Que se passe-t-il autour de la Mare Nostrum ? Grèce au bord du gouffre financier, Espagne au point mort, Albanie sous tension, Maghreb et Mashrek théâtres de révoltes plus ou moins sanglantes... La liste est longue et relègue pour une fois le conflit israélo-arabe au second plan. Dans tous les cas, la jeunesse joue un rôle déterminant dans les événements en cours. Mais peut-on parler d'une jeunesse euroméditerranéenne ?
Méditerranée et arrière-pays : état des lieux démographique
L'espace méditerranéen est démographiquement hétérogène. Les pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée n'ont pas achevé leur transition démographique, tandis que ceux du Nord sont en voie de vieillissement. Des exceptions existent cependant. Au Nord, la France, mais aussi le Kosovo et dans une moindre mesure l'Albanie font figure d'exceptions grâce à leurs taux de natalité. Au Sud et à l'Est, la Tunisie est le pays dans lequel la transition démographique est la plus avancée, avec l'indice de fécondité le plus bas d'Afrique et du monde arabe. À l'opposé, la bande de Gaza fait figure de poudrière avec la population la plus jeune de la région.
La population des États du Sud et de l'Est du bassin a explosé au cours des deux dernières décennies : l' Égypte, pays arabe le plus peuplé avec 80 à 85 millions d'habitants aujourd'hui, a gagné environ 25 millions d'habitants en 20 ans. Sur la même période, la Turquie a gagné 20 millions d'habitants, l'Algérie et la Syrie 10 millions chacune, Israël près de 3 millions pendant que la population des territoires palestiniens doublait.
Ces pays sont en outre très jeunes. Depuis plus de deux décennies, la seule tranche 15-24 ans représente souvent plus de 20 % des habitants de ces pays. Les révoltes qui éclatent en cet hiver 2010-2011 arrivent donc non seulement en situation de crise économique, d'essor des moyens de communication, mais surtout dans des États où les plus à même de se révolter sont les plus nombreux. À titre de comparaison, le nombre de jeunes a très rapidement chuté en Europe du Sud, notamment en Italie et en Espagne, pays dans lesquels les 15-24 ans sont passés en 20 ans de 16-17 % de la population à environ 10 %.
En termes d'âge médian, la différence est encore plus criante. En 2010 celui-ci était de moins de 20 ans dans les territoires palestiniens, se situait entre 22 ans (Syrie et Jordanie) et 30 ans (Israël et Tunisie) pour tout le Sud et l'Est de la Méditerranée, mais atteignait 40 ans ou plus dans les États d'Europe du Sud à l'exception de l'Albanie, du Kosovo, de la Serbie, du Monténégro et de la Bosnie-Herzégovine.
Enfin, le bassin méditerranéen est le lieu de nombreuses traditions religieuses : principalement catholicisme, christianisme orthodoxe, islam sunnite et judaïsme. Recul du catholicisme et expansion de l'islam sunnite sont les deux principales tendances de la région depuis plusieurs décennies, conséquences de la démographie (migrations, natalité) et des évolutions diverses selon les pays des relations entre religion et politique. L' Égypte est le pays arabe avec la plus importante population chrétienne (coptes) et la France le pays ouest-européen avec les plus importantes populations musulmanes et juives.
Les migrations : du Sud vers le Nord, mais pas seulement
Conflits, mais surtout chômage et pauvreté des jeunes : les causes d'émigration sont classiques. Depuis plusieurs décennies, elles ont concerné non seulement le Sud et l'Est du bassin, mais aussi l'ensemble des Balkans. Serbes, Croates, Bosniaques et Turcs vers l'Europe germanique et nordique ; Albanais vers l'Italie, la Grèce et la Suisse ; Maghrébins vers la France, l'Espagne et l'Italie ; Égyptiens, Palestiniens, Jordaniens, Libanais ou Syriens vers les États du Golfe ; Juifs séfarades du Maghreb et ashkénazes d'ex-URSS vers Israël... : les routes traditionnelles sont connues. Mais de nouvelles migrations émergent, qui peuvent surprendre.
Des travailleurs turcs se sont tournés vers la Russie, l'Ukraine ou le Kazakhstan. Israël, de façon paradoxale, a connu des mouvements d'émigration. Les pays pétroliers (Libye et Algérie) ont commencé à accueillir des centaines de milliers de travailleurs étrangers : Asiatiques, Subsahariens, Turcs, ex-Yougoslaves, Bulgares ou tout simplement voisins arabes et berbères. Dans ces deux pays au chômage et au sous-emploi endémiques, cette émigration encouragée par les États a eu pour conséquences une exacerbation du racisme et de l'exaspération vis-à-vis du pouvoir. La fuite des étrangers de Libye montre par exemple à quel point la présence chinoise est massive en Afrique du Nord.
Enfin, l'Europe du Sud-ouest, qui continue d'accueillir les immigrés de l'autre rive, redevient terre d'émigration à la faveur de la crise économique. Si cette situation n'avait jamais totalement cessé pour un Portugal qu'il convient de ne pas assimiler au monde méditerranéen de par son ouverture atlantique multiséculaire, le cas de l'Espagne est d'école. Avec 40 % de ses jeunes au chômage, elle voit une partie des immigrés latino-américains retraverser l'Atlantique, accompagnée parfois de jeunes Espagnols diplômés, partant comme il y a un siècle tenter leur chance en Argentine, quand d'autres privilégient l'Allemagne, la France ou le Royaume-Uni. Tout plutôt que cette Espagne ne sachant que faire des chantiers à l'abandon dont les ouvriers roumains, équatoriens ou marocains sont au chômage...
Des problèmes économiques, sociaux et moraux en commun
Quel pays du bassin méditerranéen peut aujourd'hui se dire en bonne santé économique ? Israël ? Mais qu'en serait-il sans l'aide des États-Unis ? La Turquie ? Mais qu'en serait-il sans les revenus de la diaspora et l'absorption, par l'Allemagne notamment, d'une partie des chômeurs turcs ? La Slovénie ? Mais est-ce réellement un pays méditerranéen ? La France ? Mais qu'en pensent les jeunes chômeurs, les agriculteurs criblés de dettes ou les plus de 55 ans que les entreprises rejettent ?
Quel pays peut se dire en bonne santé morale ? Si tous se paraient de vertu, l'épreuve des faits serait sans doute cruelle.
Se contenter de données macroéconomiques et de notes d'agences de notation ne permet pas de comprendre le terrain. La Tunisie présentait une feuille de statistiques d'assez bonne facture, qui indiquait une hausse des diplômés de l'enseignement supérieur... mais oubliait de mentionner que nombre de ces diplômés, chômeurs ou vendeurs à la sauvette, étaient avant tous floués et frustrés, alors que l'indécence était au pouvoir et s'affichait, sous le regard bienveillant de l'étranger.







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