment adoptées et efficaces. Les liens avec le monde des affaires et le fonctionnement interne des nouveaux partis parlementaires (et bientôt gouvernementaux) invitent les Tchèques à être prudents dans leurs attentes.     

 

Pour aller plus loin

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Source photo : Prague Parliament, par mattdellsur Flickr

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